Aldo Moro, Via Fani dans les heures qui suivent l'attentat du 16 mars 1978, Photo de presse.

                           Image d’archives : Le guet-apens de Via Fani, 16 mars 1978.
 
 
 
« Vous voyez qu’on ne peut rien prévoir. »
Aldo Moro, avril 1978, dans une lettre à sa famille qui n'a jamais été remise.
 
 
Ici, ne figurent que quelques éléments parmi les centaines de ceux qui forment les « actes » des divers procès, des enquêtes parlementaires, des livres ou films faits sur l’affaire Moro.
Il est impossible de tout récapituler : ce serait faire le « livre » des « livres » et il aurait des milliers de pages.
Je n’ai pas choisi ces éléments pour appuyer une quelconque thèse plutôt qu’une autre : si je parle de "Gladio", je parle aussi de la mafia.
Ceci étant un blog, j’ai relevé ceux que j’ai rencontrés le plus souvent dans les différentes études faites.
Et encore ! J'en ai laissé de très nombreux de côté.
Plus j’avançais, plus -vous le verrez- je m’apercevais que nous sommes loin à cette date de pouvoir dire que la vérité sur l’affaire Moro nous sera un jour entièrement connue.
Ma synthèse d’enquête se fait donc en plusieurs parties autour de deux lieux du drame : Via Fani (où eut lieu l’attentat) et Via Gradoli (le repaire de Moretti) ainsi que d’un « objet », le « Mémorial de Moro ».
 
 
III – Aldo Moro, des secrets d’Etat(s) ? - (Deuxième Partie) -.
 
 
 
Mais -songera-t-on- tout cela n’était-il pas prévisible ?
La fin, certes non, mais le début si.
 
A commencer de la part d’Aldo Moro lui-même.
En 1978, il se sait dans le collimateur des Etats-Unis : son « compromis historique » avec le Parti Communiste ne passe pas.
Lors d’un voyage aux USA, il a été clairement menacé par une très haute personnalité qui est sans doute Kissinger, bien que ce dernier ait toujours réfuté les mots que la veuve d'Aldo Moro lui prêta.
 
La CIA veut sa mort.
C’est dit.
Sa mort politique tout d’abord, en tentant de l’impliquer quelques mois avant l’enlèvement dans les méandres du scandale Lockeed.
Moro réussit à prouver sa bonne foi. Il est lavé de tout soupçon.
La CIA voulut-elle sa mort physique ?
Cela reste à prouver.
 
En Italie, en 1977 et en 1978, les rumeurs sur un attentat contre Moro commencent à s’étendre.
Pourtant, la cible « logique » des BR aurait dû être Andreotti.
Aux premiers jours de 1978, le pseudo-journaliste Pecorelli écrit un article intitulé « Moro...bondo » (caustique jeu de mot avec « moribond ») où sous la forme d’un horoscope, il indique que le Président de la DC sera assassiné après avoir été retenu longuement en prison.
De ce proche de la Loge P2, quelle étrange prémonition !
 
En février 78, un détenu se fait discrètement auditionner par l’institution pénitentiaire : il aurait entendu dire de certains brigadistes emprisonnés que leurs camarades à l’extérieur préparaient un attentat contre Aldo Moro.
La saison des "repentis" n’étant pas encore vraiment commencée, on le renvoie à sa cellule.
 
Le responsable de l’escorte d’Aldo Moro, Oreste Leonardo remarque que la voiture de fonction de Moro est suivie.
Le tout amène Aldo Moro à demander une protection policière pour sa famille ainsi qu’autour de sa maison, de son bureau.
Seul point noir : son véhicule officiel n’est pas blindé.
Oreste Leonardo en fait plusieurs fois la demande entre fin 77 et début 78 : elle n’est pas refusée mais s’ensable dans les méandres administratifs.
 
Le fait est que, le 16 mars 1978, les BR attaquent une voiture dont ils connaissent particulièrement bien le point faible.
 
 
 
A - LES MYSTERES DE VIA FANI.
 
