AURORAWEBLOG Peinture sur verre "Who Keith is?" Gabriela Diana Gavrilas Arte e Eros Venezia 2008

                   Peinture sur verre « Who Keith is ? » © Gabriela Diana Gavrilas
 
 
 
 
Alors qu’elle se réveille, Pauline se sent un peu sonnée.
Comme toujours lorsqu’elle ne dort pas dans son lit, son sommeil a été profond mais peuplé de rêves étranges.
Sandro et elle s’embrassaient éperdument, elle était comme elle est aujourd’hui mais Sandro était celui de jadis.
Elle lui répétait « Comme tu embrasses bien, mon amour, comme tu embrasses bien… »
Ensuite, elle se retrouvait dans les bras d’Alessio qui la griffait sauvagement et à la fin elle portait sur son dos les mêmes marques que Fabia il y a si longtemps…
Tous ces rêves s’expliquent aisément : elle n’a jamais revu Sandro et Alessio, durant les cinq années où elle vécut à Venise, fut son tout premier petit ami italien.
Et pendant quelques semaines celui de Fabia quand Pauline rencontra Sandro.
 
Lorsqu’elle était encore à Cannes et qu’elle préparait son voyage vénitien, Pauline s’était promis de reprendre contact avec les copains d’antan et d’aller les voir.
Puis, au fur et à mesure que les jours passaient, elle a laissé tomber ce projet.
Peur de ne plus se trouver sur la même longueur d’ondes, peur aussi d’entendre parler de Sandro des dizaines de fois.
Elle ne reverra finalement qu’Alessio, elle le lui a promis au téléphone.
Ils sont restés aussi liés que Pauline l’est avec Fabia, et le fait qu’elle ait hébergé Alessio un temps en France lorsqu’elle est rentrée -et que ça "chauffait" vraiment pour les étudiants italiens qui avaient pris part à trop de manifestations, de réunions de groupuscules qui s’étaient avérés infiltrés, noyautés- n’y est pas étranger.
Ils ont rendez-vous pour le lendemain « Dimanche, à l’heure de la messe -a ri Alessio- pour vérifier que tu ne sois pas devenue pratiquante ! ».
 
Trotte-Menu lui a apporté un plateau avec un petit-déjeuner copieux, lui souhaitant une bonne journée.
Pauline n’a pas osé lui demander si elle vivait à demeure ou bien si elle rentrait chez elle, tard le soir, son service achevé.
Quand Pauline sort, pas le moindre bruit ne signale la présence du « Sior Padovan ».
Elle ne va tout de même pas partir à sa recherche.
Il a fait ce qu’il fallait -ricane-t-elle intérieurement- pour qu’elle jouisse de son indépendance.
 
Il pleut à nouveau. Venise est grise. Elle ne le reste pas longtemps.
Pauline se dirige vers le cœur stratégique de la ville, la Piazza San Marco, et la voici qui entre bientôt dans la foule cosmopolite et bigarrée du Carnaval.
Tout le monde tente de rivaliser d’originalité, de mauvais goût aussi parfois.
De la marquise en voiles roses à la troupe de danseurs de flamenco en passant par l’homme-phallus, on peut voir de tout dans une explosion de couleurs.
 
Sur la place, la musique diffusée par les hauts-parleurs met tous ces joyeux drilles d’accord pour une danse effrénée.
Pauline les observe un instant avant de s'approcher de la galerie Terzo Millennio.
Sous les arcades antiques, ce lieu qu’elle ne connaissait pas est splendide.
De quoi faire pâlir de honte la petite galeriste cannoise qu’elle est.
On peut y admirer en permanence l’ensemble des œuvres de Mario Eremita, ses dessins à l’encre de chine et ses tableaux délicatement colorés.
Et puis, bien sûr, pendant toute la durée du Carnaval et même au-delà, les créations originales et dérangeantes de très nombreux jeunes artistes de toute l’Europe autour du thème « L’Art et l’Eros ».
C’est ce qu’elle est venue voir. Elle note des noms, prend des renseignements.
Elle est prête à sortir mais revient et revient encore, s’éloigne et se rapproche d’une sculpture ou d’un tableau, cherche à confirmer une impression.
C’est son métier que de savoir estimer l’art des autres.
Elle qui n’a pas peint.
Elle qui aima Sandro qui n’a pas voulu d’elle et qui n’a pas peint non plus.
 
