AURORAWEBLOG Eva Petra de Cet "La Notte" Arte e Eros Venezia 2008

Tableau « La Notte » © Eva Petra De Cet.

 
Dorsoduro, c’était vraiment la pire des idées possibles.
Comment Pauline a-elle pu commettre semblable erreur ?
A chaque détour de ruelle, son cœur faisait des bonds, comme si elle allait d’une seconde à l’autre se retrouver devant Sandro.
Non, le quartier n’avait pas changé, pas du tout même.
Toujours cette « calle » étroite au fond d’un « rio », celle où ils avaient fait l’amour debout, elle quasiment assise, s’appuyant des pieds sur le mur qui lui faisait face, Sandro lui soutenant à peine les reins.
Qu'elle était légère alors ! Quarante-deux kilos tout au plus.
Il y a combien de ça ? Vingt-deux ans ? Non, vingt-trois.
Aller au bout de la douleur.
Admettre. Penser les mots, les événements, les affronter pour de bon une fois.
 
La vie tourne parfois de la manière la plus inattendue qui soit. 
Elle écrit pour nous de très mauvais scenarii que les gens auraient du mal à croire.
Ils diraient : « Elle se fiche de nous, c’est pire que dans un roman à l’eau de rose, elle aurait pu inventer quelque chose de plausible. ».
Pauline n’a rien inventé.
Des gens bien intentionnés se sont chargés de  lui dire la vérité et de la lui redire alors qu’elle n’attendait rien.
Ou peut-être parce qu’elle attendait et attendait encore. Qu’elle attendait tout.
 
Quelques mois après que Sandro l’ait quittée, il a été le lauréat de l’Ecole des Beaux-Arts de Bologne, un concours prestigieux remporté haut la main.
Une carrière assurée avec ça.
Il n’y est pas allé.
Comprenez-vous ? Il n’y est pas allé parce qu’il s’est marié.
Avec la fille des voisins de ses parents, oui, oui, « the girl next door » comme on dit,  une gamine qu’il appelait « La Rossa » (la rouquine) et que Pauline et lui s’arrêtaient pour « chambrer » à chaque fois qu’ils la voyaient.
Tombé amoureux fou.
Comment, pourquoi ? Expliquez-moi, expliquez moi -supplie Pauline- il y a plus de vingt ans que je voudrais que l’on m’explique…
 
Sandro a alors pris un poste d’enseignant remplaçant dans l’arrière-pays, il a acheté une masure dans les montagnes et l’a entièrement reconstruite de ses mains.
Ses mains d’artiste.
Il a eu trois enfants dans la foulée.
Le second légèrement handicapé. Il lui fallait des soins et des écoles spécialisés.
Ils n’ont jamais plus bougé de là.
Sandro s’est occupé de son fils.
Il ne peint pas : le jour, il enseigne les Arts Plastiques dans de modestes collèges des altitudes et le soir, il donne gratuitement des cours de dessin à des gamins qui ont un petit quelque chose qui ne va pas.
« La Rossa » fait des poteries.
Ils sont heureux.
Et Sandro n’a jamais regretté sa carrière loupée d’artiste.
Tout comme il n’a jamais regretté Pauline.
Il n’y a rien à ajouter. Il n’y aura jamais plus rien à ajouter.
 
Pauline a renoncé au concert de Vivaldi. Elle est rentrée sous son parapluie en marchant très vite, a fait le moins de bruit qu’elle pouvait pour aller se réfugier dans sa chambre.
Pas même envie de pleurer. Simplement cette blessure ravivée comme si elle datait du jour même.
« Je n’ai aimé que lui, je n’ai aimé que lui.. »
Elle n’a dormi qu’aux premières lueurs de l’aube. Le miroir lui révèle ce matin une image d’elle affreuse : des paupières gonflées, des traits alourdis « Ce n’est pas pour rien que je vais avoir quarante-cinq ans », des griffes aux commissures des lèvres.
Vilain tableau.
Et dire que maintenant, il va falloir dévoiler « cette croûte » à Alessio…
 
Elle arrive au café-restaurant juste à côté du Grand Théâtre de « La Fenice ».
Zone fortement touristique mais point de rendez-vous incontournable. Comme Alessio habite Trévise, Pauline n'a pas voulu lui imposer un trop long trajet à pied après les grands parkings de l'entrée de Venise.
Ils déjeuneront là dans un moment puisque le garçon est en train de mettre les tables pour le repas de midi.
Alessio est déjà assis, lisant un quotidien.
 
