Montage d'archives: L'affaire Moro, un puzzle insoluble ?

           Montage de photos d’archives : L’affaire Aldo Moro, un puzzle insoluble ?

 
 
« Quand on dit la vérité, il ne faut jamais regretter de l’avoir dite. La vérité est toujours lumière. Elle nous aide à être courageux. »
Aldo Moro.
 
 
Dans ce texte, il est question de « repentis ».
Pour mener sa lutte contre le terrorisme et plus tard contre la mafia, l’Etat Italien eut recours à une étrange loi : il s’agissait ni plus ni moins que de « payer » la délation.
Si un activiste ou un mafieux « donnait » ses compagnons et se « repentait », on lui accordait une diminution de peine consistante.
Je nomme ici aussi trois hommes (le plus célèbre étant le Général Carlo Alberto Dalla Chiesa) qui trouvèrent la mort de façon non élucidée dans les années qui suivirent l’affaire Moro où ils avaient eu un rôle à jouer.
Je tiens à préciser qu’ils ne furent pas les seuls et que le sang de Moro ne retomba sûrement pas sur ceux auxquels il pensait en écrivant sa prophétie « …mon sang retomberait sur vous… ».
Enfin, comme je parle beaucoup dans cette note de Giulio Andreotti (et qu’il en sera aussi question dans la suivante et dernière), il me faut signaler que j’apprends aujourd’hui que l’Italie présente dans la Compétition du Festival de Cannes le film de Paolo Sorrentino « Il Divo » (le surnom satirique d’Andreotti est « Il Divo Giulio »), qui lui est consacré.
En revanche, le documentaire de Carlo Infanti auquel je faisais allusion dans mon premier post « Moro, una verità negata » n’a finalement pas été retenu, après une pré-sélection, pour la « Quinzaine des Réalisateurs ».
Nous n’avons donc aucune chance de le voir jamais dans les salles en France.
 
 
 
III – Aldo Moro, des secrets d’Etat(s) ? - (Troisième Partie) -.
 
 
 
 
B – VIA GRADOLI, LE NŒUD DE L’AFFAIRE.
 
 
Via Gradoli, je l’ai dit dès le début, est au cœur de ce mystère.
Une première perquisition inutile dans cet immeuble a lieu dès le lendemain de l’enlèvement d’Aldo Moro.
Puis le 2 avril intervient l’épisode de la séance de spiritisme qui révèle à nouveau ce nom.
Les forces policières partant fouiller le village de Gradoli tandis qu’Eleonora Moro, reçue par Cossiga, s’enquiert du fait qu’il serait peut-être possible qu’existe un endroit nommé Gradoli à Rome.
Cossiga lui répond que non.
 
Après toutes ces années, plus personne ne croit à la possibilité de « l’assiette qui tourne » d’un enfant des présents à cette séance de spiritisme.
Sans doute que la vérité consiste en une intervention « protégée » des étudiants de la mouvance autonome qui fréquentaient l’Université de Bologne et qui avaient, par le truchement de quelques-uns de leurs enseignants qui débutaient alors leur carrière en politique dans la DC, voulu faire connaître la « cache » de Mario Moretti (pensant peut-être qu’elle était la prison de Moro, ce qui n’était pas le cas).
 
Il n’y eut jamais de totale complicité de l’extrême gauche avec les BR, de même qu’existaient des voix discordantes au sein des BR elles-mêmes.
La « colonne » de telle ville n’était pas forcément d’accord avec les décisions que prenait la « colonne » de la capitale et l’on sait aujourd’hui qu’au sein même des ravisseurs ayant été proches de Moro durant les 55 journées du drame, plusieurs ne « votèrent » pas sa condamnation.
 
