Edogawa Ranpo La proie et l'ombre (Inju) Editions Picquier Poche.

Couverture de « La Proie et l’ombre » d’Edogawa Ranpo © Editions Picquier Poche.

 
 
 
 
La série des « Estivales » s’achève ce soir sur mon blog.
Mais pas l’été.
Et justement, nous allons nous absenter pour quelques jours, histoire de faire la chasse aux derniers rayons de soleil, juste avant de « reprendre un collier » qui n’a malheureusement rien à voir avec le BDSM…
 
 
Il y a longtemps que je n’ai pas conseillé un roman ici tant j’ai du mal avec ce genre dit « érotique du XXIème siècle » que je trouve de mois en mois sur la table spécialisée chez mon libraire et qui m’ennuie prodigieusement.
 
Mais comme je désire vous laisser avec de la lecture, je choisis une valeur sûre parue en 1925, un roman unanimement reconnu qui ne peut manquer de captiver ceux qui s’intéressent au BDSM, roman qui dans quelques semaines va connaître les feux de l’actualité puisque l’un des films qui nous représentera à la Mostra de Venise, « Inju, la bête dans l’ombre » de Barbet Schroeder (sortie prévue le 3 septembre), en est l’adaptation.
 
Au début du 20ème siècle Hirai Tarô, sous le pseudonyme de Edogawa Ranpo (qui était un hommage « phonétique » à Edgar Allan Poe), s’imposa au Japon comme le fondateur du roman policier populaire.
Il connut la gloire avec des œuvres noires et fascinantes qui faisaient pénétrer dans les méandres de l’âme humaine et de sa part la plus secrète.
« La proie et l’ombre » (« Inju » pour son titre original) est un bref récit qui nous conte à la fois une intrigue policière et la passion d’un homme pour une femme, son immersion dans les ténèbres des jeux sadomasochistes de celle-ci.
 
Le narrateur, humble auteur de romans policiers, rencontre dans un musée la belle Shizuko Oyomada, femme d’un riche homme d’affaires.
En faisant la connaissance de Shizuko, le romancier a noté dans l’entrebâillement de son kimono, sur  la peau d’albâtre en bas de son cou, les zébrures rougies de coups de cravache qui l’ont impressionné et lui ont fait pressentir les rapports érotiques particuliers du couple Oyomada.
Il en demeure fasciné.
Bientôt, la jolie femme se manifeste à nouveau. Elle a besoin d’aide.
Quelqu’un la harcèle : jeune fille, elle a éconduit un amoureux qui ne s’en est pas remis.
Elle n’a jamais confessé cette relation à son époux et voici qu’aujourd’hui, le jeune homme d’autrefois se rappelle à son souvenir avec des lettres de menace où il annonce qu’il va assassiner le mari fortuné.
De plus, il révèle qu’il est devenu un romancier de renom: il est en fait Shundei Oe, le plus célèbre maître du suspense du moment, ce Shundei Oe dont tout le monde parle mais qui vit dans un absolu secret, injoignable même par son éditeur…
 
Le narrateur va se mettre à la recherche de celui qui est son rival dans le monde des lettres pour tenter de devancer ses funestes avertissements et l’empêcher d’agir.
Il semble le plus à même de mener l’enquête puisque tous les indices que veut bien laisser Oe sont liés à la trame même de ses livres, de son écriture tortueuse.
Las, ses efforts demeurent sans succès : Oyomada est retrouvé noyé, affublé d’une perruque grotesque.
La crainte d’Oe et de ses chantages rapprochent encore les deux protagonistes jusqu’à en faire des amants.
Des amants qui n’ont cesse de reproduire ce qui se déroulait dans la chambre des Oyomada. Pour cela, Shizuko en vient à offrir la cravache au narrateur.
Tandis que le couple plonge dans le plaisir sexuel de l’abîme,  l’enquête devient inextricable.
Et lorsque viendra l’heure de la chute, ce sont deux possibilités qui seront offertes au lecteur.
A lui d’avoir une intime conviction ou de rester dans l’enfer du doute comme c’est le cas du narrateur.
 
 
« Un jour, Shizuko ayant apporté un gros bouquet de pivoines, en sortit la cravache que Rokuro Oyomada avait rapportée de l’étranger. Je frissonnai d’émotion. Elle me la mit entre les mains et m’ordonna de frapper son corps nu.
A force de subir la cruauté de son mari, elle avait fini par partager son vice et était possédée du désir masochiste de livrer son corps au supplice. De mon côté, je suis sûr que, si notre liaison avait duré six mois, j’aurais atteint le même degré de folie que Rokuro Oyomada. »
 
Edogawa Ranpo –La proie et l’ombre- Editions Picquier Poche – page 82.
 
 
 
Je vous recommande de lire ce court roman, fort bien écrit, miraculeusement servi par une bonne traduction et publié aux Editions Picquier Poche avant que de voir « Inju, la bête dans l’ombre » de Barbet Schroeder.
Pour en avoir aperçu la bande annonce, je me suis rendue compte que le fameux cinéaste a pris pour son film de très grandes libertés avec le texte de Edogawa Ranpo : l’action s’y situe de nos jours et non plus en 1925, le narrateur est un Français spécialiste d’Oe, Shizuko une « geiko » et il y a de très nombreux personnages annexes qui n’existent pas dans le roman.
D’une œuvre psychologique et longuement méditée comme un jeu d’échec où chaque coup peut faire basculer la partie, nous allons nous retrouver avec un thriller bouillant…que je guette avec impatience car Barbet Schroeder, je ne m’en lasse pas et que cela fait des décennies que j’en demande « More »…
 
 
 
 
 
A très bientôt !
Soyez sages et soyez fous... Bref, soyez amoureux !
Et, vu que nous ne partons pas sur une île déserte (ni au Cap Nègre), les commentaires restent ouverts…