La maschera del demonio un film de Mario Bava et d'Ennio De Concini avec Barbara Steele 1960.

Barbara Steele attachée dans Le masque du diable de Mario Bava en 1960.

Barbara Steele attachée comme dans un bondage pour les besoins du film La maschera del demonio de Mario Bava et Ennio De Concini en 1960.

Photos © Unidis Distribution.

 
 
 
Cette note est dédiée à Serge parce que le hasard fait parfois curieusement les choses (voir ici.)
 
 
La récente disparition le 17 novembre du scénariste italien Ennio De Concini m’a ramené un souvenir qui concerne la genèse de « mon attirance » pour le BDSM.
Il a trait aux liens ou plutôt à l’idée des liens, telle qu’elle m’est apparue lorsque j’étais toute jeune.
 
Cette fascination pour la représentation de la femme ligotée ne s’est jamais démentie : je le constatais hier soir encore en regardant le remarquable documentaire de Xavier Brillat sur le shibari diffusé par Arte.
Mais bien avant de connaître ces mots-là, shibari ou même bondage, j’ai été une petite fille qui ignorait tout de la notion d’érotisme, ce qui ne m’empêchait pas de ressentir des émotions vagues et troubles.
La toute première fois que j’ai eu cet émoi pour une vision de liens fut au cinéma et ce ne sont pas les films de la série des « Angélique » qui me la donnèrent.
Ils ne devaient venir la conforter qu’après.
 
J’étais plus petite encore (sept, huit ans ?)
Les étés, nous prenions le train, ma grand-mère et moi, pour aller passer juillet dans sa famille en Italie.
Elle retrouvait sa mère, ses sœurs, et moi je découvrais une foultitude de cousins et cousines avec lesquels je baragouinais un dialecte vénitien que je connaissais sans jamais l’avoir appris.
Certains étaient déjà assez grands pour aller se distraire le soir au troquet du coin ou au bal quand il y en avait.
Pour nous tous, tous âges confondus, deux seuls loisirs étaient communs : la plage et le cinéma.
 
Il faut imaginer le cinéma (la salle de cinéma) en Italie dans ce tout début des années 70 comme celui que vous avez pu entrevoir dans « Cinema Paradiso » de Giuseppe Tornatore.
Tous les films étaient diffusés avec une coupure au milieu, un long entracte qui séparait la « prima parte » de la « seconda parte », le temps pour les spectateurs d’aller « recharger les batteries ».
C’est que, dans ces cinémas-là, on fumait, on chiquait, on mangeait des pistaches, on s’interpellait ou l’on s’adressait directement aux acteurs du film.
Bref, une ambiance survoltée mais qui donnait un air de fête que j’adorais comme un sens de liberté infinie que je n’ai jamais retrouvé depuis.
 
Il faut bien se dire qu’on n’y passait pas (c’était dans un village) les dernières nouveautés romaines (je ne risquais pas d’y voir un Fellini) mais des films anciens de type grand public : des péplums, des navets comiques ou des films d’horreur.
 
Ennio De Concini n’a pas été que le scénariste de « Sciuscia », non plus que celui qui ramena un Oscar au pays de Dante pour « Divorce à l’italienne » de Pietro Germi.
Son éclectique carrière lui avait fait rencontrer en 1959 Mario Bava, le Maître du film d’épouvante, et à eux deux, ils avaient commis l’année successive « La maschera del demonio » (« Le masque du diable », sorti en France en 1961).
 
Ce film, devenu un classique du genre, racontait une sombre histoire de vengeance.
Barbara Steele y figurait une princesse moldave  brûlée par l’Inquisition au XVIIème à cause de sa famille et qui, tirée 200 ans plus tard de son cercueil par des médecins, entreprend de se venger.
Terrible vengeance.
 
Mais j’étais à l’âge où l’on est paradoxalement du côté du méchant (ou de la méchante) pour peu qu’il soit beau et que tort lui ait été fait.
 
Je me suis donc projetée dans cette princesse « Asa » et j’ai vibré pour chacune des scènes où le double personnage qu’elle incarne dans ce film (elle et sa « revenante ») se retrouve attachée par ceux qui veulent (d’abord pour une mauvaise raison, ensuite pour une bonne mais je ne faisais pas alors le tri) se débarrasser d’elle.
 
La candeur de son visage, ses traits demeurant purs sous les liens en firent l’une de mes premières héroïnes, de celles qui allaient ensuite m’accompagner dans mes rêveries solitaires où je me rejouerais le film. En Asa, en Asa bien sûr, en Asa ligotée…
 
Je n’aurais pas su dire (je ne sais toujours pas dire) pourquoi ces scènes de contrainte physique par les cordes me poursuivaient.
Une chose seule est certaine, je ne leur associais pas en ces temps une idée de soumission (l’Asa vengeresse ne mange pas de ce pain-là, pour de sûr !).
Mais penser à ces images m’entraînait dans un monde enchanté qui me procurait d’agréables sensations, qui m’enflammait…
Un peu plus que de raison.
Un peu trop pour que cela soit seulement naturel.
 
Le trouble de l’Eros était déjà en moi sans que je l’identifie.
D’autres films, des livres, des tableaux, des photos complèteraient plus tard, morceau par morceau, mon voyage vers le BDSM.
 
Pour l’heure, je n’avais acquis qu’une chose lorsque je rentrai en France : la revendication assumée de jouer l’indienne avec mes camarades masculins dans nos jeux de cow-boys, à condition toutefois d’être à un moment du jeu attachée à un arbre, condition qu’ils acceptaient, ma foi, toujours sans rechigner et qui, lorsque j’y repense bien, me laisse soupçonner aujourd’hui qu’elle affolait alors certains d’entre eux tout autant qu’elle m’enfiévrait…