La pluie s’est calmée au moment même où elle quittait l’endroit exquis.
Pauline fait quelques emplettes.
Crèmes et essences italiennes qu’elle aime à trouver aujourd’hui dans une échoppe alors qu’à l’ordinaire, elle les commande sur Internet.
Une étole de cashmere violette chez un artisan-chapelier.
Un vase de Murano aux lignes très fines pour Marc, son associé mais aussi l’homme avec lequel elle partage plus ou moins sa vie -mais non son appartement- depuis quinze années maintenant à Cannes.
C’est drôle mais elle n’éprouve pas le besoin de l’appeler.
Et lui non plus ne l’a pas fait.
Comme si la lagune effaçait tout et faisait de ses visiteurs des fantômes l’espace de quelques jours…
 
Dans une librairie, elle demande « Le Livre des Rêves » de Fellini.
Sa hanche vient heurter désagréablement un coin du rayon des bandes dessinées et elle s’aperçoit que l’on a récemment réédité les albums de Guido Crepax.
Sur un coup de tête, elle achète « L’Histoire d’O » : elle l’offrira à Fabia mardi, rien que pour voir la mine de celle-ci.
Et si d’ici là, elle trouve sa farce stupide, elle le gardera.
Il ne fera pas mauvaise figure dans sa bibliothèque auprès de toutes les œuvres de Manara, son illustrateur préféré.
 
Elle s’aperçoit qu’il est deux heures et demie.
Les Italiens mangent tard mais il ne faudrait tout de même pas exagérer…
Elle choisit un menu un peu au hasard et déjeune silencieusement, attentive à la conversation de ses voisins, des touristes espagnols qui se plaignent de la fréquentation très médiocre du Carnaval cette année et qui concluent « Si même les Italiens ne savent plus ou n’ont plus le plaisir de s’amuser, où va-t-on ? »
Elle serait tentée de leur répondre que le Carnaval de Venise est très particulier.
Sous ses allures bon enfant, c’est une fête triste parce qu’il a ses racines dans une fête galante et que l’Eros -les tableaux qu’elle a vus tout à l’heure le montraient bien eux aussi- n’est jamais très loin du Thanatos…
Une fête triste dans une ville mourante.
 
Quand elle ressort de l’auberge, elle voit qu’elle a un message sur son portable.
C’est Alessio qui confirme le rendez-vous du lendemain.
Elle le rappelle, il est lui aussi sur messagerie.
« Quelle époque de communication ! » - se dit-elle amèrement.
 
Dans l’après-midi, sur de petites places, elle assiste à deux exhibitions de troupes de théâtre amateur qui renouent de la sorte avec la tradition de la Commedia dell’Arte.
Elle y prend vraiment un très grand plaisir et se souvient que jadis, avec Sandro, Fabia, Alessio et tant d’autres, ils avaient créé leur propre troupe et qu’ils se produisaient ainsi, gratuitement, dans les rues ou les centres sociaux, donnant une teinte moderne à Goldoni, tentant de trouver en lui les racines populaires de ce ferment social qu’il espéraient être le terreau de leur idéal politique.
 
L’affiche d’un concert l’attire.
Elle sortira ce soir écouter un orchestre classique qui jouera Vivaldi quelque part du côté de Dorsoduro.
Elle y mangera aussi. Ce quartier peu fréquenté par ceux qui méconnaissent Venise sera parfait pour que Pauline trouve ce qu’elle est venue chercher ici cette année, un lien, un accord entre elle-même et ses vingt ans.
Dorsoduro et ses petites trattorie familiales, c’est là que Sandro et elle se retrouvaient le soir.
Elle imagine bien que la plupart auront disparu -et c’est tant mieux, elle ne voudrait pas que quelqu’un (qui peut jamais savoir ?), la reconnaisse, même si son image est lointaine à présent de celle d’une jeune fille de vingt-deux ou vingt-trois ans- mais qu’elles auront été remplacées par d’autres, tout aussi intimes qui assureront ce tissage de la mémoire, ce défi au temps.
 
