AURORAWEBLOG Laura Batic My Way Arte e Eros Venezia 2008

                                               « My way » © Laura Batic
 
 
 
Pauline est au fond de son lit, comme frappée de stupeur.
« Il n’a pas voulu de moi. Il m’a fait cet affront ! »
Il serait si facile de se consoler en pensant que l’homme si hautain est en fait à bout de course, que l’impuissance seule l’a empêché de donner suite et qu’il ne pouvait que la cacher sous des mots de dédain.
Seulement, voilà : elle n’en est pas certaine.
« Est-il possible que je doute de moi à ce point ? ». Elle est horrifiée.
En fait, c’est quelque chose qui est en elle depuis un certain temps.
Pauline ne se plaît plus. Pauline ne sait pas comment se situer face aux ravages des ans.
Elle a un peu grossi, mais mal, aux mauvais endroits, ce qui a empâté sa silhouette.
Quand elle doit veiller tard pour son travail, son visage en garde les traces et de jour en jour, ces marques se sont accumulées jusqu’à lui donner une apparence qu’elle ne reconnaît plus.
Les miroirs lui demeurent flatteurs : on n’y voit que ce qu’on veut bien y voir.
Mais il y a quelques mois, lors d’une séance de photos pour la galerie, une amie lui a, en plus, « tiré le portrait » et la photo numérique, prise au vol, lui a révélé des traits soucieux, des rides profondes, très peu en fait, mais des rides d’expression qui lui donnent l’air d’une femme triste et traquée.
Pauline se tourne et se retourne entre les draps, elle ne parvient pas à trouver le sommeil.
Elle découvre qu’elle a posé machinalement les mains sur son sexe et qu’elle le serre fort entre elles depuis quelques minutes.
Pauline voudrait se masturber.
Elle essaie. Rien ne vient. Pas la moindre petite image de fantaisie, pas le début d’un fantasme érotique dont elle serait la protagoniste.
Surtout ne pas penser à Sandro, là, c’est l’échec assuré.
Il y a vingt ans que la seule idée de ce garçon tant aimé suffit à la glacer si par malheur celle-ci affleure en un moment délicat.
 
Elle insiste, insiste encore mais elle est tellement sèche qu’elle ne réussit finalement qu’à s’écorcher…
Comment cette sécheresse est-elle pensable -songe-t-elle avec désespoir- en sachant que partout autour d’elle, l’eau va et vient, ruisselle, magnifie le prodige de Venise.
Mais cette aridité…
Au fait, depuis combien de temps Pauline n’a-t-elle plus eu de rapports sexuels ? Des mois et des mois, il faut bien se l’avouer…
Quand elle va chez Marc ou quand il vient chez elle, il préfère visionner un film sur le lecteur DVD ou bien elle le retrouve sous la couette mais plongé dans un journal sur lequel il ne tarde pas à s’affaler en ronflant.
Quinze ans d’une liaison, c’est long…
Lui, ce n’est pas qu’elle « ne l’attire pas » mais plutôt qu’elle « ne l’attire plus ». Elle fait partie des meubles. Une fois discutés les projets d’expos pour les mois à venir, une fois s’être enthousiasmés sur une découverte, les voici comme frère et soeur.
Siamois indivisibles mais désormais chastes…
Il y a bien un an que Pauline voudrait lui en parler, qu’elle lui en parle même quelquefois mais la conversation tourne toujours court, comme si pour lui, cela n’avait aucune importance.
Mais l’importance qu’elle accorde à cela, elle, qu’en fait-il ?
Ne plus se sentir désirée, c’est ne plus se sentir désirable.
L’offense du vieux vénitien est au fond bien moins grave que celle de l’homme qu’elle accompagne et qui paraît l’avoir classée, une fois pour toutes, au rang d'une femme que l’on n’a plus besoin de séduire, une femme à qui l’on n’a plus besoin de faire l’amour et qui est censée se satisfaire de cette situation… « Mets un oreiller sur tes envies, ma chérie, nous n’en sommes plus là… ».
Pauline sent monter en elle une tension terrible, une révolte qui gronde.
Non, non, maintenant, elle n’ira plus longtemps de l’avant ainsi…
Et qui sait même si Marc ne la trompe pas ?
 
Au réveil, si tant est qu’elle ait dormi, Trotte-Menu, la vieille Domiziana, lui apporte son plateau.
Surprise !
Sur celui-ci, un courrier en express qui contient une carte bancaire Platinium au nom de Fabia et un billet fleuri avec le code de celle-ci, plus quelques mots d’une écriture ronde et haute : « Gâte-toi, gaspille autant que tu pourras et surtout qu’il ne soit jamais question d’un quelconque remboursement. C’est cadeau. Même si tu dévalises Venise, tu sais que je n’ai aucun souci de ce côté-là. Je t’embrasse. A ce soir. »
La grand-mère lui sourit à la vue du rectangle coloré : « Finalement, vous allez pouvoir vous faire plaisir ».
 