Pourtant, la police finit par arriver Via Gradoli le 18 avril 1978 et le refuge de Moretti fut « grillé ».
Les circonstances demeurent très obscures.
Ce fut pour un dégât des eaux survenu dans l’appartement situé en dessous de celui qu'occupait Moretti que les pompiers forcèrent sa porte et prévinrent la police lorsqu’ils virent un drapeau des BR au mur de la pièce principale.
Etrange dégât des eaux : le pommeau de la douche laissée ouverte avait été coincé dans la lunette des WC de manière à ce que l’eau aille s’écouler exactement là où dans le mur il y avait une fissure.
Qui manigança la chose ? Aucune réponse ne fut jamais apportée.
Toutefois, les appartements en location des immeubles situés Via Gradoli appartenaient à des sociétés immobilières qui couvraient en fait les services secrets Italiens du SISDE.
 
Dans les documents de la main de Moretti qui furent trouvés Via Gradoli mais portés à la connaissance du public bien plus tard, il y avait une liste de personnalités importantes du pays que l’on cibla immédiatement comme étant les prochaines victimes des BR (on devait s’apercevoir ensuite qu’il s’agissait d’une liste incomplète de membres de la Loge P2) et il y aurait eu aussi (conditionnel) le plan du Palazzo Orsini avec le nom de sa propriétaire et la mention « 5 gouttes d’atropine » (certains voient là la piste d’une seconde prison de Moro -il n’aurait pas été détenu pendant les 55 jours Via Montalcini mais remis dans un second temps aux mains de la bande de la Magliana qui le garda dans ce Palais, situé très près de l’endroit où l’on découvrit son corps- jusqu’à sa mort.)
 
Pour moi, Moro fut prisonnier seulement Via Montalcini dans cette sorte de « boîte » insonorisée de 4 mètres de long et d’un mètre de large construite par l’un des brigadistes.
Un an à peu près après les faits, le 20 mai 1979, le trouble journaliste Mino Peccorelli publia un article « Le cadavre est encore chaud » où il révélait que l’année précédente, le Général Dalla Chiesa (qu’il nommait Général « Amen ») -chargé de pouvoirs spéciaux afin de chapeauter toutes les enquêtes sur le terrorisme rouge- était allé voir Cossiga en lui indiquant connaître le lieu de la prison de Moro, Via Montalcini.
Dalla Chiesa demanda au Ministre la permission de lancer l’attaque.
Et l'attaque n'eut pas lieu car Cossiga temporisa, disant vouloir consulter plus haut.
Pecorelli terminait son  papier par l’une de ses facéties incompréhensibles sinon d’un public initié : « Et plus haut jusqu’où ? Jusqu'à la Loge de Christ au Paradis ? »
Cette allusion à la Loge P2 dont il faisait pourtant lui-même partie ne fut pas du goût de ses compagnons.
Il fut assassiné ce même jour, le 20 mai 1979.
Sur les déclarations du mafieux repenti Tommaso Buscetta et après de nombreuses enquêtes qui mirent à jour les liens de celui-ci avec la mafia et la Loge P2, Giulio Andreotti fut condamné en 2002 à 24 ans de prison pour avoir ordonné ce meurtre, fomenté par la Loge P2 et mis en œuvre ensuite par la mafia.
La sentence fut annulée par la Cour de Cassation.
 
Revenons-en à Via Gradoli.
La plupart des enquêteurs sérieux à s'être penchés sur l'affaire croient aux services secrets lançant une admonestation à Moretti en lui « brûlant » son repaire.
Il est temps, pour ces services, de faire prendre à cette histoire un nouveau tournant.
On sut plus tard (je crois que cette expression est celle qui revient le plus souvent dans mes notes et je ne lui cherche pas de synonyme tant elle me semble éloquente) que dès le lendemain de l’enlèvement, le Ministre de l’Intérieur Cossiga avait créé trois cellules de crise (secrètes) avec des membres des services (secrets) qui devaient quasiment tous se retrouver dans la liste de la Loge P2 lorsque celle-ci fut rendue publique.
Ces cellules avaient deux plans : le plan « Mike » (Le « M » signifie la mort de Moro et comment la gérer) et le plan Victor (Le V signifie la vie de Moro).
Dans le plan « Victor », il était prévu de l’écarter totalement du pouvoir et de la politique et de le faire hospitaliser pour une durée inconnue.
A ces comités de crise participait, venu des USA, un homme de Kissinger, Steve Pieczenick, qui se trouvait avoir été envoyé -selon le langage officiel- « pour aider à la gestion de la crise ».
Il devait avouer en 2006 au journaliste français Emmanuel Amara (qui écrivit autour des dires de ce témoin le livre « Nous avons tué Aldo Moro ») avoir été celui dont le poids avait le plus pesé auprès de l’Etat Italien en les convaincant que « Moro leur servait plus mort que vivant ».
Cossiga a reconnu récemment le témoignage de Pieczenick tout en restant fidèle à la seule théorie de « la raison d’Etat » : négocier aurait été plonger l’Italie dans le chaos.
 
