AURORAWEBLOG Paolo d'Ulisse Bellezza di un Vizio Arte e Eros Venezia 2008

Tableau « Bellezza di un Vizio » © Paolo d’Ulisse.

 
 
Ils sont assis dans deux fauteuils placés en biais et non en vis-à-vis, tant Pauline ne souhaite pas croiser le regard de cet homme.
« -Vous l’avez rencontrée comment ?- interroge-t-elle.
-J’exposais ici à Venise. Elle avait dix-neuf ans et venait tout juste d’obtenir son bac. Elle voulait s’inscrire à l’Accademia. Elle était passée à la galerie jeter un coup d’œil. Nous avons parlé.
-Et ça ne vous a pas gêné de l’embarquer dans vos délires ? C’était une gamine ! Vous l’avez brisée ! -se fâche Pauline.
-Mais qu’en savez-vous ? Je n’ai « embarqué » personne, je n’ai jamais « embarqué » personne. Nous parlons ici d’un Eros que vous ne connaissez pas, Pauline. Si Fabia m’a suivi, c’est qu’elle était concernée…
-« Concernée » ! Moi, je vous trouve consternant !
-Pauline, le jeu du pouvoir est partout, vous ne le voyez pas parce que vous ne voulez pas le voir mais il est partout. Dominer, soumettre ou se soumettre, c’est la loi des hommes depuis la nuit des temps.
-La loi de la horde, la loi de la jungle, plutôt…
-Oh ! Déjà les grands mots…Mais, dites-moi, Pauline, il y a vingt ans, si vous aviez, vous, Fabia et tous vos amis accompli votre révolution et pris le pouvoir, qu’auriez-vous alors fait d’autre sinon de dominer ?
-Mais autre chose, justement ! Autre chose.
-Vous êtes d’une naïveté déconcertante. Ou bien vous n’aviez jamais lu vos idéologues. Lorsque Fabia me parlait de vous autrefois, je vous croyais plus politisée qu’elle. Je m’aperçois aujourd’hui que c’était le contraire. Ou alors, vous étiez une incorrigible rêveuse qui ne voulait pas comprendre ce qu’elle lisait… »
Pauline le toise :
« -Excusez-moi, mais je vous vois mal en grand spécialiste de la politique et des idéologies.
Vous êtes de ceux qui ont eu la vie facile…et qui continueront à l’avoir !
-Vous faites fausse route là aussi. Je parie que vous m’imaginez berlusconien alors que je méprise cet homme qui n’est qu’un arriviste doublé d'une canaille. A dix mille lieues de mes valeurs ! Quant à la gauche, elle me fait pitié, regardez-la : quand elle serait en position de dominer, elle se saborde et se soumet…Vous voyez, nous en revenons au même point.
-Vous faites tout ce que vous pouvez pour ne pas parler de Fabia et de comment vous l’avez pervertie.
-Comme vous avez l’esprit étroit pour une artiste ! Et puis, vous entendez quoi par « pervertie » ?
-Vous l’avez utilisée comme un jouet parce qu’elle était jeune et inconsciente et puis vous vous êtes débarrassé d’elle.
-Fabia savait parfaitement ce qu’elle faisait. Vous êtes une femme rigide, Pauline, empêtrée dans vos certitudes. Quand Fabia est entrée dans ma vie, elle n’ignorait rien de moi.
Vous n’avez pas vu là-haut tous les tableaux, n’est-ce pas ?
Dans l’exposition qu’elle était venue visiter, nombreux étaient ceux que l’on pouvait dire explicites. Et elle n’ignorait rien d’elle non plus. J’ai simplement réalisé des choses qu’elle portait en elle.
-C’est trop facile ! Vous aviez plus de quarante ans, elle n’en avait pas même vingt, vous lui avez fait gober tout ce qui vous arrangeait…
-Je ne lui ai rien fait gober du tout, je lui ai donné ce qu’elle réclamait.
-Elle vous le réclamait ? Avec des mots ? C’est ça que vous voulez me faire croire ?
-Parfois avec des mots, mais pas toujours, c’est vrai. Vous, comme elle ou comme moi, sommes peintres, nous savons que les mots ne sont pas tout. Puisque vous avez vu les photos, vous aurez vu son regard…
-Mais c’est un regard d’amour ! Elle vous aimait.
-C’est aussi le regard d’une femme qui jouit, Pauline. Essayez d’admettre, à défaut de comprendre, que c’était sa manière à elle de jouir. Et la mienne.
-La vôtre, je n’en doute pas ! Mais vous ne répondez pas lorsque je dis qu’elle vous aimait…que c’est pour cela qu’elle s’offrait ainsi à vous. La meilleure preuve que ce n’était pas en elle comme vous le prétendez, c’est qu’elle n’est plus du tout là-dedans maintenant !
-Comment pouvez-vous l’affirmer ? -dit-il dubitatif- Remarquez que je l’ignore autant que vous. Je ne l’ai plus revue.
-Pas même à la météo ? -ironise Pauline.
