AURORAWEBLOG Rossana Cagnolati Triade Arte e Eros Venezia 2008

Composition photographique « Triade » © Rossana Cagnolati

 

Pour trouver les combles, il faut, une fois arrivées au second étage, que les deux femmes aillent encore au fond d’un couloir et ouvrent une petite porte qui donne sur un rude escalier de bois.
Au passage, la grand-mère lui désigne d’un air entendu, sur l’une des parois, un blason, des armoiries, que Pauline devine comme étant celles des Padovan.
Elle n’a que le temps de déchiffrer le mot « condottiere ».
 
Tout en haut, on est sous les toits.
L’étendue sous la charpente maçonnée est immense, un bric-à-brac inimaginable y est déposé dans le désordre le plus complet.
La vieille s’approche d’une large armoire à deux portes, ouvre le côté de gauche avec la clé qu’elle tient, laisse celle-ci en place et à peine Pauline a-t-elle le temps de voir apparaître des housses recouvrant des vêtements que Trotte-Menu est déjà repartie et que l’on entend ses pas se hâter pour redescendre.
 
Ce qui a frappé Pauline dès son entrée dans ce grenier, ce n’est pas l’armoire qu’elle néglige pour le moment mais des dizaines et des dizaines de toiles qui s’entassent, toutes retournées contre les murs.
« Curiosity kill the cat » ne peut-elle s’empêcher de songer. Elle veut savoir quelles sont ces peintures, si peintures il y a et non toiles vierges…
Somme toute, l’oncle abrite peut-être une fortune ici, toute faite d’œuvres de maîtres du passé dont on connaît l’existence mais dont nul ne sait ce qu’elles sont devenues.
« Un aristocrate », elle n’a pas oublié les mots d’Alessio.
 
Des tableaux, des tableaux de toute sorte, trahissant les diverses « périodes » d’un même artiste, des lagunes hésitantes au début puis dérivant vers l’allégorie, signées M.P, des paysages de la Venise populaire, des portraits et des nus, académiques et ensuite de plus en plus personnels. Ceux-là portent en toutes lettres le nom « Maurizio Padovan ».
 
L’oncle a donc peint, lui aussi, et plutôt pas mal.
Pauline demeure hébétée.
Ce sont des œuvres très sombres tant dans leurs couleurs que dans leurs thèmes.
Mais il y a un tour de main, un talent certain qui ne trompe pas.
C’est à peine croyable.
Derrière deux des toiles, elle découvre une vieille affiche jaunie enroulée : une exposition de Maurizio Padovan à Milan, trois ans avant qu’elle-même ne vienne vivre en Italie.
Les portraits sont impressionnants, comme si l’oncle avait voulu marquer sur ces visages d’anonymes dont on voit qu’il s’agit de pêcheurs ou d’ouvriers du verre, de dentellières de Burano, qu’ils étaient déjà guettés par la mort.
Il a su choisir ses modèles, ne pas peindre la bonne société mais entreprendre d’exprimer l’âme véritable de Venise et sa lente désagrégation.
Même ses premiers paysages lacustres sont oppressants : on dirait que leurs eaux noircies sont peuplées de corps défunts.
Les nus sont moins figuratifs, découpés, parcellaires mais n’en dégagent pas moins cette impression de fin inéluctable comme cette femme dont on n’entrevoit que le bas du visage mais qui présente un corps déstructuré, zébré comme rageusement de rouge et qui fait monter comme un goût de rouille ou de sang à la bouche.
Pauline s’attarde sur ce nu et peu à peu s’habitue à lui : cette femme est belle, elle s’en rend enfin compte. Une belle mortelle.
« De là nous venons, c’est là que nous irons et c’est une bien grande grâce… » se souvient-elle.
Il y a de si nombreuses toiles que Pauline, qui ne voudrait pour rien au monde qu’on ne la surprenne à fouiller, préfère en rester là.
 