Pauline lui demande de son air le plus détaché si le « Sior » est là. Elle apprend avec satisfaction qu’il est sorti pêcher dès l’aube.
Tant mieux et que la pêche lui soit fructueuse : elle aurait eu grand mal à devoir le saluer, avec cette honte qu’elle ressent pour les événements du jour précédent.
Elle pense toutefois avec amertume que le vieil homme est encore vert. Quand on sort pour pêcher à Venise, ce n’est pas pour poser sa ligne au bord d’un canal et attendre : on y va en bateau et c’est une expédition de la journée qui demande de la vigueur…
Ce n’est donc pas la physiologie qui lui a interdit de la « prendre » hier au soir…
 
Pauline marche dans Venise, on est lundi et le Carnaval marque une pause dans l’attente de son point d’orgue : le bal final du lendemain.
A déambuler dans la ville en costumes, il n’y a que les étrangers, ceux qui sont candidats aux différents concours et qui ne peuvent se permettre de rater une tournée, une exhibition de plus, pour se faire remarquer et admirer dans l’attente ultime de l’annonce des prix.
Pour la plupart d’entre eux, ce divertissement est une chose qu’ils préparent tout au long de l’année, et d’une année sur l’autre, dans des groupes ou des clubs spécialement constitués et qui existent ainsi aux quatre coins du monde.
Ils sont là aujourd’hui, en duos, en trios, en quartets ou plus : pirates, gladiateurs, sorcières, robots du futur, princesses des mille et une nuits, libertins d’un XVIIIème d’opérette sous leurs armures de velours, de cuir, de satin ou bien encore de métal…
Ils apparaissent tout à coup au détour d’une rue, ils marchent avec gravité, on s’arrête pour les regarder, ils saluent, s’inclinent et on les applaudit avant qu’ils ne reprennent leur route…
Pauline a beau savoir le travail, la patience et même la passion qu’il y a derrière ces pavanes, elle ne peut se défendre de considérer que ce n’est que le côté spectaculaire du Carnaval, Venise devenue un grand parc d’attractions, et elle leur préfère les prestations plus discrètes mais ô combien plus raffinées des vénitiens eux-mêmes, ceux que l’on reconnaît entre mille, ceux qui, heureusement, même en cette période, ne se laissent pas voler leur ville.
 
Une fois gagné le centre historique, elle se jette dans une débauche d’achats.
Au début, elle se dit qu’elle remboursera Fabia mais bien vite, elle cède à toutes les tentations et les paquets qui s’accumulent à son bras dépassent de très loin ses propres possibilités financières.
Chandails de luxe, robes appartenant à la  collection de l’été à venir, escarpins et sandales, parfums, maquillage coûteux qu’elle n’envisage même pas en France, tout est bon.
Elle se sent prise d’une étrange euphorie, comme une fièvre ou une boulimie..
Cette jupe courte de chevreau blanc la boudine aux cuisses ? Qu’importe, elle l’achète ! Il sera bien temps, la semaine prochaine d’essayer un régime… Ces stilettos la serrent à la pointe ? Elle les « fera » comme on dit, tôt ou tard…
 
Les seuls lieux qu’elle fuit, ce sont les kiosques : tous les journaux ou les magazines affichent à la une qui la trogne réjouie et trop bronzée de Berlusconi, qui le couple Sarkozy-Bruni en promenade romantique à Versailles…Quelle nullité et quelle indécence dans certains d’entre eux qui reprennent d’anciennes photos de la mannequin quand elle posait nue et leur opposent, sur la page qui leur fait face -comme si elles étaient situées dans le même temps- celles du visage rubicond de Sarkozy semblant dire « A moi le beau petit lot ! ».
 
Elle acquiert des livres sans prix, des albums de photographies à tirage limité, tout ce dont elle a envie.
« Car j’ai envie, moi, j’ai du désir, moi… »
Elle découvre un bel ouvrage de gravures représentant la Venise des pêcheurs au XIXème. Il est hors de prix. Elle le prend cependant se disant que, si elle ne rembourse qu’une seule chose à Fabia, ce sera celle-là.
Pauline veut l’offrir à Maurizio Padovan.
Ce qu’elle éprouve est étrange, elle veut laisser quelque chose d’elle chez le vieux lion.
Pas par courtoisie, non.
Elle aimerait que, parfois, plus tard, il se souvienne d’elle. Parce qu’elle sait qu’elle ne l’oubliera pas.
 