-On n’a pas besoin de météo quand on est vénitien. On sort, on hume l’air et cela suffit…
-Et vous, vous l’aimiez ? -demande Pauline à brûle-pourpoint. Il y a tout de même ce tableau « Amore », non ?
-Je l’ai sans doute aimée, oui. A ma façon. Disons que je tenais à elle. ».
Il reste songeur un instant :
« -Oui, vu ainsi, je l’ai aimée…
-Et vous la prêtiez aux autres ? Je vous reconnais là l’art de l’imitation. Après tout, un Ministre vous avait laissé sa femme à disposition… »
Il ne relève pas.
« -Cela fait -ou ne fait pas- partie de certains rites, ce serait trop long à expliquer. Mais je vous garantis que Fabia était consentante et que je choisissais soigneusement des partenaires à la hauteur de ses mérites. Je vous ai dit que je tenais à elle.
-Pourquoi ne pas l’avoir épousée alors ? Elle a fait une dépression lorsque vous l’avez quittée.
-Le mariage ? Non, cela ne m’a jamais effleuré. Et puis, je ne l’ai pas quittée et pour la dépression, c’est elle qui a perdu la tête quand elle s’est aperçue qu’elle avait dépassé les délais pour un avortement.
-Avorter ? Oui, c’est ce qu’elle aurait eu de mieux à faire. Car enceinte de qui ? Je suis certaine que Giacinto vous secondait avec dévouement mais pour la maladresse, on pouvait aussi lui faire confiance !
Mais vous, vous, qu’est-ce que ça pouvait vous faire ? C’était si simple de vous marier, de la rendre heureuse ainsi...Qu’est-ce que vous avez craint ? Une mésalliance ?
-Non. Ma mère était encore vivante à l’époque et c’est vrai qu’elle l’aurait trouvée trop jeune et trop pauvre mais ce n’est même pas ça. Je n’ai jamais songé à me marier. Ni avec elle ni avec une autre…
-C’est étrange pour quelqu’un qui voulait une descendance, non ? Vous n’avez pas regretté que ce soit votre balourd de neveu qui lui ait fait un enfant par accident ? »
Il hésite un instant.
« -Ecoutez, j’ai tout fait pour eux alors, c’est moi qui suis derrière l’entrée de Giacinto à la banque : j’en étais actionnaire, pour tout vous dire…
Et moi aussi, je le prenais pour un balourd mais je peux vous certifier qu’il est arrivé là où il en est aujourd’hui par lui-même. Il a complètement changé quand le petit est né. C’est d’ailleurs pour ça, je crois, plus encore que pour ce que vous pensez, qu’ils ont choisi de ne plus me revoir…Ce qu’ils sont maintenant tous les trois, ils ne le doivent qu’à lui.
-Au fond, vous êtes fier de Giacinto. Ça entre parfaitement dans vos idées sur la descendance. Parti de rien, il arrive très haut…Mais c’est plus proche d’un Berlusconi que d’un condottiere, non ?
-Vous mélangez tout. J’ai simplement dit que Giacinto avait été moins balourd que je ne l’estimais…
-Mais si vous l’aimiez, si vous aimiez Fabia et je crois que vous l’aimiez, sinon vous n’auriez pas fait cet album de photos qui ressemble à un reliquaire, vous avez dû payer un lourd tribut, vous avez dû souffrir, vous avez dû en baver, non ?
- Un reliquaire ? Je ne sais pas. Nous sommes à Venise, Pauline. Ici, on ne jette rien, rien ne change, tout se conserve, le temps est immobile.
Et puis, souffrir… Si j’avais souffert un tant soit peu, je ne suis pas de ceux qui y auraient donné prise…et je ne viendrai sûrement pas vous le confier…
-Mais cela ne vous gênait pas de faire du mal à Fabia, de la marquer au sang, de la faire souffrir !
-Je n’ai jamais fait souffrir Fabia dans ces instants dont vous parlez. Je lui apportais de la douleur, la douleur qu’elle cherchait. La souffrance et la douleur, ce n’est pas la même chose. Quand on donne de la douleur, quand l’autre aime cette douleur, c’est un bien beau partage. Presque comme une messe et vous savez, je ne suis pas croyant… 
Alors, c’est comme dans une messe dont le seul but est de se sentir vivants. Vivants tous les deux. D’une même vie.
-Il fallait l’épouser…
-Mais non, Pauline… Où serions-nous, elle et moi, aujourd’hui ? Dans ces fauteuils, comme vous et moi ? Quel lourd tribut, comme vous dites, nous aurions dû payer alors quand la grâce, quand la magie d’Eros nous auraient abandonnés…
-Pourquoi vous aurait-elle abandonnés ?».
Mais l’oncle ne répond pas. Il semble parti quelque part, tout au fond de lui. Il est inaccessible maintenant. Fermé.
 
