Lika Minamoto dans Inju, la bête dans l'ombre, un film de Barbet Schroeder.

 Photo © UGC.

 
 
Il peut arriver à un grand cinéaste de rater complètement un film.
C’est ce qui vient de se passer pour Barbet Schroeder avec « Inju, la bête dans l’ombre ».
 
Je ne lui reprocherai même pas d’avoir trahi « La proie et l’ombre » de Edogawa Ranpo : il était de son droit de l’adapter très librement, de le tordre, de le malaxer, de le situer à notre époque etc.
A condition toutefois que le résultat soit une réussite aussi flamboyante que celle de l’œuvre mère.
 
Le problème, c’est que  nous étions quatre cet après-midi dans la salle et que les trois autres ne connaissaient le roman ni d’Eve ni d’Adam.
Ceci m’a permis de leur demander leur avis aussitôt que la lumière est revenue.
 
Côté thriller, ils avaient tout compris bien avant la fin.
Bonjour, l’effet de surprise !
A la limite, c’était moi l’ingénue qui, tant le film est différent du livre, m’attendais à une toute autre issue, nouvelle elle aussi (or, Schroeder choisit de confirmer pesamment l’une des deux hypothèses sur lesquelles Ranpo préférait laisser le lecteur sur sa faim).
 
Côté jeu des deux protagonistes principaux, nous étions accablés.
Avec tous les moyens financiers dont il a bénéficié, comment Schroeder a-t-il pu laisser passer que ce film soit à ce point surjoué, récité, donnant déjà au bout des premières vingt minutes un sentiment de ridicule qui ne peut même pas être attribué à une intention de parodie humoristique de film noir (le soin apporté au moindre détail de l'image, des couleurs, démontre que le réalisateur a voulu faire un « grand film » sérieux) ?
 
Les dialogues, le phrasé, les gestes, les expressions de l’ensemble des acteurs donnent envie de rire alors que c’est l’angoisse qui devrait régner.
Pas un seul instant on ne croit à ce qui nous est montré. Pire, on s’ennuie devant tant d’effets de manche accumulés -qui ne donnent qu’une impression de platitudes- là où il aurait fallu faire dans le ciselé.
Du joyau de faux semblants qu’était le livre, on aboutit sur l’écran à un spectacle de Grand Guignol.
 
Des trois brèves scènes érotiques (un léchage de pieds, un semi auto-bondage, une flagellation que le héros vient interrompre comme Batman déboulant en cataracte), la seule qui puisse « passer » est la première (la seconde, avortée en plein paroxysme, paraissant avoir été volontairement réduite au montage et la dernière étant annulée « de facto » comme expliqué ci-dessus).
Mais pour un film qui s’inspirait d’un roman où la notion de domination/soumission est l’objet de la trame en filigrane permanent, un film de surcroît mis en scène par un cinéaste qui a déjà traité de ces rapports (« Maîtresse » en 1975), cette minute de léchage de pieds attentif et luxurieux est bien peu de chose.
L’acte en soi n’a d’ailleurs rien de BDSM ou de SM, pas plus au Japon que chez nous : tous les hommes « vanille » qui ont traversé ma vie ont un jour « honoré » ainsi mes orteils…
 
« Inju » ayant été très fraîchement accueilli à la « Mostra de Venise » puis descendu en flèche par la presse italienne (si vous pratiquez cet idiome, je vous conseille d’aller en lire les critiques, notamment celle de « La Repubblica », tout à fait juste), le trio des « Nouvel Obs », « Monde » et « Inrockuptibles » se sent, ici en France, obligé d’encenser ce fort mauvais polar en voulant absolument en faire un film « magnifique », tout en se contredisant entre eux : qui y voit un Japon « en trompe-l’œil », qui y voit un Japon filmé de façon étonnamment réaliste pour un réalisateur européen, qui y voit un film de « réminiscences » ou de « citations », qui y voit un chef d’œuvre très personnel et singulier…
  
Honnêtement ?
« Inju » est un navet.
Ambitieux mais loupé. Loin d’être le film gigogne que voudrait Schroeder, ce n’est qu’une dent dévitalisée. Du lisse sans passion.
Ni thriller, ni érotique.
Un simple navet que, franchement, j’aurais pu voir avec mon fils tant le film tient du côté « Dick Tracy » avec course poursuite « bidon » et hémoglobine en seau de peinture rouge.
Magimel y joue comme un pied (et ne méritait pas qu’on les lui lèche).
Lika Minamoto est une « geiko » aussi crédible que dans un mélo des années 30 (et tout le problème d' « Inju » est là, dans le fait de n'être pas un seul instant crédible, de faire que c'est le spectateur -attrapé comme un nigaud par la bande-annonce vue les semaines précédentes- qui se sent le « bête » dans l'ombre... de la salle obscure).
 
Quant au BDSM (SM), il se noie dans l’intrigue que Schroeder- faute d’avoir voulu s’en tenir au minimalisme d’Edogawa Ranpo- complique à loisir (yakusas contre intellectuel français débarquant à Kyoto, femme fatale contre benêt prétentieux, manipulation sexo-sentimentale lourdingue contre jetlag et cauchemars)…
 
Un film BDSM (SM) et japonais pour se laver le cerveau après cette « japo-niaiserie »?
« Fleur Secrète » de Masaru Konuma, que j’ai finalement pu voir (mais il m'est impossible de dire ici comment…).