Aldo Moro et Enrico Berlinguer, Signature du "Compromis Historique, le 20 mai 1977.

Photo d’archives:

      Aldo Moro et Enrico Berlinguer signent le « Compromis Historique » le 20 mai 1977.
 
 
 
 
« C’est Yalta qui décida de Via Fani. »
Mino Pecorelli, dans sa revue confidentielle « Osservatore Politico Internazionale », en juin 1978.
 
 
 
Pour autant que le personnage ait été glauque (Mino Pecorelli était un journaliste à scandale opposé à la gauche, membre de la Loge P2), son diagnostic dans la phrase ici en exergue est juste.
L’affaire Moro ne peut être dissociée du contexte de la Guerre Froide.
C’est ce contexte seul qui permet de comprendre combien l’idée d’un « Compromis Historique » avec le Parti Communiste était une chose peu évidente qui contrariait de nombreux intérêts.
Cinq procès ont été faits aux Brigades Rouges sur cette affaire, aboutissant à la condamnation de plus d’une trentaine d’entre eux, mêlés de près ou de loin à l’enlèvement ou à la séquestration.
Cependant, ces procès n’ont jamais fait la clarté sur ces 55 jours.
La version (les versions qui diffèrent bien peu d’un procès à l’autre) qu’ont donnée les BR ne tient pas la route. Il y a toujours quelque élément qui vient la contredire (les pièces du puzzle qui manquent, celles qui sont en trop).
A part les personnes pour qui il est commode de s’en tenir à cette semi-vérité, beaucoup ont continué à s’interroger.
Des commissions parlementaires ont eu lieu. Des juges, des journalistes ont écrit des livres.
Ces travaux sont ce qui est regroupé en Italie sous le terme de « dietrologia » (la recherche de ce qui se cachait derrière).
Cela va de l’idée de complicités extérieures mineures à celles de complots très organisés.
Loin de vouloir exonérer les Brigades Rouges de ce qu’ils commirent (mais le tout est dans le « comment ? » et dans le « pourquoi ? »), je donnerai dans ma prochaine note les principaux points des carences inquiétantes de l’enquête policière de 1978 et ensuite, dans un autre post, les hypothèses très variées qui ont été émises au fil du temps jusqu’à cette année 2008.
Avant cela, il me faut ce soir évoquer des organisations ainsi que des notions sans la définition desquelles la suite ne serait pas compréhensible.
 
Je tiens à remercier chaleureusement ceux qui me suivent dans ce long travail de mémoire si important pour moi mais si loin de l’objet BDSM de mon blog.
 
 
III – Aldo Moro, des secrets d’Etat(s) ? - (Première Partie) -.
 
 
 « Gladio » était une structure occulte opérant à l’intérieur des services secrets militaires italiens.
Elle naquit -selon ce qui est officiellement reconnu aujourd’hui- le 28 novembre 1956 d’un accord entre la CIA et les services secrets en question (mais existait probablement avant dès la fin de la guerre et ses racines remontent peut-être même au débarquement en Sicile). 
L’idée à l’origine était de mettre en place (comme dans tous les autres pays de l’OTAN) une cellule active pour éviter une invasion de l’Italie par les pays de l’Est mais en 1956, il est certain que « Gladio » a aussi pour ordre de mission d’éviter la venue au pouvoir des communistes (voire des socialistes) italiens.
On nomme les « gladiateurs » des « stay behind » (ceux qui se tiennent derrière).
Ils ont pour devoir quatre champs principaux pour lesquels ils s’entraînent activement : sabotage, guérilla, renseignement et réseaux d’évasion ou d’infiltration.
Des dépôts d’armes de « Gladio » étaient cachés dans 139 points stratégiques de l’Italie dont plusieurs liés aux emplacements des bases de l’OTAN.
« Gladio » porte officieusement la responsabilité de « la stratégie de la tension » durant les Années de plomb : organisation d’attentats d’extrême droite commis sous « false flag » (c’est-à-dire en faisant en sorte qu’il soient attribués à la mouvance adverse), parmi lesquels celui qui marque le début de ces années meurtrières : l’attentat de Piazza Fontana à Milan en 1969 qui fut imputé à un anarchiste (voir détails plus bas).
Il paraît aussi évident que « Gladio » se tenait en permanence prêt au coup d’état et qu’il en fomenta quelques-uns, tous « avortés » à la dernière minute.
En outre, les « gladiateurs » -ou des hommes recrutés par eux- étaient présents dans les manifestations de gauche afin de les faire dégénérer, portant ainsi l’opprobre sur les organisateurs de celles-ci.
Se basant sur ce dernier point, il n’est pas impossible de penser que « Gladio » pouvait aussi avoir un (ou des) infiltrés [ou des « manipulés »] dans les Brigades Rouges lors de l’affaire Moro.
 