 
Au matin de ce jour de mars, des auditeurs de Radio Città Futura, une radio libre autonomiste, entendent peu après 08 h 30 la nouvelle qu’un attentat a eu lieu contre Aldo Moro.
Or, celui-ci, à ce même instant, n’a pas encore quitté son domicile.
Interrogé plus tard dans la journée, le directeur de la radio, Renzo Rossellini, donne une autre version : il aurait seulement fait état d’un bruit qui circulait dans les milieux d'extrême gauche et dit qu’un attentat des BR aurait probablement lieu ces jours-ci, peut-être le jour même, peut-être contre Aldo Moro.
Curieusement, les Renseignements Généraux qui enregistrent les radios libres (par la méthode des « échantillons ») n’écoutaient pas celle-ci de 08 h 30 à 09 h 15.
 
Aldo Moro et son escorte changeant souvent leur parcours, comment les Brigades Rouges ont-elles pu monter cette opération que l’on peut qualifier de parfaite militairement ce jour-là précisément ?
Le commando actif a toujours répété que si Moro avait emprunté un autre chemin, ils auraient annulé et seraient revenus jusqu’à un jour propice.
Toutefois, la veille au soir, ils ont crevé et lacéré les pneus de la fourgonnette du fleuriste ambulant qui se tient d'ordinaire à l’angle de Via Fani et qui aurait empêché leur dispositif de se mettre en place.
On voit mal comment ils auraient pu saboter cette camionnette tous les jours dans l'attente de celui qui leur conviendrait.
Aucune enquête n’a révélé qui (à quel niveau des services secrets) établissait les parcours, ni comment ils étaient ensuite transmis au chauffeur de l’escorte.
 
Dans la Via Fani, les brigadistes du commando sont tous vêtus de tenues de pilotes de l’Alitalia.
C’est tels quels que surgiront habillés les quatre tireurs de derrière la haie où ils sont en embuscade depuis de nombreuses minutes, cachés en sécurité puisque c’est le jour de fermeture hebdomadaire du bar qui se tient là.
Selon leurs dires, cet uniforme est le moyen pour passer inaperçus parce qu’ils ont repéré que quelques-uns de ces pilotes sont logés dans des immeubles de Via Fani.
Il paraît plus plausible que certains des membres du commando ne se connaissaient pas entre eux et que c’était le moyen d’éviter une fusillade à l’aveugle.
 
Ainsi en arrivons-nous au « super-killer ».
49 des 91 balles sont tirées par le même fusil mitrailleur avec une précision qui laisse pantois les experts des procès.
Ceci indique que, si l’escorte était d’emblée sacrifiée, on voulait Moro vivant mais montre aussi qu’aucun des BR présents (ils s’entraînaient sur des bouteilles) n’était à la hauteur de la performance.
S’ils n’ont jamais reconnu la présence de cet homme, nul n’a voulu assumer son rôle : tous ont déclaré avoir tiré un ou deux coups avant que leurs armes s’enrayent.
On peut donc dire qu'ils se reconnaissent coupables de l'attentat mais qu'ils laissent l'Histoire s'interroger sur qui a bien pu tirer Via Fani.
 
Le super-killer a, par contre, bien été remarqué par les témoins présents : certains disent qu’il s'exprimait dans une langue étrangère, la plupart parlent d’une tenue de l'arme et de positions de tir militaires.
Un véritable « Tex Willer », s'exclament les témoins, du nom d'un héros de bande dessinée populaire en Italie, sorte de cow-boy qui « tirerait plus vite que son ombre » pour utiliser un parallèle bien français.
Surtout, un militaire très entraîné.
 
Tous les tirs partis du même côté -comme l’ont dit les BR- est un autre fait réfuté par les expertises balistiques.
Il y avait aussi Via Fani deux autres personnes à bord d’une moto Honda dont celle assise à l’arrière prit pour cible d’une rafale de mitraillette -sans le blesser mais anéantissant son engin- l’ingénieur Alessandro Marino, un témoin qui s’avançait trop près des lieux sur son scooter.
Les brigadistes ont constamment nié la présence de cette moto.
Cela a servi à accréditer l’hypothèse de quelque chose d’inavouable : la participation  de deux membres mafieux de la Bande de la Magliana à l’expédition, par exemple.
 
La fusillade s’achève : on « prélève » tranquillement Aldo Moro de sa voiture non sans qu’ait été donné aux membres de son escorte agonisants le « coup de grâce ».
La veuve d’Oreste Leonardo restera toujours persuadée qu’il ne fallait pas qu’il y ait de survivant qui puisse dire avoir reconnu quelqu’un.
Reconnaître quelqu’un, c’est avoir aperçu quelqu’un de connu.
Et certainement pas un activiste des BR.
 