Ses pieds lui font mal, elle a tout à coup le désir de prendre un bain et de se détendre un peu. Elle va rentrer chez l’oncle et se faire la plus discrète possible pour se préparer.
Elle arrive alors qu’il est près de cinq heures.
La première pièce dans l’entrée, celle qui jouxte à gauche l’escalier, est un petit salon.
La télévision y hurle à tue-tête.
Pauline se dit que l’oncle doit sans doute être un peu dur d’oreille et, comme tous ses compatriotes,  accro au petit écran.
Berlusconi a donné aux Italiens, toutes générations confondues, la drogue qu’il leur fallait comme dans l’Antiquité les Empereurs offraient à leur peuple les Jeux du Cirque.
Elle gravit les deux premières marches.
 
L’oncle, pas si sourd que ça, arrive en trombe et tout heureux, l’invite à venir regarder les nouvelles :
« Ça y est, c’est officiel, votre Sarkozy a épousé ce matin notre Carla Bruni ! ».
Pauline veut décliner la proposition sans paraître grossière mais fermement.
Il n’est pas question pour elle d’entrer dans ces propos de tabloïds.
D’autant plus que pour une surprise, on peut dire qu’elle était plus qu’annoncée.
Elle fait mine de rire : « Mais ce n’est pas mon Sarkozy, croyez-moi, je ne suis pas jalouse ! Et vous ? C’était vraiment votre Carla Bruni ? Vous cachez bien votre jeu ! ».
Le « Sior Padovan » s’esclaffe lui aussi :
« Oh ! Je m’en fiche ! Je croyais que cela vous intéresserait ! »
« Non, pas du tout ! » et Pauline a un geste affirmatif de la main « Je déteste tout cet étalage ».
Le visage de l’oncle se fait légèrement sombre. On dirait qu’il hésite à parler.
Enfin, il prononce quelques mots en français :
« Vous avez raison : l’amour, la beauté sont choses trop sérieuses pour se faire voir inutilement ».
L’accent est beau et si la phrase n’est pas des meilleures syntaxiquement, elle montre que cet homme a un fond de gravité que Pauline n’avait pas soupçonné.
 
Elle voudrait maintenant prendre congé et monter dans sa chambre mais il avise alors les paquets qu’elle tient dans ses bras. Il reconnaît celui de la librairie.
« Qu’avez-vous trouvé de beau ? »
Elle montre l’épais album du « Livre des Rêves ».
« Ah ! Fellini ! Il nous manque…C’est bien que vous l’aimiez aussi, vous les Français ».
En sortant l’ouvrage, attentive comme elle était à ne pas faire tomber la poche qui contient le vase fragile, elle a déchiré à moitié le sachet de la librairie, on voit très bien la couverture de « Histoire d’O » de Crepax.
L’homme y pose les yeux. Ceux-ci se troublent.
Il regarde Pauline et d’une voix basse, il déclare en italien cette fois :
« Ça, ça c’est aussi de l’étalage, vous savez. L’érotisme, c’est comme l’amour, la beauté et même la mort  : des choses qui doivent rester secrètes. De là nous venons, c’est là que nous irons et c’est une bien grande grâce…Tout le reste n’est que masques. Un Carnaval pour oublier…».
 
Il a à peine fini de parler qu’il s’en est déjà retourné dans son salon.
L’écho de ses paroles poursuit Pauline tout au long de l’escalier : Eros et Thanatos, le premier jour et la dernière nuit…
« Oh ! Sandro ! -se retrouve-t-elle à implorer muette- C’est tout cela que tu aurais dû peindre…Toi seul aurais su le faire… ».
 
 
 
 
 
 
(A SUIVRE)