AURORAWEBLOG André Kertesz

Photo © André Kertersz.

 
 
 
Comme tout le monde, je me réjouis ce soir de la libération de Ingrid Betancourt.
Il va de soi que, malgré son titre -qui était d’ailleurs à l’origine « Transparence, élasticité » mais qui ne voulait pas dire grand chose, aussi ai-je préféré cette sorte d'hommage à Hitchcock- ce texte ne lui est nullement consacré.
 
Quant à la présence de cette note sous la rubrique « BDSM (ou pas ) », elle vient du fait que je ne suis absolument pas certaine que l’histoire ici racontée se déroulerait de façon  fondamentalement différente dans une ambiance « classique », c'est-à-dire hors du BDSM.
 
 
 
Un beau jour, Ermengarde (qui avait été jusque là la soumise d'un homme) se mit à disparaître.
C’était comme si le temps ou la vie -ou la vie et le temps- lui avaient conféré une sorte d’élasticité qui amenait à la transparence absolue.
 
Elle perdit d’abord son corps, ce que l’on a l’habitude d’appeler l’apparence physique. Elle mit quelques mois à se rendre compte qu’on ne lui en parlait plus, qu’on ne l’en complimentait plus.
Elle était donc là, comme un meuble -une présence qui s’étirerait à l’infini, élastique telle une barre de chewing-gum- jusqu’à devenir fauteuil d’apparat, objet inutile et encombrant en somme.
Comme on ne veut jamais nommer les choses, surtout celles qui font mal, Ermengarde ne dit rien.
Elle perdit ensuite très vite -peut-être même que les choses s’étaient déroulées parallèlement- son corps sacré, son corps sexuel, son corps érotique. Mais elle mit quelques mois à s’apercevoir qu’on ne la touchait plus.
Ermengarde parvenant à l'âge où l'on vieillit, c’était d’autant plus douloureux.
Mais l'homme aussi vieillissait et plus vite encore.
 
Tout de même, elle se doutait bien de quelque chose.
Sa disparition était aussi prégnante dans la façon dont on s’adressait à elle.
Tout commença par une fois où l’homme fut particulièrement déplaisant à son égard.
Une fois, ce n’est rien.
Un accident, pense-t-on.
Il est des accidents que l’on aurait grandement raison de qualifier d’alertes.
La preuve.
Cela se reproduisit, de plus en plus souvent.
 
Quoi qu’elle dise, sa parole était aussitôt dénigrée.
Autrefois, l'homme avait été fier de l’acuité de celle qui l’accompagnait. Aujourd’hui, c’est lui qui se mettait toujours en avant.
Il savait, il avait raison, elle avait tort, il n’attendait que l’occasion pour le démontrer.
En plus de s’être muée en fauteuil, Ermengarde accomplissait la prophétie du conte « Les fées » : à chaque fois qu’elle parlait, on eut dit que de sa  bouche sortait un crapaud.
Fauteuil, oui, et fauteuil crapaud de surcroît.
 
L’élasticité d’Ermengarde avait donc été telle qu’il arriva qu’elle dut enfin constater qu’elle avait pris la place -son unique place désormais- d’un punching-ball.
Punching-ball de mots, entendons nous.
C’est vers elle qu’on venait hurler des méchancetés, des grossièretés suintantes de haine.
Ermengarde en était profondément blessée mais elle se raccrochait sempiternellement au fait que « tout finirait par s’arranger ».
Ce n’était pas le cas.
 
L'homme saisissait le moindre prétexte, une phrase d’elle comprise de travers -mais elle perçut que, puisqu’on ne on ne la voyait plus, on ne l’écoutait plus non plus, alors comment la comprendre autrement que de travers ?- pour vomir des mots d’humiliation ou de défoulement, de défoulement surtout.
Une bonne journée ou une mauvaise se soldaient toutes également : Ermengarde serait à la fin prise en faux et c’est sur elle que se déverseraient des tombereaux de boue.
C’était tout compte fait bien « commode » d’avoir ce « fauteuil » crapaud.
 
Et pendant tout ce temps-là, sur la même ligne de fuite, d’autres événements (des mensonges, des duperies) se produisaient, s’enchaînaient, se répétaient, tous plus désolants, plus lamentables les uns que les autres.
 
Mais cette Ermengarde, Grands Dieux, n’était-elle pas imbécile pour de bon de rester là à attendre ce qui ne pouvait plus venir de bon, à cultiver le passé comme s’il pouvait « rendre » encore l’irrécupérable ?
 
Ah ! Oui, mais voilà, il est parfois très dur de faire le deuil d’un amour.
Et peut-être plus difficile encore d’accepter la souffrance de sa propre disparition à l'autre ante mortem…
 
Dans ces conditions, quel conseil donner à toutes les « Ermengarde » qui existent ?