Maurizio Padovan aura peint la vie comme il la voyait.
Ni gaie, ni triste au fond mais « un lieu dont on ne sort pas vivants » comme l’a écrit elle ne sait plus qui…
Dommage qu’il n’ait pas eu plus de succès -pense-t-elle- il aurait mérité d’être connu.
Mais le voulait-il seulement, au fond ?
Elle se dit que l’oncle est un homme blasé et qu’il a dû être toujours ainsi.
Dernier descendant d’une famille de guerriers en des temps où plus rien ne vaut, dans une ville qui s’enfonce, comment aurait-il pu être différent ?
Elle ne lui parlera de rien. Le peintre Maurizio Padovan gardera son secret et ses tableaux celui de leur mélancolie désespérée …
 
Elle entreprend de dézipper les housses où dorment les costumes.
Il y en a cinq.
Le premier est un déguisement de nonne. Ce sera non, sans façon !
Le suivant est le traditionnel costume masculin : cape, pantalon blousant noir et chemise blanche…Pourquoi pas, après tout ? Pourquoi ne pas se faire le Casanova d’un soir ?
Les deux qu’elle ouvre ensuite cachent une superbe toilette de duchesse en grand apparat et une autre, de marquise, raffinée et très audacieuse, faite seulement de voiles de soie transparents.
La mère du Sior Padovan ne devait pas avoir peur des bals libertins.
Le dernier est l’habit tel qu’on le connaît de Colombine mais réalisé dans des tissus de grand prix, avec un très joli corselet.
Ce sera celui-ci. Pauline a pris sa décision en une seconde.
 
Il y a une étagère au-dessus. Trois masques y sont disposés.
Celui qui va avec l’habit masculin, la classique « bauta » accompagnée du tricorne de beau feutre noir, un autre masque qui a dû être un véritable bijou mais dont les perles de verre, les strass et les peintures dorées auxquels il doit son expressivité sont fanés par le temps et enfin un loup de cuir noir à peine travaillé qui ferait un bel assortiment avec l’habit de Colombine.
Mais Pauline, qui a l’impression qu’il en manque, prend la clé sur la porte et ouvre le second battant de l’armoire, celui de droite.
 
Pas de masques. Seulement des piles de vieux livres, des tirages extrêmement anciens qui doivent provenir du grand-père ou de l’arrière-grand-père de Maurizio Padovan.
Des « Histoire de Venise », déjà, et des traités politiques.
Rien de très percutant si ce n’est que la jeune femme sait apprécier la valeur financière de tels volumes.
Elle a déjà pu se rendre compte en bas, dans le salon ou la salle à manger, que l’oncle possède des bibliothèques pleines à craquer et fournies de livres qui doivent représenter à eux seuls, tant leurs éditions originales sont rares, presque le prix de la maison elle-même.
 
« Que fera Giacinto de tout cela lorsqu’il héritera ? » ne peut-elle éviter de penser, tant le fossé entre l’oncle et le neveu lui paraît, à chaque heure qui passe, bien plus grand qu’elle ne l’avait imaginé. Un précipice.
 
Sur la planche qui les surmonte, il y a une grosse boîte qui repose sur un album de photographies. C’est dans cet emballage que Pauline place l’espoir d’un dernier trésor.
Las ! Ce ne sont que coupures de presse qui semblent témoigner du travail de l’oncle et des événements culturels qu’il organisa pour son Ministère alors qu’il était en France.
La boîte est mal placée entre ses mains, elle glisse un peu et Pauline s’aperçoit qu’au- dessous, elle contient des photos.
Dix secondes après, il est déjà trop tard : la curiosité a tué le chat !
 
