AURORAWEBLOG Rossella Mocerino Dopo la pioggia Eros e arte Venezia 2008

Tableau « Dopo la pioggia » © Rossella Mocerino

 
 
Pauline s’achemine vers le Sestiere San Polo où habite l’oncle de Giacinto.
La promenade est longue et elle en serait ravie, malgré le poids de la valise, s’il n’y avait la pluie qui, cette année, semble avoir été l’invitée inattendue de toute la durée du Carnaval.
Elle passe devant des restaurants, il y a des fumets de cuisine qui lui parviennent, elle commence à avoir un peu faim.
Le café bu à Brescia, celui qui lui coûte aussi cher, est maintenant bien loin et elle n’a pas pris de repas à midi.
 
Elle choisit les petites rues pour fuir les touristes.
En période de Carnaval, la Venise connue de tous et ses trajets tout tracés paraissent devenir une conquête mi-bavaroise, mi-japonaise.
L’après-midi touche à sa fin. Les lumières artificielles commencent à resplendir.
Elle croise de joyeuses troupes de gens déguisés qui crient ou qui chantent et qui l’interpellent.
Elle est heureuse de pouvoir leur répondre dans leur dialecte. Elle n’a rien oublié de son vénitien qui a si peu à voir avec l’italien classique tel qu’on le parle et qui dérive, lui, du dialecte toscan.
 
Venise, elle la connaît comme sa poche -celle qui contenait le portefeuille, tiens- et elle pourrait s’y diriger les yeux fermés.
C’est la ville de ses vingt ans, quand elle et Fabia étaient étudiantes à l’Accademia et partageaient une chambre attribuée par l’Etat.
L’Accademia, en ces années-là, tenait lieu de berceau quelque peu révolutionnaire.
C’étaient -aurait dit Aragon- des temps déraisonnables.
 
Elle espère que Giacinto n’aura pas l’idée de parler de politique mardi.
Si l’Italie vit en ce moment des jours insensés qui risquent de ramener Berlusconi au pouvoir dans quelques semaines, elle ne souhaite pas en discuter-ce serait se disputer- pas plus que parler de la France puisque -elle le voit à chaque fois qu’elle croise un kiosque- les journaux italiens font autant leurs gros titres sur la crise qui secoue leur pays que sur les échos de la romance du Président français avec cette mannequin italienne qui semble si populaire ici.
Pauline n’aime pas le Président dont la France s’est dotée, elle ne pense que du mal de Berlusconi, elle n’ignore pas toutefois que la coalition Prodi de centre-gauche qui a dirigé l’Italie durant 646 jours et qui vient de tomber après un vote au Sénat était d’une extrême impopularité.
Peut-on d’ailleurs jamais espérer gouverner vraiment par coalition ?
C’est le drame du futur de la gauche en France.
Elle le sait comme elle sait que le mannequin passera sûrement plus vite de mode -dans la vie du Président, s’entend- que l’on ne trouvera une figure charismatique dans les bataillons dits de gauche pour affronter celui-ci aux prochaines élections.
Et ces cinq années à venir lui apparaissent comme jamais cinq ans ne lui sont apparus, longues à périr…
 
Dans cinq ans, elle sera vieille.
Et Fabia aussi.
Comment la belle Fabia, celle qui tendait des drapeaux rouges au-dessus de l’Accademia, s’est-elle retrouvée si vite mariée avec un banquier de droite, il y a vingt ans ?
Elle était enceinte, c’est sûr, puisque son fils est né six mois plus tard mais était-ce une raison ?
Et comment avait-elle fini dans les bras de ce Giacinto qui n’était que le fils de vieux amis de ses parents et qui habitait Rome (Pauline ne l’avait vu que deux ou trois fois quand il passait visiter l'oncle vénitien…).
La chose était d’autant plus surprenante que, avec un mépris très évident, Fabia n’avait jamais appelé à l’époque Giacinto autrement que « quel froscio », ce qui signifie, de manière fort vulgaire, « cet homosexuel »…
 
C’étaient des questions que Pauline n’avait jamais posées.
Quand tout cela était arrivé, elle était déjà retournée en France.
Pour Fabia comme pour elle, leurs vingt ans resteraient marqués à tout jamais par cette fièvre qui les avaient portées toutes les deux, tant en politique que dans leurs amours.
Amours malheureuses.
 
Pauline avait aimé Sandro à la folie.
Ça ne s’explique pas. Et l’on ne s’en remet jamais vraiment, du grand amour…
Sandro, peintre et agitateur. Sandro, artiste qui méritait bien de porter le prénom de Botticelli.
Il y a des années qu’elle essaie en vain d’oublier cette histoire.
Les parents de Sandro ne la voulaient pas.
Trop française, cela voulait tout dire pour eux. Mécréante surtout.
Et féministe en plus. Libertine, donc.
Elle était sûre que Sandro ne succomberait jamais à leur pression, en athée et militant qu’il était.
Mais il y a un abîme à vingt ans entre ce que l’on veut, nous, et ce que l’on veut de nous quand il s’agit de prendre de grandes décisions.
Les parents finirent par avoir gain de cause.
Et Pauline quitta Venise définitivement sans pouvoir arracher cette ville de son cœur.
 
Fabia, c’était une autre affaire.
Le jour, elle manifestait et se battait contre la police dans les rues ou bien elle couchait sur toile ses visions d’un avenir radieux et prolétarien et la nuit, elle disparaissait mystérieusement.
Une fois, parce que Pauline la taquinait sans cesse et la surnommait « Mélusine », elle lui avait jeté sur les genoux l’ « Histoire d’O » illustrée par Guido Crepax en lui disant « Tu vois, moi, ma vie et mon amour, c’est comme ça ! ».
Et elle avait arraché son pull pour découvrir, avec des yeux brûlants de défi et d’immense fierté, un dos et un torse parsemés de marques de lanières et de divers hématomes.
C’était incroyable mais dans le feu de sa provocation, ces traces qui se lisaient sur sa peau d’opale la faisaient plus belle encore.
Cela avait laissé Pauline -qui n’avait de Réage que le prénom- bien perplexe.
D’autant plus qu’elle se demandait bien qui pouvait être le Sir Stephen de Fabia, tant elle était certaine qu’il ne s’agissait d’aucun des étudiants de la bande.
Et, à y repenser aujourd’hui, encore moins de Giacinto.
 
En tout cas, en son temps, l’idylle se termina mal aussi.
Pauline, rentrée en France alors, reçut du petit village de la Plaine du Po dont Fabia était originaire, une lettre de la mère de celle-ci lui disant que sa fille arrêtait là ses études à la suite d’une énorme dépression nerveuse et à sa grande stupéfaction, à peine quelques semaines plus tard, le faire-part de noces déjà célébrées.
Avec Giacinto, évidemment.
 
Les souvenirs ont porté Pauline et lui ont rendu le long chemin plus facile.
Voici qu’elle constate qu’elle est devant la porte de l’oncle, une belle maison à deux étages qui date du XVIIIème.
« Allons maintenant affronter l’ogre ! » pense-t-elle dans un pauvre sourire « Rien ne me sera épargné … » .
 
 
 
 
(A SUIVRE)