Et soudain, à travers l’affaire du congrès de la Bicocca, le monde clos des forums, chats, communautés BDSM italiens se retrouve à se poser la question du regard de l’autre sur la sexualité qui est la sienne.
Que la chose se passe de l’autre côté des Alpes importe peu. Elle pourrait se dérouler de même ici.
Comment, avant que de laisser la place aux différentes prises de positions que cet événement aura engendré, bien expliquer l’enjeu qui s’est noué là ?
 
Au fond, chacun d’entre nous à un moment donné ou à un autre évoque sa sexualité -plus ou moins clairement mais il peut le faire s’il le désire- dans n’importe quelle ambiance de sa vie : famille, amis, travail etc.
Chacun d’entre nous, oui, mais seulement pour peu qu’il soit bien inscrit dans « le sexe comme il se doit ».
L’histoire de la Bicocca, les noms d’oiseaux qui ont volé (pervers, malades, paraphiles etc.) ont brutalement révélé à ceux qui parlent haut de leur BDSM dans le cercle fermé d’un site web qu’ils ne pouvaient pas le faire ailleurs.
Pas question de jamais mentionner cela à l’heure de la pause devant la machine à café avec les collègues.
 
Ils le savaient bien, évidemment, comme nous le savons en France.
Ce n’est pas une véritable « révélation » qu’ils ont eue là.
Et c’est, disons-le franchement, au regard des autres discriminations qui affleurent dans le monde qui nous entoure -somme toute- un rien du tout.
D’autant plus que le fait de « parler sexe » n’est pas forcément la « tasse de thé » de tous, BDSMeurs ou pas -l’érotisme relevant de l’intime- mais juste une propension de notre époque, savamment intoxiquée en cela par les medias.
 
Alors, pourquoi ces réactions, cette brusque prise de conscience que notre liberté de « nous dire » est toute relative et qu’elle se cantonne à ces forums où nous sommes entre nous mais comme dans des ghettos?
 
Il faut reconnaître que, dans la saga du congrès de la Bicocca, les choses dites par les adversaires de l’événement ont été d’une violence verbale incroyable et que les affirmations des notions de maladie et d’interdiction sont parvenues à des sommets auxquels, personnellement, je ne pensais pas qu’un tel débat pouvait mener.
Pourtant ces gens existent et c’est bien ainsi qu’ils nous voient.
Au risque de me répéter, je suis convaincue que les mêmes existent aussi en France.
Il suffit de très peu de chose, un coup de vent soudain, pour que tout à coup ressortent ces certitudes, ces qualificatifs effarants que l’on pensait que les avancées des études psychanalytiques et/ou sociologiques avaient brisés en éclats dans les dernières décennies du XXième siècle.
 
Que faire alors?
Trois types de réactions ont vu le jour.
 
Ceux qui pensent que c’est précisément par l’information (et un congrès universitaire avec toute sa charge de sérieux est le meilleur moyen pour cela) que l’on peut donner à réfléchir, proposer du matériel pour analyser par soi-même ensuite -instruire, en un mot- dans l’espoir que, peu à peu, la connaissance amène les obtus à changer d’opinion…
 
Ceux qui pensent que le BDSM est dès maintenant sur la voie d’une « normalisation » abâtardie avec le traitement que lui réservent les médias et la publicité et que son entrée dans un amphithéâtre d'université l’institutionnalisera définitivement mais lui ôtera du même coup toute sa sève, le dépouillant de ce peu d’élitisme qui lui reste encore et qui fut sa « marque de garantie » de transgression, déjà bien mise à mal par la vulgarisation de ce qu’il a de pire sur l’Internet.
 
Ceux, enfin, qui pensent que nous sommes en partie responsables de l’image que nous donnons de nous et qui s’appuient sur l’affiche censurée du mois de juin pour dire que c’est le mélange entre BDSM et Fétichisme qui, bien que n’allant pas forcément de soi, est aujourd’hui inévitablement présent partout, à toutes les sauces (la botte sur l’affichette, les soirées Fetish-SM où le dress-code prime sur tout et nous rend matière à voyeurisme, zombies latexés ou vêtus de noir de pied en cap), ce mélange qui, loin de n’être que nocif en tant qu’effet de mode, fait que l’idée de la perversion du fétiche finit par prendre le pas sur la réalité de la relation BDSM -qui aurait peut-être, comme relation érotique entre deux adultes consentants, pu être un jour ou l’autre comprise du plus grand nombre et non plus assimilée à la maladie alors que l’attachement morbide à des objets ne peut, lui, être accepté car il est négation de la relation humaine- et nous embourbe sans espoir aux yeux des autres.   
 
Je n’ai aucune réponse magique et me garderai bien de prendre le drapeau pour défendre l’un ou l’autre de ces trois points de vue d’autant plus que -et je ne m’en suis jamais cachée- je suis plutôt une de ces nostalgiques de l’ « élitisme » BDSM mais que là, devant la gravité des mots prononcés, je ne pense pas qu’il soit de mise de se réfugier derrière celui-ci.
 
Je sais que beaucoup ont pris, en Italie, la décision de se rendre au congrès de Milan le 30 octobre et d’aller à la Bicocca ce jour-là sans revêtir une quelconque panoplie ou tenue ostentatoire pour participer aux débats et leur donner une légitimité par le nombre de présents, dépassant le cadre estudiantin et se donnant à voir pour ce qu’ils sont, tout ce que l’on voudra mais des malades, certainement pas !