« -Comment vas-tu ?
-Bien, je vais bien. Plutôt bien même. Regarde le ventre que j’ai pris ! Ce n’est pas la nourriture qui me manque. Enfin, pas encore ! ».
Et il part d’un rire gras qui va bien avec cet homme corpulent qu’il est devenu.
 
Ils ont quelques heures, non plus pour refaire le monde comme autrefois, mais pour parler de ce qu’il est aujourd’hui.
« Vous vous êtes mis dans une belle merde en France avec le Sarkozy qui est pire que Berlusconi et votre gauche d’impuissants. Putain, votre PS a exporté notre système… ».
Alessio a gardé son franc-parler de toujours.
Il est grossier comme le sont souvent les Italiens mais là-bas, les « gros mots » sont comme atténués puisqu’ils sont le langage courant.
« -Nous l’appelons « Bling-Bling », sourit Pauline.
-« Bling-Bling » ? Et pourquoi ? Ça fait penser à des clochettes. Parce qu’il a été cocu ? Quels imbéciles vous faites ! Vous feriez mieux d’écouter le tocsin alors, parce que bientôt, pour vous, ce sera plutôt « Pour qui sonne le glas ». Autre que cocus, vous allez être ! Et lui, pendant ce temps, il se tapera le cul de la Bruni ! »
 
Pauline sait qu’Alessio est lancé et que ce n’est pas le moment de l’arrêter pour expliquer ce « Bling-Bling ».
Il continue : 
« Ici, si ces connards de merde n’arrivent pas à se mettre d’accord pour un gouvernement de transition, si nous allons jusqu’à des élections, cette fois je ne vote pas. »
Elle réagit : 
« -Et tu laisses repasser le Caïman ? 
-Mais tout le monde le veut. Tout le monde ! Et bien, qu’ils se le prennent !
Et puis, les gens en ont marre de ces partis de gauche qui nous l’ont mise bien profond deux fois. En 96, ils n’ont pas été foutus de voter une loi contre le monopole des médias et cette fois, en 18 mois, ils n’ont pas retouché cette loi électorale scélérate qui ne profite qu’à lui.
Jusqu’où peut aller leur connerie et leur couardise, maintenant les gens l’ont compris.
Il n’y a pas plus de gauche ici que chez toi ! Rien que des lâches ou des corrompus, des suppôts de Bruxelles et du capital.
-Tu crois toujours à la révolution ? Nous voulions la faire...
-Mais quelle révolution ? Je ne serai quand même pas le dernier con à y croire…
Et tu voulais la faire comment la révolution, à l’époque ? Avec nos pinceaux ?
Même avec ça seulement, j’ai failli finir en cabane, rappelle-toi !
Et tu as vu ce qui est arrivé à ceux qui ont essayé de la faire autrement ?
Tu y penses quelquefois, toi, à tous ceux qui sont en prison à vie ?
Tu ne t’es pas demandée pourquoi la gauche n’a jamais voulu les amnistier ? »
 
Pauline sait bien tout ça, que la gauche italienne ne veut pas plus -peut-être moins encore que la droite- passer l’éponge sur les « années de plomb ». 
C’est du gouvernement Prodi que la France a reçu les dernières demandes d’extraditions.
 