Les photos sont des photos érotiques, pornographiques diraient certains.
Et toutes sur le même sujet : des femmes nues, attachées, ligotées, ouvertes, qui montrent des regards flambants de plaisir ou d’effroi.
Les mains de Pauline sont fébriles à présent. Au détour d’une série, elle identifie un homme, un puissant Ministre français d’il y a une trentaine d’années : il est assis et savoure une scène en voyeur, c’est sa femme -Pauline ne manque pas de la reconnaître elle aussi tant ils furent célèbres- qui se fait fouetter brutalement. Son regard va jusqu’au bout du bras qui tient l’instrument à lanières, il y glisse lentement comme s'il pressentait ce qu’elle ne veut pas même croire.
Et pourtant si.
Vêtu d’un blaser croisé et de bottes de cavalier, le bourreau n’est autre que Maurizio Padovan.
Des clichés, il y en a une vingtaine.
Qui photographiait ? Un quatrième larron ou un déclencheur automatique ?
Pauline ne le saura jamais.
Mais l’année inscrite au crayon en bas des photos, elle en est certaine, est celle qui précéda le décès de la femme du Ministre.
On en avait tellement parlé dans les journaux : suicidée pour la presse de gauche, morte d’un arrêt cardiaque à trente ans après l’absorption malencontreuse d’un produit ménager toxique pour celle de droite.
De quoi en tout cas, provoquer le cyclone du « Il y avait eu un scandale » et amener l’oncle au rapatriement et à cette retraite précipitée (car il a tout juste quarante ans sur ces images) dont il se gausse tant.
Pauline ressent maintenant toute l’amertume qu’il scelle derrière son rire.
 
Elle ne sait que penser. Le monde de cet Eros-là ne lui est guère familier même si elle a eu à exposer des photographes qui s’en réclamaient ouvertement.
Fabia comprendrait mieux que moi -se dit Pauline avec un rictus triste.
Quel dommage que le couple ne descende pas chez l’oncle ! Pauline aurait fait part à sa grande amie de cette découverte…
Et puis, non.
Qu’importe ce qu’il est advenu, il n’a pas tué cette femme -songe Pauline- et je dois le respect de mon silence aux méandres érotiques de celui qui m’a accueillie.
 
Elle est sur le point de rendre à la boîte son emplacement quand l’album photo attire son œil. Peut-être parce qu’il est de cuir rouge grenat, peut-être aussi parce qu’en sort le coin d’un de ces papiers glacés qui recouvrait les photos des communiants.
Et s’il y avait là les images de l’enfance de Maurizio Padovan ?
 
C’est à une autre communion que Pauline s’est malheureusement invitée là.
L’album, tout l’album, est consacré à …Fabia !
« Je suis sa soumise et il est mon Maître. C’est à prendre ou à laisser ».
Oui.
Pauline aurait mieux fait de laisser.
 
Fabia dans la splendeur de ses vingt ans, crucifiée sur des barres de bois, Fabia agenouillée, le regard implorant.
Fabia fouettée jusqu’au sang.
Fabia qui baise la main et les pieds de Maurizio Padovan.
Fabia écartelée, des pinces sur les seins, des aiguilles sur les lèvres du sexe, Fabia tenue en laisse, offerte comme une chienne à des comparses et toujours ce regard ivre d’amour quand elle fixe le « Sior Padovan »…
 
C’était donc lui. Mais comment cela est-il arrivé ? Comment le connaissait-elle ?
Et c’est pour lui alors qu’elle a manqué devenir folle ?
 
Auprès de qui demander une réponse à ces questions ? Après avoir vu ce qu’elle a vu, reparler de « L’Histoire d’O » à Fabia serait l’indélicatesse suprême.
Giacinto est un crétin qui a tout juste été bon à la mettre enceinte et il vient à Pauline l’idée terrible que, même si elle ne l’a jamais vu apparaître sur les clichés, c’est peut-être en participant à l’une de ces séances que ce benêt l’aura fécondée, complice de l’oncle mais ignorant du corps des femmes…
Quant à interroger l’ogre, sûrement pas.
Un ogre, oui, le mot du départ était bien choisi, l’oncle était un ogre botté, metteur en scène de cérémonies cruelles et infamantes, de rituels qui entraînent tout droit vers la perte de l’esprit.
Ce que ce salaud a fait subir à Fabia ! Et l’autre nigaude qui était tombée amoureuse…
 
