BDSM Livres Romain Slocombe « Lolita complex » (L’Océan de la Stérilité Tome I) - Editions Fayard Noir - Septembre 2008.

Scan de couverture de « Lolita complex » (L’Océan de la Stérilité Tome I) - Editions Fayard Noir - Septembre 2008 - Photo © Romain Slocombe.

 
 
 
Et nous en venons à des livres qui sont des romans, toujours liés au BDSM de près ou de loin, parfois même de très loin…
 
 
J’ai déjà écrit sur Romain Slocombe ici, ici et ici.
Je sais qu’il est très mal vu pour un blogueur de s’autociter ainsi mais ma « vieillerie » dans le monde du blog ne me permet pas de faire autrement sinon en recourant à des répétitions qui m’épuisent seulement à les concevoir…
 
Je vous invite néanmoins à me lire en ces trois lieux où j’ai été réellement diserte quant à Slocombe mais pour ceux qui, aussi flemmards que moi, ne feront pas l’effort de se rendre sur ces pages, je  dirai en quelques mots que Romain Slocombe est l’un de nos plus étonnants artistes français, peintre, réalisateur, photographe (plus fétichiste que BDSM : s’il faut absolument faire rentrer son style dans une case, on pourrait le nommer « Medical Art » car il « tire le portrait » à des jeunes femmes dans le plâtre, utilisant -de ce fait- le « bandage » plutôt que le « bondage ») et par dessus tout écrivain.
 
Ecrivain prolifique de romans qui, quitte à les « caser » eux aussi, relèveraient -selon les critères étroits que nous possédons- du roman policier ou du roman noir, sur fond historique ou de société.
 
Japonisant incontesté, il est surtout connu pour la Tétralogie de « la Crucifixion en jaune » que j’ai donc évoquée ailleurs et qui a pour protagoniste un alter ego de l’auteur, le photographe fétichiste anglais Gilbert Woodbrooke dont l’art met en scène des femmes asiatiques ligotées en uniforme.
Au cours de ses voyages au Japon, Woodbrooke est amené à connaître des aventures aussi bien que des mésaventures -tant sur le plan sexuel que personnel- le tout en revenant à une trame de romans policiers qui s’imbriquent d’une part avec l’Histoire japonaise et d’autre part avec l’analyse contemporaine de ce pays.  
 
« Regret d’hiver », le quatrième et dernier tome de la Tétralogie, s’achevait sur la déconfiture complète de Woodbrooke, rentrant « en miettes » (au sens propre) en Angleterre pour y affronter le divorce demandé par sa femme.
 
On pensait en avoir fini avec cet anti-héros d’autant plus que Slocombe a, depuis ces deux dernières années, écrit d’autres romans.
Mais revoici Woodbrooke, plus désabusé que jamais, dans un nouvel opus qui marque le début d’une Trilogie («L’Océan de la Stérililité ») dont le premier tome s’intitule « Lolita complex », paru en septembre chez « Fayard Noir ».
 
Comme toujours chez Slocombe, le roman se construit autour de plusieurs histoires -bien divisées en chapitres- que l’on croirait quasiment pouvoir lire indépendamment les unes des autres, tant elles semblent n’avoir aucun rapport, mais qui se retrouveront toutes unies pour donner leur sens choral au livre dans les dernières pages.
 
A Londres, Woodbrooke immobilisé dans ses plâtres (!!!) est quasiment ruiné par son divorce puisqu’il ne peut plus travailler.
Aussi quand se présente l’occasion de servir de traducteur pour la promotion du premier roman d’une jeune écrivaine japonaise, il saute dessus.
Pendant ce temps, sa demi-soeur journaliste, Amanda Finlay, noue une liaison avec un étrange et richissime artiste contemporain, Duncan Piermont, qui travaille sur des corps momifiés qu’il fait venir de Chine.
L’écrivaine va disparaître mystérieusement.
L’amant « plasticien » se révèlera sadique.
 