« Les invisibles… » -murmure-t-elle- faisant allusion au titre d’un roman de Nanni Balestrini qui raconte ces petits, ces sans-grade, qui pourrissent toujours dans les geôles italiennes avec une condamnation à perpétuité. Vingt-cinq ans après…
 
« Oui, la révolution, reprend Alessio, elle est belle la révolution…En admettant même qu’ils se soient trompés, est-ce qu’il faut les laisser crever comme ça, comme des rats ?
Même vous, vous avez amnistié très vite la guerre d’Algérie, non ? Et alors ? Allez, la révolution, on en reparlera dans trente ans quand tous ceux-là seront morts et enterrés.
Et encore quand je dis trente ans…Parce que si tu savais où mes fils se la mettent, la révolution ! Mais quelle génération de mes deux ! Ils ne pensent qu’à leurs ordis ou à leurs bagnoles…
-Et les communistes ? demande Pauline
-Bah ! Depuis que le parti a changé de nom, il doit nous en rester cinq ou six. Et vous en France, combien, deux ou trois ? On devrait les rassembler dans une réserve. Une de celles pour les espèces protégées en voie de disparition ! Non, je te le dis, Pauline, il n’y a plus rien. Ni à dire, ni à faire…».
 
Elle sent la colère et l’impuissance dans les mots d’Alessio.
Elle veut y faire diversion.
«- Tu as repris tes pinceaux ? Je veux dire… pour peindre…
-Mes pinceaux ? Tu n’y penses pas ! Je suis comptable, alors je compte. Je compte surtout ce qu’il me reste quand j’ai fini de payer la pension alimentaire de mon ex… ».
Il reste un instant pensif.
«- Mais ça va, ça va -poursuit-il- Et toi, tu t’en tires avec ta galerie ?
-Pas génial. La concurrence est forte. L’art aussi est devenu un produit. Nous n’avons pas les fonds pour tenir tête. Mais bon, ça va, ça va -répète-t-elle en s’essayant à imiter, pour rire un peu, la grosse voix d’Alessio.
-Alors, comme ça, tu es revenue pour voir la Fabia ! Quelle pute, celle-là, la seule qui ait su se vendre !
-Dis donc, tu n’es guère charitable !
-Attends de la voir ! Et dire que c’était la plus pauvre de tous et qu’elle venait d’une famille de cul-terreux de la plaine du Po ! Des métayers ! Même pas un bout de terre à eux ! Maintenant, entre son mari et ses amants, elle est pleine de fourrures et de bijoux.
-Tu l’as vue ?
-A la télé, comme tout le monde. Personne ne rate la météo.
-Au moins, elle travaille pour une chaîne nationale…plaide Pauline.
-Et elle a le cul aussi national que la chaîne !
-Dis donc, tu ne serais pas jaloux, toi ? Fabia, c’était l’une de tes fiancées, non ?
-Toi aussi alors, si tu vois les choses comme ça. D’ailleurs, vu qu’on est libres tous les deux, je devrais peut-être maintenant me décider à te faire ma demande. On commence à être vieux. Je suis gros et tu as des rides. Ce serait un mariage sage, non ? Ah! Ah! »
 
Pauline se sent horriblement vexée. Quel mufle !
Il prend son silence pour autre chose que ce qu’il est.
« Ah ! J’oubliais…Sandro, c’est vrai ! L’inamovible Sandro… ».
Elle ne veut pas qu’il dise un seul mot de plus.
Elle se jette dans le vide.
« Une chose que j’ai toujours voulu savoir, Alessio... Fabia avait eu un grand amour. C’est ça qui l’a faite craquer. Tu sais, un truc sadomaso. C’était toi ? »
Il marque un instant de surprise :
« Mais comment peux-tu penser ça ? Moi, dans ces machins de porcs ! Tu rêves !
J’étais au courant parce qu’elle me l’avait raconté.
Elle le voyait en même temps qu’on sortait soi-disant ensemble. Mais ce n’était pas moi et je te jure que je n’ai jamais su qui c’était…  
« Je suis sa soumise et il est mon Maître. C’est à prendre ou à laisser. », qu’elle me minaudait, cette dingue… 
C’est qu’elle prenait de sacrés gnons, la Fabia, et qu’elle faisait même la chienne pour lui ! Et féministe avec ça, va comprendre…
Son « Maître » ? Ça aura été cet homo de Giacinto probablement, il n’y a que des homos pour faire des choses comme ça…
Banquier, dis donc, le Giacinto ! Ça aussi, qui l’aurait pensé ? Un velléitaire qui draguait dans les pissotières à Rome et se faisait envoyer son argent de poche par l’oncle aristo… ».
Et il crache par terre.
 