Jusqu’à l’épisode de la fuite d’eau de Via Gradoli, les BR qui détiennent Moro -manipulées ou non et si c’est le cas à l’insu de tous ou en conscience d’un seul- ont mené leur action comme ils le voulaient (on citera pour preuve le communiqué numéro 2 qu’ils publient le 29 mars « L’interrogatoire se poursuit avec la complète collaboration du prisonnier ».)
Il n’en est désormais plus question.
Le même jour que l’appartement de Via Gradoli est envahi par la police est publié ce que l’Histoire a retenu sous le nom du « faux communiqué numéro 7 des BR » (la mort de Moro par suicide et son cadavre dans le lac de la Duchessa).
Ce communiqué, un faux grossier loin de tout le langage politico-rhétorique des BR, est l’œuvre de Tony Chichiarelli, généralement connu pour être le « faussaire » de la bande de la Magliana pour laquelle il peint des faux De Chirico mais qui est aussi un « manipulé » des services secrets du SISMI, infiltré dans les milieux de mauvaise vie.
Cossiga a été amené à admettre être à l’origine de la rédaction de ce faux communiqué « pour préparer les esprits des Italiens au pire » selon ses propos.
Chichiarelli sera assassiné dans des circonstances non élucidées en 1984.
La police retrouvera alors chez lui du matériel (lequel ?) relié aux BR.
 
Pour l’heure, ce « faux communiqué numéro 7 » est un signal : Moro doit mourir.
Cette fois, cela va bien au-delà de « Gladio », c’est une affaire intérieure italienne.
C’est le moment où vont s’ouvrir des tractations (l’échange de prisonniers) qui ne sont qu’un pare-feu.
Que s’est-il donc passé ?
C’est simple : Moro a parlé.
Et les négociations vont tourner autour de ce qu’il a dit : il faut récupérer ce matériel si dangereux pour certains qu’il peut faire sauter l’Etat.
Moro est « déjà mort » symboliquement alors, comme le désirent Pieczenik et la CIA.
Ce que l’on veut maintenant, l’unique chose importante, c’est le « Mémorial de Moro ».
 
 
C – LE MEMORIAL DE MORO.
 
 
Mario Moretti a toujours assumé au cours des divers procès avoir été le seul à interroger Moro dans « la prison du peuple ».
 
On rappellera brièvement les trois étapes qui font allusion dans les communiqués des BR à ces interrogatoires :
1ère allusion : « L’accusé est interrogé et tout ce qu’il dira sera transmis au prolétariat. »
2ème allusion : « Le prisonnier participe activement à l’interrogatoire. »
Et enfin, après Gradoli, la 3ème allusion : « Les interrogatoires n’ont rien révélé de ce que le prolétariat ne savait déjà ».
 
Façon habile de ne jamais rien diffuser « au prolétariat » malgré la promesse faite.
Moro en avait trop dit. Trop pour assurer la vie sauve à ceux qui l’avaient entendu ou lu.
Ceux-là devaient s’empresser de se débarrasser de la patate chaude.
Cela se fit certainement très vite, bien avant le 9 mai 1978 en tout cas.
Le reste, les tractations avortées, la ligne de fermeté réaffirmée ne furent que poudre aux yeux.
 