Ereintée à la fin, elle s’esquive au fond d’une « calle » et s’assied sur un escalier laissant pendre ses jambes à une cinquantaine de centimètres de l’eau.
Le soir descend déjà. Venise, privée de pluie ce jour là, prend les teintes rosies du couchant.
L’eau paraît miroiter avec des cercles aux couleurs de l’arc-en-ciel.
Ce n’est malheureusement que le prix payé à la pollution des embarcations à essence et ce que l’on distingue à peine un peu plus profond,  ce ne sont pas des habitants des ondes,  ce sont des déchets, morceaux d’emballages ou autres scories…
En face, pas très loin -mais rien n’est jamais très loin à Venise- il y a un pont et Pauline voit y défiler les passants, des gens du quartier parfois vêtus de Carnaval, comme des étoiles indolentes roses ou bleues ou bien qui se pressent, habillés comme un jour quelconque, pour rentrer chez eux.
L’odeur qui monte des eaux et qui s’affirme peu à peu est nauséabonde.
Venise est sale, il y a des décennies qu’elle est sale mais qu’on n’y fait pas attention, pris comme on l'est par son enchantement.
Un enchantement pourrissant.
 
C’est pour cela qu’elle n’oubliera pas Maurizio Padovan, le vieux lion dans la crinière duquel elle aurait tant aimé trouver un moment de paix.
Il lui a ouvert les yeux sur l’envers de la ville, lui dont le regard clairvoyant sait discerner les deux côtés…
Venise côté lumière et côté ombre...
 
Venise est un mythe. Comme tous les mythes, elle est destinée à périr tôt ou tard. Oui, le temps y est immobile mais le temps immobile, ça n’existe pas.
Un jour, Venise disparaîtra. Peu importe que Pauline soit encore du monde ou non alors. Venise disparaîtra et elle emportera alors avec elle tout ce que fut Pauline, il ne restera rien de Venise, ni de Pauline.
Faute d’avoir vécu…
« Ah ! Sandro -se dit-elle- tu m’as volé ma vie… ».
 
Mais tandis que le brouillard se met à envelopper la cité, elle aperçoit, sur le ponton à deux pas du sien, un très jeune couple qui se tient serré, qui s’embrasse.
Le garçon a sa main sous la manteau de la fille. Il lui caresse les seins.
Ostensiblement du voisinage, ces deux-là se saluent avant de séparer pour le repas du soir en famille.
Ils se retrouveront demain. Ils s’aiment.
Lui reviennent quelques notes, quelques mots d’une chanson de Francesco Guccini :
« Come un istante « deja-vù »,
Ombra della gioventù,
Ci circondeva la nebbia... »
 
Sandro et elle furent ainsi. Il aurait fallu qu’elle sache ne garder que ce souvenir-là, un souvenir bien vivace d'amour et non laisser son cœur se glacer en figeant en lui une seule chose : l’instant de la rupture.
« Je n’ai pas su nous conserver vivants en moi, tels que nous avons été. Je n’ai su que porter le deuil de nous…. ».
Elle croit entendre Maurizio Padovan :
« Moi, je porte ma mémoire en moi… ».
Cette mémoire l’aura fait vivre. Mais lui aussi disparaîtra.
Pauline imagine qu’un jour, au beau milieu d’un coup de fil, Fabia lui annoncera -comme par inadvertance- la mort du vieux condottiere.
Il disparaîtra, oui. Mais il laissera traîner derrière lui le sillage d’un homme libre.
Que Giacinto soit digne de lui, au moins -chuchote Pauline comme en une prière.
 
Elle se hâte vers San Polo pour y déposer le lourd butin de sa compulsion acheteuse. 
Ni l’oncle, ni Trotte-Menu ne sont en vue.
Elle ressort et doit presque courir pour être à l’heure au rendez-vous fixé.
 
Ils se sont retrouvés, non à l’aéroport, difficile d’accès à cette heure, mais au « Harry’s bar » et Fabia, exubérante, porte à voix forte un toast à Pauline :
 « A toi, ici, parce que tu aimais tant Hemingway ! ».
Les clients se retournent, admirent la belle plante longiligne et racée qu’ils connaissent par la télévision.
Hautes cuissardes de cuir verni noir, short moulant beige, cache-cœur de mohair noir décolleté à l’extrême sous un tout petit blouson de fourrure claire et sac assorti, incroyable réticule qui semble avoir la taille d’un porte-monnaie…
Fabia a dû croiser de bons chirurgiens esthétiques -Pauline en sourit- elle ne fait pas son âge, c’est une liane dont le visage est fait de méplats.
C’est encore plus impressionnant à la voir pour de bon que sur le petit écran (car Pauline capte les chaînes italiennes à Cannes).
On lui donnerait vingt-cinq ans mais les vingt-cinq ans d’une étrangère, pas les vingt-cinq ans de celle qui fut jadis Fabia.
En tout cas, elle est absolument ravissante. Et pleine d’enjouement, de gaieté, d’énergie. Une femme brillante que l’on regarde et qui sait qu’elle est regardée.
 
