Luis Royo "Prohibited Book II"

Dessin © Luis Royo in « Prohibited Book II ».

 
 
 
Dans ce rêve, on me conduit dans un jardin abandonné : un enchevêtrement de ronces, de fleurs sauvages et d’orties.
Un antique rosier -victime de je ne sais quel incendie mystérieux- est encore imposant et il paraît ceindre, dans un baiser violent, tout le mur du fond auquel il s’agrippe.
C’est un tableau trop suggestif pour se contenter de l’admirer « du dehors ».
Mon souffle oppressé m’indique combien il importe d’entrer dans le paysage.
Une nature vive.
 
Les premières à être capturées sont mes jambes, nues et délicates, qui se retrouvent tenues fermement par des tiges qui ne cèdent que pour faire place à d’autres.
Puis mes vêtements, trop légers pour ce lieu, que les rameaux arrachent par lambeaux qui finissent éparpillés un peu partout, chiffons blancs auxquels on ne donnera pas l’excuse du drapeau pour accorder la trêve ou encore goélands perdus dans la forêt, goélands cloués sur place qui ont désappris à voler.
Je suis seule mais pourtant on est près de moi, tout proche, là derrière…
 
Le son d’une voix inconnue me fait sursauter, elle m’invite à poursuivre.
Ce n’est pas un ton à accepter la moindre phrase de protestation.
Les branches me fouettent un peu partout tandis que j’avance, elles n’épargnent pas même mon visage, comme si elles étaient seulement les appendices d’une autre volonté à laquelle ni elles, ni moi, ne pouvons nous soustraire.
 
Je crois que je sais depuis toujours le secret.
 
Devenir une partie de ce plaisir étrange dont je suis à la fois la victime et l’auteur.
Devenir, tandis que je le rejoins enfin et l’embrasse et que ses épines aigues me transpercent, le rosier auquel mon sang redonnera la vie.
Devenir ses roses.
Devenir le jardin.
Un jardin habité.