Ils restent quelques instants sans parler puis Pauline lui tend la clé.
«- C’est la clé de votre grenier. 
-Vous avez choisi un costume ?
-Je vous emprunterai celui de Colombine.
-C’est une bonne idée. Gardez la clé, allez le prendre et essayez-le. Vous la redescendrez demain. Je vous souhaite une bonne nuit. »
 
Le vieux lion vénitien fait ainsi entendre qu’il ne veut plus rien ajouter.
Et que lui demander de plus ? se dit Pauline en le quittant après avoir échangé le salut pour la nuit.
 
Un rapide passage au grenier pour y prendre les atours de Colombine. Un essai plus rapide encore devant la glace de sa chambre. Les vêtements conviendront, le laçage du petit corset y pourvoira…
« Et dire que je vais aller au bal… ». Pauline est comme détruite…
C’est le Pont de Nantes qu’elle se souhaiterait : « La belle Hélène dans la Loire est tombée… »…
Tombée ? Tombée de haut, oui…
 
Le vieil homme l’a prise pour une idiote, pire même : une inculte !
Une galeriste d’art qui ne connaîtrait rien à la transgression…
Il faut dire que les questions qu’elle lui a posées lui venaient de manière épidermique.
C’est une chose que d’être au courant de certains aspects de la vie, de pérorer même à leur sujet lors d’un vernissage, ç’en est une autre quand l’on se dit que ces mêmes choses, « c’est arrivé à côté de chez vous », c’est arrivé à des gens que l’on aime…
Et Giacinto l’a, lui aussi, prise pour une imbécile en l’envoyant ici, là où ni lui ni Fabia ne mettraient les pieds pour un empire.
Et Fabia, pourquoi n’a-t-elle pas appelé depuis deux jours ? Les boutiques, les rendez-vous galants comptent plus pour elle qu’une amie d’antan parachutée dans un Carnaval bruyant…
Marc se trouve bien sans elle à Cannes, c’est évident. La preuve, pas de coup de fil de sa part non plus…
Et Alessio, elle donnerait cher pour être certaine qu’il n’a pas mis Sandro au courant de leur entrevue…
Sandro qui à bien y réfléchir, l’a lui-même prise pour une pomme il y a vingt ans.
 
 
Elle a mal, très mal. Un mal à l’âme que rien ne pourrait étancher. Elle se prend à espérer une rage de dents, une migraine.
« Seule une douleur physique à l’égal de ma douleur mentale pourrait peut-être… »
 
Elle descend les escaliers en courant, vêtue de sa seule nuisette.
Il est là, devant sa télévision.
 