Moro monté à bord de la voiture de ses ravisseurs, tous les téléphones « sautent » Via Fani pendant plus d’1/2 heure.
Juste le temps de ne pas pouvoir donner de signalement des voitures enfuies avant l’arrivée de la police un peu plus tard et de leur laisser la voie libre, sans barrages, pour gagner -dans une capitale italienne très encombrée à cette heure de la matinée- la rue où a été établie la « prison du peuple ».
La SIP (agence des télécommunications italiennes en 1978), dont quelques agents sont venus faire des travaux sur les lieux dans les jours précédents, donnera l’explication d’une surcharge des lignes.
Mais certains enquêteurs ne manqueront pas de noter, quelques années plus tard, lors de la découverte de la liste des membres de la Loge P2, que le Directeur de la SIP d’alors, Michele Principe, était l’un des inscrits importants de cette structure.
 
Après le massacre, tandis que des badauds commencent à descendre des immeubles, un ouvrier, Gerardo Lucci, prend quelques photos depuis son appartement.
Son épouse les confiera immédiatement au magistrat Luciano Infelisi.
Quelques semaines après, le secrétaire de Moro reçoit un coup de fil (qui fut enregistré par les services secrets) du député DC Cazora.
Celui-ci lui réclame ces photos, l’autre est ébahi puisqu’il ne les connaît pas.
Cazora devient plus pressant : « on » veut ces photos « en bas » (en Calabre) car « on » pourrait y identifier quelqu’un de connu « là-bas ».
L’enregistrement du coup de fil est raté (ou a été trafiqué), les phrases essentielles manquent.
Qui était « on » ? La mafia calabraise ? Voulait-elle « collaborer » en désignant quelqu’un ou au contraire se protéger?
De ce détail aucun procès ne tiendra compte : les photos ont été égarées et jamais retrouvées dans les bureaux du juge Infelisi.
 
Les débris de balles utilisées Via Fani se révèleront  pour leur majeure partie, lors des analyses des experts, recouverts d’un vernis contre la rouille et sans date de fabrication, ce qui est la « signature » des entreprises qui travaillent pour le compte de forces militaires « non conventionnelles ».
On ne peut s’empêcher ici -comme dans la présence du super-killer, de voir la main de « Gladio ».
 
Bien des années plus tard, en 1991, un fait troublant -que personne n’a su lire « complètement » jusqu’à présent- devait être révélé.
Pier Luigi Ravasio, membre des services secrets, déclara que ce matin-là était présent Via Fani son supérieur hiérarchique Corrado Guglielmi.
Tous deux appartenaient à la VIIème Division du SISMI, celle qui était en contact direct avec « Gladio ».
Interrogé en 1991, Guglielmi confirma les faits, déclarant s’être trouvé là par hasard, car il venait déjeuner Via Stresa (à deux pas de Via Fani) chez un ami qui l’avait invité.
Précisant s’être tenu à 200 mètres des faits, il dit aussi n’avoir rien pu voir, ni entendre et ne s'être donc à l'époque rendu compte de rien.
Comme les juges s’étonnaient de cette hâtive arrivée (09 h 00) à un déjeuner (en Italie, on déjeune plutôt sur le coup de 13 heures), on entendit aussi l’ami, lequel déclara avoir bien vu débarquer inopinément Guglielmi le 16 mars 1978, mais ne l'avoir jamais invité pour un déjeuner.
Il ajouta que celui-ci n’était resté que quelques instants avant de redescendre en disant « Je pars tout de suite car il s’est passé quelque chose, je vais voir ».
 
On s’étonnera des contradictions entre les deux hommes et aussi du fait que, durant treize ans, le membre des services secrets Guglielmi n’ait jamais rien dit volontairement de sa présence Via Fani.
Cependant, Guglielmi ne fut pas inquiété plus avant.
Il faut encore préciser que Guglielmi était, dans la VIIème Division du SISMI, sous les ordres du Général Pietro Musumeci, membre de la Loge P2, ce Musumeci condamné plus tard avec Licio Gelli pour complicité dans la "couverture" des auteurs de l’attentat d'extrême droite de la gare de Bologne.
 
 
 
 
 
 
 
(A SUIVRE)