Pour l’homme du commun et ce qu’il sait de cette histoire, le « Mémorial Moro » fut retrouvé en deux fois.
La première pose de grands problèmes.
Les hommes de Dalla Chiesa le découvrent par hasard le 1er octobre 1978 en fouillant une cache des BR Via Montenevoso à Milan.
Le magistrat chargé de l’enquête arrive sur les lieux quelques heures après.
Entre temps, les documents ont quitté l’appartement pour « être photocopiés ».
De l’avis de certains témoins, le dossier qui revient est plus mince que celui qui est sorti.
Par ailleurs, ces documents -quel que soit leur nombre- ne sont que des photocopies des BR.
Pas de manuscrits.
De plus, ces textes -tout comme  ceux de certaines des lettres de Moro- sont incomplets.
 
La même nuit, Dalla Chiesa se précipite à Rome où il remet le dossier au nouveau Ministre de l’Intérieur Rognoni (Cossiga a démissionné au lendemain de la mort de Moro), lequel Rognoni le transmet sur le champ à Andreotti, qui est alors toujours Président du Conseil.
Rognoni témoigna du fait qu’Andreotti, en le découvrant, ne parut pas surpris à sa première lecture (sans doute le connaissait-il déjà…).
 
Andreotti donna cependant ces documents aux autorités compétentes.
Dalla Chiesa a toujours émis un jugement négatif sur le rôle d’Andreotti qui n’aurait pas divulgué tous les documents en 1978.
Couvert d’honneurs pour avoir « défait » les BR de 1974 à 1982, il est envoyé en Sicile en 1982 pour mener un combat de la même sorte contre la mafia.
Combat de cent jours.
Le nouveau Préfet de Palerme est assassiné le 3 septembre 1982.
 
Une partie plus complète du « Mémorial de Moro » fut retrouvée en 1990 lors de travaux dans le même appartement.
De très « brûlant » pour l’époque, elle ne contient que quelques feuillets sur « Gladio » dont on sait qu’ils sont incomplets car les phrases dactylographiées sur l’ensemble des pages n’ont jamais ni début ni fin.
 
Il ne faut pas être grand devin pour imaginer le reste.
Dans la « prison du peuple », lâché par tous, pensant probablement que c’était le seul moyen qu’il avait de sauver sa vie, croyant que les BR -et Moretti- étaient des idéalistes, n'imaginant pas un seul instant que l'organisation terroriste pouvait (ou pourrait) être manipulée, Moro avait tout dit, tout ce qu’il savait de ces affaires puantes dans lesquelles il était « le moins impliqué de tous ».
Ce n’est pas pour rien que dans une lettre jamais transmise mais que l’on connaît de nos jours, il envoyait sa démission, « même en tant que simple adhérent », de la Démocratie Chrétienne.
Croyant en la puissance de la vérité (voir la phrase mise en exergue de ce texte), il ne se doutait pas qu’il signait ainsi son arrêt de mort.
 
Le manuscrit original du « Mémorial de Moro » n’a jamais été retrouvé, pas plus que les bandes filmées ou enregistrées des interrogatoires.
Détruites, dira Mario Moretti, parce que de mauvaise qualité.
 
Probablement négociées avec qui il fallait de façon à sauver sa peau et assurer à lui-même et à ses camarades des peines de prison qui laissent perplexe.
Tous les membres (ils sont au nombre de 32) impliqués dans l’ « affaire Moro » ont, après avoir été condamnés à la prison à vie, été remis en semi-liberté dans les dix-douze ans qui ont suivi.
 
Et pour cette liberté achetée (ou vendue, selon l'angle d'où l'on se place) à prix de mort, et parce qu’il fallait en sortir, Mario Moretti tira aussi les coups de pistolet et de fusil mitrailleur qui ôtèrent la vie du corps d’Aldo Moro…
 
 
 
 
(A SUIVRE)