«-Que se passe-t-il ?
-Ecoutez, j’ai mal, j’ai tellement mal J’ai pensé que je…que vous…enfin, je voudrais que nous fassions ce que vous faisiez avec Fabia. Une fois, une fois seulement…
-Mais, Pauline, c’est précisément lorsque l’on se sent mal qu’il ne faut pas aller demander à Eros un apaisement dans les jeux érotiques de la soumission. Pas plus d’ailleurs que dans ceux de la domination. C’est là et là seulement qu’ils peuvent devenir dangereux, destructeurs…
-Je crois que vous n’avez pas saisi, je m’offre à vous, je vous abandonne mon corps et ma volonté. C’est bien ça la soumission, non ? Je ne veux plus vouloir, je ne veux plus penser…
-Non, Pauline, la soumission, ce n’est pas cela, ça ne se décrète pas sur un coup de tête parce qu’on a du mal à s’endormir…
-Je vous répète que je m’abandonne à vous. Il faut quoi pour que ce soit crédible pour vous ? Vous voulez que je vous appelle « Maître ».
-Je ne veux rien du tout, Pauline. Et surtout pas que vous m’appeliez Maître. Maître de quoi ? D’une femme qui surgit dans mon salon à une heure du matin et qui a surtout besoin d’une camomille. Je vais appeler Domiziana.
-Non, vous n’appelez pas votre bonne. Je ne comprends pas, c’est votre sexualité tout ça, ces machins bizarres. Alors, puisque je suis disponible, pourquoi n’en profiterions-nous pas, pourquoi ne sauteriez-vous pas sur l’occasion ? 
Je n’ai pas peur d’un coup de fouet, je ne pense pas que vous soyez un monstre. Si j’ai dit quelque chose tout à l’heure qui vous a blessé, je vous présente mes excuses. Tenez, dit-elle en se baissant, je vous les présente même à genoux…
-Allons, Pauline, relevez-vous et cessez cette scène pénible.
Vous n’avez rien, mais rien de rien en vous, qui incline à la soumission, et quant à ce qui est, ou plutôt qui était ma sexualité -pensez que j’aurai bientôt soixante-dix ans- elle ne se satisfait pas de simulacres, il faut un échange d’âme, une bonne connaissance de l’autre, du respect et de la complicité pour la vivre…Le sadique et le masochiste forment un duo, une paire indissociable fondée sur des éléments qu’ils sentent intuitivement et qu’ils découvrent ensuite pas à pas, qu’ils approfondissent. Deux entités totalement opposées et cependant parfaitement jumelles. Une vraie complétude. Je l’ai parfois trouvée, j’ai donc été heureux dans ma vie pour raisonner selon vos critères. Mais à présent, je ne la cherche plus et je ne galvauderai pas mes souvenirs à faire semblant.
Il me semble vous avoir parlé du Carnaval et des masques comme d’un beau mausolée dédié au néant. Moi, je porte ma mémoire en moi… »
 
Il marque une pause puis reprend :
 « Et vous, Pauline, quel âge avez-vous ? Quarante-quatre ans, je crois ?
Il est encore temps pour vous d’avoir un enfant, la femme de Tony Blair était plus âgée encore que ça lors de son dernier accouchement et je ne vous parle même pas de ce fou d’Antinori qui féconde artificiellement des grands-mères.
Une descendance, Pauline, une descendance, quelque chose qui vous continuera…
Retenez au moins cela de Venise et vous aurez déjà fait un grand pas.
-Ce n’est pas possible. Moi, j’ai vraiment -et elle insiste sur le «vraiment »- aimé quelqu’un quand j’étais jeune. Et je l’aime encore.
-Vous croyez l’aimer encore. Ça vous conforte dans vos certitudes. Je vous l’ai dit tout à l’heure, vous vous êtes forgé une carapace de certitudes. Vous ne l’aimez plus mais vous avez peur de vivre « vraiment » (il l’imite en insistant à son tour sur l’adverbe).
« Lâchez la proie pour l’ombre et partez sur les routes… ».
C’est votre surréaliste Breton qui a écrit cela. Cette phrase vous va tout à fait.
Pensez bien à cet enfant, Pauline, qui pourrait naître de vous et qui ferait que toute votre existence n’aurait pas été vaine. C’est un vieil homme qui vous parle et un vénitien de surcroît… L’être humain a besoin de la solidité. Son erreur est de bâtir sa vie sur des pilotis. Comme on a bâti cette ville…
Echappez à Venise et à son emprise, Pauline. Oubliez. La beauté de cette cité et de tout ce qui s’y passe ou de ce qui s’y est passé porte un parfum de putréfaction…
-Mais vous, vous êtes resté…
-Oui, mais moi, je suis vénitien jusqu’au fond de ma carcasse qui ne sera plus bientôt que des os.
Et puis, et puis, peut-être que je me suis évadé sans que l’on s’en aperçoive, comme Casanova l’avait fait des Plombs…Peut-être que je suis là mais déjà ailleurs…
-Vous me tenez des discours très obscurs et moi, je frissonne tant je suis peu vêtue…
Ne pourrions-nous pas au moins nous tenir chaud ? Pourquoi ne pas faire l’amour ensemble et si je ne suis pas une soumise, vous pourriez imaginer un instant que je le suis, non ?
-Imaginer ? Non, je n’imaginerai rien du tout, Pauline, et vous, vous allez rentrer dans votre chambre pour ne pas prendre froid…
-Mais faire l’amour ? Rien que faire l’amour ?
-Pauline, Pauline, comment vous dire ? Je ne sais même pas si je serais capable de faire l’amour avec vous. Tous ces jours, je n’y ai pas pensé une seule seconde.
C’est que, c’est que…Je ne sais comment vous le faire entendre…Pardonnez-moi, Pauline, mais…Vous ne m’attirez pas…Vous ne m’attirez pas du tout. »
 
 
 
 
 
(A SUIVRE)