Le 24 octobre 1990, 15 jours après la trouvaille du « Mémorial de Moro » rue Montenevoso à Milan, Giulio Andreotti est forcé de reconnaître l’existence de « Gladio » et ses éversions à la face du pays dans une intervention télévisée.
S’ensuivent un énorme scandale et de multiples commissions d’enquête : là encore la vérité complète n’est pas connue de nos jours.
On parle de 1900 « gladiateurs » répartis en diverses branches dont au moins 150 hommes avaient de hautes charges militaires ou au sein des services secrets.
« Gladio » est le nom que cette organisation de « stay behind » revêtit en Italie.
Cependant, il ne faut pas oublier que, présente dans toute l’Europe sous d’autres noms, elle s’illustra aussi tragiquement notamment en Belgique et en Grèce où on lui doit l’appui apporté au putsch dit « des colonels ».
Cette organisation secrète n’a bien sûr jamais pu être dissoute de façon officielle.
Il est terrifiant de penser qu’elle existe toujours selon des sources reconnues et qu’elle s’est même étendue à d’autres pays…
 
La Loge P2 (Propaganda Due) est une loge maçonnique sous l’autorité du Grand Orient d’Italie à sa création dès la fin du 19ème siècle.
Elle renaît après la Libération (puisque Mussolini a supprimé la Franc-maçonnerie durant toute la période fasciste) et est alors remise sur pied sous l’influence de la maçonnerie américaine. Autre influence de l’après-guerre dans la P2 : celle de la CIA qui réorganise dans le même temps la Mafia en Sicile.
En 1969, P2 parvient par un parcours à jamais mystérieux aux mains de Licio Gelli, farouche anticommuniste.
Il la transforme alors en un groupe d’entrepreneurs, banquiers, fonctionnaires de très haut niveau, militaires et membres des différents services secrets (lors de ses procès, Gelli reconnaîtra une liste de 953 membres mais ils étaient en fait plus de 2000).
En ces années, la Loge P2 se développe intensément en Italie et à l’étranger, notamment en Amérique du Sud où elle influence les politiques intérieures.
 
Mainmise sur les mass media (Berlusconi -alors seulement propriétaire de quelques chaînes de télévision privées et non encore entré en politique- et l’éditeur Rizzoli appartinrent à la P2), lobbying, affairisme et blanchiment d’argent (le scandale du Banco Ambrosiano devait révéler les connections de la P2 avec le Vatican et la Mafia) ne doivent pas faire oublier que la Loge P2 est soupçonnée (c’est un euphémisme mais je me dois de prendre cette précaution face à ce qui n’a jamais pu être réellement démontré) d’être impliquée elle aussi, aux côtés de Gladio, dans les pires moments des Années de plomb (fomentation de coups d’états, projet d’enlèvement du Président Giuseppe Saragat, ainsi que dans l’assassinat de Mino Pecorelli, cité plus haut).
Licio Gelli n’a cependant été condamné en 2005 que pour collusion avec l’organisation de l’attentat d’extrême droite à la gare de Bologne, le 2 août 1980, attentat qui fit 85 victimes.
Entre temps, au cours des enquêtes, la Loge P2 a été interdite par une loi du 15 janvier 1982.
Elle s’était d’elle-même placée en 1976 hors de la maçonnerie.
Toutefois en 1981, elle fut définitivement en la personne du Vénérable Gelli, chassée du Grand Orient.
Il s’est murmuré que Gelli n’était que l’homme de main de Giulio Andreotti, vrai patron de la P2.
Bien sûr, cela n’a jamais rencontré l’ombre d’une preuve…
 