Sur un troisième plan, nous suivons l’émouvante histoire de Doïna, encore presque enfant qui, pour fuir la Roumanie et sa pauvreté, tombe -en un triste parcours finissant par la conduire elle aussi à Londres- entre les griffes d’Albanais dirigeant un réseau de prostitution.
  
Ces trois fils narratifs avancent inexorablement, entraînant dans leur sillage une multitude de personnages secondaires et ce n’est qu’au dénouement que nous découvrirons le bout de la pelote qui les liait les uns aux autres dans un suspense qui nous aura tenus en haleine tout le livre durant.
 
Et surtout, nous aurons lu un roman engagé extrêmement documenté qui aborde quatre thèmes sociaux brûlants de la décadence de notre Occident : la prostitution forcée d’adolescentes ou de jeunes femmes en Europe, l’attrait croissant sur ce même continent pour les très jeunes corps (d’où le titre « Lolita complex »), une charge farouche contre le néo-libéralisme représenté à travers la politique des années Tony Blair et enfin (c’est la deuxième « pique » de Slocombe à ce sujet après son autre roman de cette année, « Mortelle résidence »), une critique au vitriol de la surestimation de l’art contemporain. 
 
Je crois sincèrement que c’est ce second « niveau de lecture » complexe (socio-politico-psychologique) que Romain Slocombe veut le plus offrir à ses lecteurs.
L'aspect « policier » n'est qu'un « habillage ».
 
On peut aimer ou détester Slocombe, son style, sa minutie de détails, le plan de ses romans, le fait que certains d’entre eux soient des « pavés » où certains craignent de se perdre (« Lolita complex » comporte 400 pages que j’ai lues d’affilée en six heures).
 
Moi, je fais partie de ses « aficionados ».
Je trouve qu’il écrit bien, que ses trames en fouillis apparent ne sont jamais laissées au hasard, qu’au contraire de beaucoup d’auteurs de polars, à la fin de ses livres, on peut avec un crayon tout retrouver, page après page, des hameçons qu’il a lancés : aucun n’était gratuit ou inutile, aucun ne pose de contradiction avec un autre, tout a été savamment planifié dans le but d’un parfait aboutissement.
 
Et puis, et ce n’est pas la moindre des choses, Slocombe est doté d’humour et de distance.
Il sait, dans le plus macabre des scenarii, distiller des références qui prêtent au sourire.
 
Pour tirer la sonnette d'alarme face à cette horreur de la traite des filles que nous avons tendance à considérer de plus en plus comme « ordinaire », « Lolita Complex » -en plus de toutes ses facettes-  lui oppose sous forme de paradoxe un hommage en filigrane à un autre type d'horreur, celui qui ne faisait de mal à personne, c'est-à-dire aux films d’horreur de la Hammer Productions.
 
Pensez un peu !
Même Christopher Lee est l’un des personnages de ce foisonnant et déroutant roman (où même les histoires d’amour ne font pas défaut) que je conseille à tous…
 
 
Extrait choisi :
 
« La fourgonnette blanche s’est arrêtée le long du Boulevard Berthier…
Sur la carrosserie j’ai vu un écusson, j’y ai lu « Police nationale Compagnie Républicaine de Sécurité ». Deux flics sont sortis, matraque à la ceinture. Ils nous contrôlent, Ligia et moi….
Ils gardent nos papiers.
-Allez, montez !
-Mais on est en règle…, proteste Ligia.
Je suis terrorisée, je sais que mon passeport portugais est mal imité, j’ai peur d’être expulsée…Je ne veux pas retourner en Roumanie.
La fourgonnette démarre…Ils sont quatre à l’arrière, en comptant les deux qui nous ont ramassées.
-On n’a rien fait, je dis à celui qui a l’air le plus sympa, un jeune avec un visage lisse et des taches de rousseur.
Il ricane et regarde ses copains. Un gros, la trentaine, les cheveux très noirs, répond à sa place :
-T’as encore rien fait. Pour nous ! »
 
« Lolita complex » (L’Océan de la Stérilité Tome I) de Romain Slocombe - Editions Fayard Noir - Septembre 2008. Page 254.