Pauline ne cherche pas à contrer la bêtise de son raisonnement ou de son geste.
Alessio a toujours eu un côté macho. Ce n’est pas à présent qu’il changera et ce n’est pas non plus le moment de lui dire qu’elle loge chez « l’oncle aristo »...
Il en remet une couche :
« Ils ont dû vieillir eux aussi et se calmer. Comme elle fait la météo à moitié nue, on voit bien qu’elle n’a plus ses horribles marques. Ou bien les maquilleurs de la télé font des merveilles. En plus, elle s’est toute faite refaire…Enfin, tu verras ça toi-même lundi soir… ».
Et de conclure :
« Bah ! Va, Pauline, soyons sérieux, nous en sommes tous au même point, nous prenons de la bouteille et nous nous sommes embourgeoisés.
Tu portes un parfum qui ne doit pas sortir d’un supermarché et moi, j’ai changé mes meubles il y a six mois, je ne serais plus capable de dormir dans un sac de couchage et tu vois, je prends des cachets pour mon cholestérol ! C’est la vie… 
Même Sandro, bon d’accord, je sais qu’il ne faut pas t’en parler mais tu serais bien déçue ! Il est, il est…chauve et si tu voyais les « doubles vitrages » qu’il se paye, de vraies lunettes de vieux prof, tiens ! Sale pute de vie, qu’est-ce qu’elle a fait de nous ! »
Mais il se bidonne en terminant sa phrase…
 
Ils se quittent en s’embrassant sur un dernier éclat de rire quand Alessio promet que l’été prochain, en août, dès qu’il aura ses congés, il fera une descente à Cannes. « Si d’ici là, Berlusconi n’a pas réduit les salaires à une peau de chagrin et si tu me donnes ta parole que Sarkozy ne me demandera pas mon ADN à la frontière !!! ».
 
Pauline déambule ensuite dans les rues adjacentes.
Si revoir Alessio a été une joie, quelque chose la perturbe.
Pourquoi lui a-t-il parlé de Sandro ?
Vingt ans et plus qu’elle le fige dans une image parfaite, qu’elle lui a élevé un autel glorieux.
Elle ne peut pas se faire à l’idée, elle ne veut pas que Sandro ait pu vieillir.
Sandro aura toujours vingt et un ans, des cheveux blonds, des yeux bleus et un talent fou.
C’est son Sandro à elle.
Puisqu’elle n’a pu avoir de lui que cela, au moins qu’on ne la dépouille pas de cette beauté absolue qu’il a répandu un moment dans sa vie...
 
Il lui vient l’idée de prendre un vaporetto pour aller dans l’île du cimetière de San Michele, histoire de fuir le bruit et de méditer un peu.
Mais la pluie se déclenche en une averse folle et, comme rien ne le laissait présager ce matin, son parapluie est resté dans sa chambre. 
C’est en courant qu’elle rentre vers le Campo San Polo.
Trempée.
 
Trotte-Menu est là, qui hoche la tête d’un air désapprobateur : 
« Mais regardez comme vous êtes arrangée ! Pauvre petite ! Allez vite vous changer ! Le « Sior » est absent mais il m’a donné la clé pour vous… »
Comme Pauline fait une moue d’incompréhension, la vieille bougonne :
« La clé, la clé de l’armoire. L’armoire pour que vous essayiez un costume. Allez, dépêchez-vous, je vous mènerai jusqu’aux combles avant de partir faire le marché. »
 
C’est vrai qu’il faut encore s’assurer d’un déguisement.
Pauline sourit à la grand-mère et lui dit :
« Merci, attendez-moi un instant, je n’en aurai pas pour longtemps, je vous le promets… ».
 
 
 
 
 
 
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