Aujourd’hui, Licio Gelli (89 ans) vit en « arrêts domiciliaires » dans sa villa d’Arezzo.
Il écrit et publie des poèmes, possède son propre site Web en tant qu’auteur.
Devant le succès croissant de ses « oeuvres », il a même été envisagé pour lui une candidature au Prix Nobel en 1996 !!!
 
Les Services Secrets Italiens se nomment, en 1978, SID (leur nom générique) ainsi que SISMI, SISDE et sans doute quelques autres (selon qu’ils soient militaires, de sécurité « démocratique », de renseignements généraux).
Après ce qui a été écrit dans les deux paragraphes précédents, qu’ajouter de plus ?
Que certes, tous les membres des services secrets n’étaient pas affidés à tel ou tel mais que, selon l’adage, « Il n’existe pas de services secrets déviants mais des déviations dans les services secrets. ».
 
La Bande de la Magliana  fut la plus puissante organisation de type mafieux qui ait jamais existé sur Rome (de façon très succincte, son histoire est racontée dans le roman de Giancarlo De Cataldo et le film éponyme de Michele Placido, « Romanzo Criminale »).
Très vite, cette « association de malfaiteurs » née dans les années 70, ne se contente plus de s'enrichir par les hold-ups et la haute main sur le trafic de drogue et la prostitution à Rome.
Par ses liens avec la Loge P2 et avec l’extrême droite, elle est elle aussi protagoniste des Années de plomb et devient une holding politico-criminelle.
 
Compromis dans l’assassinat de Mino Pecorelli, dans celui du banquier Roberto Calvi qui dirigeait le « Banco Ambrosiano » dont il a déjà été question, mais aussi dans l’attentat de la gare de Bologne aux côtés des NAR (le groupe d’extrême-droite « Nuclei Armati Revoluzionari » ) ils ne furent jamais condamnés et leurs principaux chefs périrent dans ce qui sembla être de fort mystérieux règlements de compte.
 
Les Années de plomb : Les dater exactement est difficile, on les fait généralement naître dans les mouvements de contestation des jeunes qui eurent lieu en 68 et on dit qu’elles trouvent leur fin en 1982-83.
Leur origine historique plus vraisemblable est dans l’affrontement qui ne cessa jamais après la guerre entre groupuscules résiduels du fascisme et à gauche, ceux qui se réclamaient des partisans.
Les Années de plomb 1968-1983 firent 362 morts et 172 blessés.
75 d’entre eux sont attribués aux Brigades Rouges.
 
La stratégie de la tension  paraît claire : par crainte de voir l’émergence d’un pouvoir communiste, on décide de pratiquer des actes terroristes contre des civils innocents, la terreur poussant le citoyen à se mettre sous la protection de l’Etat.
Dans le même temps, on détourne aussi le regard des Italiens d’obscures manœuvres politico-mafieuses.
Pour cela, on utilise l’extrême droite (manipulée ou infiltrée par « Gladio » ou la P2).
Bien que preuve n’en ait jamais été apportée, pourquoi ne pas imaginer que des « infiltrés » aient aussi existé dans les mouvements armés d’extrême gauche, ce qui deviendrait l’une des clés possibles de l’Affaire Moro ?
 