Giacinto, lui, a vieilli. Il est toujours très mince mais il ne lui reste que de rares cheveux blancs et, contrairement à sa femme, il est d’une discrétion absolue.
Il faut cependant convenir que dans ses gestes, il est demeuré précieux, ce qui lui valait autrefois cette réputation d’efféminé.
Très aimable avec Pauline, il l'a questionnée sur comment allait l’oncle Maurizio et a voulu savoir si celui-ci n’avait pas été trop bougon.
Pauline a assuré que l’oncle était un hôte exquis et maintenant, tandis qu’ils passent à table, Fabia soudainement lance, avec un clin d’œil à Pauline :
« Et pense, Hemingway mis à part, que tu es peut-être assise ici ce soir auprès d’un futur ministre ! »
Giacinto dément, traite sa femme de douce folle.
Ils ont l’air de bien s’entendre ces deux-là. 
Une complicité rosse parfois : Giacinto parle des amants de sa femme, toujours beaucoup plus vieux ou beaucoup plus jeunes qu’elle, « Mais Fabia n’a pas d’âge » plaisante-t-il.
Elle en a eu un autrefois -songe Pauline, pour qui le Harry’s Bar- ou ses alcools, elle ne pourrait plus trop dire- suggère qu’il se peut qu’il y a vingt et quelques années, l’oncle Maurizio, en ennemi invétéré du tragique, ait peut-être tout simplement refusé de vivre un scénario semblable à celui du roman d’Hemingway « Au-delà, du fleuve et sous les arbres »…
Venise, encore Venise…
 
Au fur et à mesure que les heures s'égrennent et à l'étonnement de Pauline, c'est Giacinto qui s'anime et monopolise toute la conversation.
En fait, c’est pour ne plus tarir d’éloges au sujet de leur fils, Enzo : celui-ci fait une grande école et prend tout le chemin pour sortir premier de sa promotion, il publie des récits dans une revue confidentielle mais un éditeur l’a remarqué et vient de lui proposer un contrat pour un recueil de nouvelles. Il peint aussi, Pauline le savait-elle ?
Et Fabia de sortir on ne sait comment de son minuscule sac un album de photos où le jeune homme est en effet splendide, grand, musclé, le port altier et ces yeux d’un bleu presque turquoise dont Pauline avait gardé la souvenance et qu’elle sait désormais être les yeux des Padovan. 
Il y a aussi les clichés de quelques-unes de ses toiles, solaires, envahies de couleurs, mais si peu figuratives qu’il faudrait les voir vraiment pour les juger.
Pauline n'en dira rien car Giacinto, au comble du bonheur, s’attendrit, s'extasie : « Eh oui, mon fils, mon fils… ».
Elle se contente de regretter « Quel dommage qu'il ne soit pas venu avec vous... ».
Et Fabia de pouffer « Oh ! Pauline ! Mais tu ne connais rien aux jeunes Italiens d'aujourd'hui... Pour eux, le Carnaval de Venise, c'est « d'un dépassé... » et elle souligne bien l'expression en prenant soin de la dire en français.
 
La soirée s’étire.
Giacinto part régler l’addition au comptoir et s’attarde longuement à discuter avec le jeune caissier.
« Déjà en tournée de propagande, le futur Ministre ? » -demande en riant Pauline à Fabia.
Celle-ci ne répond pas mais feignant de se repoudrer les ailes du nez, elle interroge soudain :
« -Alors, vraiment, oncle Maurizio va bien ? Pas de problèmes de santé pour son âge, tu en es certaine ?
-En tout cas, pas en apparence. Bon pied, bon œil et un style d’enfer ! Je pense qu’il va même mieux que moi ! » répond Pauline qui a pourtant du mal à avaler cet « oncle Maurizio »…
Mais Fabia paraît, malgré son visage à demi caché par le miroir, réellement soulagée et Pauline se sent tout à coup contente.
Tout au fond de la vedette de la télé, il reste tout de même quelque chose de la jeune modèle de « Amore »…
 
Pauline les accompagne à l’embarcadère du vaporetto.
Ils devisent quelques minutes quant aux projets pour le bal du lendemain soir.
« Et tu repars quand ? -demande Fabia.
-Mercredi matin. J'ai mon train mercredi à onze heures vingt.
-Nous, notre avion un peu plus tôt -dit Giacinto.
- Alors, nous quitterons tous les trois Venise en même temps -conclut Fabia.
Le jour des Cendres... ».
 
 
 
 
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