Pauline calcule rapidement combien il lui reste d’argent. Elle a assez pour deux nuits dans un hôtel de troisième catégorie.
Elle va redescendre, faire sa valise en vitesse et quitter immédiatement cette maison infernale.
Sans au revoir, sans adieu. Tant pis pour la vieille Trotte-Menu.
Il est parfois des urgences…urgentes.
Elle va refermer l’armoire et lui laissera la clé dans la cuisine, là où la vieille a son trousseau.
Personne ne comprendra rien et c’est tant mieux.
 
Aux deux Romains, à l’aéroport, elle dira…elle dira n’importe quoi, que sa rencontre avec Alessio l’a bouleversée, que les événements politiques ne lui permettaient pas, en conscience, de demeurer plus longtemps dans une maison aussi riche, qu’elle a culpabilisé...
Ils la trouveront étrange mais qu’importe leur jugement, dût-elle se fâcher à jamais avec eux, avec ce qu’elle sait désormais, comment imaginer une seule seconde que les choses vont pouvoir demeurer comme avant ?
 
Elle jette un dernier coup d’œil à la pièce, soucieuse de ne pas laisser de traces compromettantes.
Le tableau. Flûte !
Le tableau ! Le nu de femme !
Elle ne l’a pas retourné contre le mur.
Vite, faire très vite.
Tandis qu’elle s’en saisit, elle le comprend enfin, ce tableau !
Quelle cruche de n’avoir rien vu tantôt…
Le menton, l’ovale du visage, ce sont ceux de Fabia et les zébrures rouges n’ont rien d’une métaphore, elles sont les traces d’un fouet ou de quelque autre instrument barbare.
Une « belle mortelle », tu parles !
Elle aurait pu en mourir d’aimer cette ordure, ça oui…
Contre le mur, le tableau et tout de suite !
Pauline ne veut plus être témoin de ce sacrifice, de cette injure faite à celle qui lui fut si proche.
En le déposant, elle remarque à l’arrière de la toile ce qui lui a aussi échappé, un mot écrit au crayon de la même écriture qui signait « Maurizio Padovan » et ce mot lui coupe le souffle et lui donne envie de vomir mais là, elle ne saurait expliquer pourquoi tant tout chancelle autour d’elle.
C’est le titre du tableau et c’est le mot « Amore »…
 
Organiser sa fuite.
Bien, tout est refermé.
Pauline descend le raidillon, esquive des yeux les nobles armoiries que cet homme a, pour elle, salies à tout jamais…
Second étage. Sa chambre n’est plus très loin. Six ou sept pas à faire.
 
Non !
Devant elle, sorti d’une autre pièce, l’oncle fait irruption.
Elle étouffe un cri, mais son visage est ravagé, elle le sent.
Pas moyen de reprendre forme humaine.
 
Lui est décontenancé.
Puis : « Vous revenez du grenier ? ».
Elle ne peut répondre.
« Vous avez vu les tableaux ? -s’essaye-t-il à plaisanter- pas même bons pour faire un feu de cheminée… »
Elle est aphone, elle dégouline de sueur, elle sait que ses traits se décomposent de plus en plus.
 
Il finit par comprendre.
« Ah ! C’est le reste que vous avez vu et qui vous a mise dans cet état ?
Allons, Pauline (c’est la première fois qu’il la nomme par son prénom), nous allons descendre au salon. Vous allez vous calmer. Nous avons à parler, me semble-t-il, non ?... ».
 
Sa voix est paisible et quand il la saisit par le bras et qu’elle amorce un mouvement de recul, il n’insiste pas.
Il ajoute seulement :
« Venez ! Il y a des choses de la vie que vous ne comprenez pas et, croyez-moi, je vous envie. Cela signifie que vous êtes encore propriétaire d’un bien précieux, le temps qui vous reste … ».
 
 
 
 
 
(A SUIVRE)