Le concept de « Strage di stato » (« Massacre d’Etat » ) : Après l’attentat de Piazza Fontana (16  morts et une centaine de blessés dans une banque à Milan en 1969) attribué aux anarchistes (le principal suspect, Giuseppe Pinelli se suicide « opportunément » en se jetant par la fenêtre, à la faveur d’une « inattention » pendant son interrogatoire), on découvre dans un second temps la « patte » de l’extrême droite.
Même si alors, on ne sait rien de « Gladio » et de la Loge P2, il n’est pas difficile à l’extrême gauche de comprendre que l’Etat instable et sans cesse remis en cause par les mouvements de protestations étudiants ou ouvriers, cet Etat si peu enclin à faire jour sur la vérité, est derrière cet attentat, à un titre ou à un autre.
 
Le « massacre d’Etat » se doit d’être vengé.
Ce sera par exemple l’objectif de l’éditeur activiste d'extrême gauche Giangiacomo Feltrinelli qui meurt dans le sabotage qu'il organise sur un pylône de haute tension.
 
Les Brigades Rouges furent fondées en 1969 par Renato Curcio, son épouse Mara Cagol et Alberto Franceschini.
Leur but idéologique est d’abattre « lo Stato Delle Multinazionali » (l’Etat des Multinationales), par la propagande dans les usines et des attentats contre des édifices dans un premier temps.
Ce n’est qu’ensuite qu’elles passeront à la clandestinité et à la lutte armée.
Se retenant les héritiers des partisans antifascistes, ils ont tous un lien initial (par eux-mêmes, par leur famille) avec les communistes auxquels ils tournent le dos.
Ils refusent aussi les contacts avec des services secrets comme le Mossad qui leur aurait (conditionnel de rigueur) proposé de les entraîner.
Ainsi les membres des BR ont toujours été considérés comme de piètres tireurs, de leur aveu même, ce qui aura son importance en ce qui concerne les faits de l’enlèvement d’Aldo Moro.
 
Rejoints en 1971 par des hommes comme Mario Moretti, Prospero Gallinari (ces deux derniers jugés plus tard parmi les coupables de l’affaire Moro) ainsi que Corrado Simioni, les BR se livrent alors à des séquestrations, des tirs sur les jambes de personnalités retenues comme « chiens de l’impérialisme » : elles entrent définitivement dans l’action terroriste.
Le 8 septembre 1974, le général Dalla Chiesa, grâce au témoignage d’un « infiltré », arrête Curcio et Franceschini.
Mario Moretti, qui devait être présent au rendez-vous, a été « prévenu » -on ne sait comment- 48 heures plus tôt : il échappe au guet-apens et dira toujours n’avoir pu avertir ses camarades.
Durant l’hiver qui suit, il devient le numéro 1 des Brigades Rouges qui changent alors leur stratégie, la durcissant de façon très intense (Moretti a toujours fait partie du comité parallèle « Superclan » qui avait des contacts avec les autres organisations terroristes rouges européennes, ces contacts pourraient être advenus grâce à l’école de langues Hypérion, basée à Paris, qui est pour certains retenue comme une plaque tournante de ces mouvements, pour d’autres comme un lieu où la CIA avait un pied...et même les deux !).
Le 18 février 1975, Mara Cagol attaque la prison où est détenu son mari et Curcio est libéré.
Il se cache 11 mois puis est finalement de nouveau arrêté deux jours après avoir reçu une visite de Mario Moretti qui venait d’avoir connaissance du lieu où son camarade de lutte se cachait.
 
De là, naît l’hypothèse de Moretti comme « infiltré » soutenue jusqu’à ce jour entre autres par Alberto Franceschini, le second fondateur des Brigades Rouges.
Cette hypothèse ne peut être laissée de côté, vu que ce fut Moretti à avoir établi -de par son aveu au cours des procès- les plans de l’enlèvement d’Aldo Moro et à être son assassin.
Selon qu’il soit ou non un « infiltré » (et sous quelle bannière ?), la lecture de l’Histoire change…
 
 
 
 
 
 
(A SUIVRE)