Aimé Césaire 1913-2008

 

Nous serons nombreux ce soir à nous incliner à la mémoire d’Aimé Césaire, disparu aujourd'hui à l’âge de 94 ans.
 
La vie de Césaire, l’ami de Senghor comme de Breton, est de celles qui enseignent que la culture est une arme de combat.
Inventeur dans les années 30 au sein de la revue « L’étudiant noir » de l’idée de « négritude » (la conscience d’une composante culturelle africaine chez tous les habitants des départements colonisés par la France), il déclarait plus largement « être de la race de tous ceux que l’on opprime ».
 
L'engagement politique "total" fut tout autant son fer de lance.
Opposant actif à l’aliénation colonialiste d’avant-guerre, il lutta aussi contre le régime de Vichy depuis son île de la Martinique et fut ensuite maire de Fort-de-France et député durant de nombreuses années, au sein du PCF tout d’abord, puis en tant que non inscrit et enfin comme apparenté socialiste.
 
Sa poésie, ses essais, son théâtre figurent à présent comme des incontournables dans les manuels scolaires.
C’est la preuve d’une œuvre fondamentale et fondatrice qui a traversé le siècle et qui reste actuelle et vibrante de révolte et d’espoir.
Exemplaire en un mot.
 
J’ai choisi un texte « sonore » de sa période surréaliste pour lui rendre ce dernier hommage.
 
 
Prophétie (1946).
Aimé Césaire in « Les Armes Miraculeuses » - Editions Gallimard –Collection « Poésie »-.
 
où l'aventure garde les yeux clairs
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau
saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe
de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois
là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux
là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d'une ruche
plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons remplit l'espace et lève
à rebours la face du temps
là où l'arc-en-ciel de ma parole est chargé d'unir demain
à l'espoir et l'infant à la reine,
d'avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
d'avoir gémi dans le désert
d'avoir crié vers mes gardiens
d'avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes
 
 
je regarde
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant
de la scène ourle un instant la lave
de sa fragile queue de paon puis se déchirant
la chemise s'ouvre d'un coup la poitrine et
je la regarde en îles britanniques en îlots
en rochers déchiquetés se fondre
peu à peu dans la mer lucide de l'air
où baignent prophétiques
ma gueule
  ma révolte
    mon nom.