AURORAWEBLOG Arte e Eros Mario Eremita Gouache Omaggio a Venezia

Gouache « Hommage à Venise » © Mario Eremita

 
 
C’est ma quatrième « nouvelle » vénitienne (et ma 1600ème note) sur ce blog.
Chaque année, je rends ainsi hommage au Carnaval de Venise (qui, pour son édition 2008, s’est achevé ce mardi).
Comme il paraît que le passage des lecteurs d’un weblog n’excède jamais les deux minutes au quotidien et qu’il s’agit ici de tout mon « travail d’écriture » (gnark, gnark!) de la semaine, ce texte sera divisé en plusieurs parties.
A l’origine, il aurait dû se nommer « Terzo Millennio » (« Troisième Millénaire ») car toutes les œuvres qui l’illustreront proviennent de l’exposition « Arte e Eros » qui s’est tenue en marge du Carnaval à la Galerie « Terzo Millennio », toute proche de la Place St Marc.
« Le jour des Cendres » est, bien sûr, un récit entièrement fictif…
 
 
 
C’est à la gare et dans les quelques minutes qui avaient suivi son arrivée -elle en était certaine- que son portefeuille lui avait été dérobé.
Elle contemplait maintenant la lagune d’un air désemparé mais il allait bien falloir se décider à faire quelque chose.
Récapituler tout d’abord.
Le portefeuille était -depuis qu’à Brescia elle avait réglé un café ristretto et quelques biscuits au serveur des wagons-lits- dans le manteau qu’elle avait trop négligemment posé sur une barrière en cette gare de Santa Lucia tandis qu’elle essayait d’ajuster au mieux son sac à main en bandoulière à sa droite et se préparait à saisir sa valise de sa main gauche pour rejoindre le vaporetto.
Tout l’argent avait donc disparu ainsi que ses cartes de crédit et son carnet de chèques.
Il ne lui restait plus que son passeport qu’elle avait gardé pour dormir dans la poche de son tailleur au cas où, à la frontière…
Et son téléphone portable dans le sac à main.
Elle avait pu faire, avec toutes les formalités qui s’ensuivaient et qui avaient pris des heures, opposition auprès de sa banque, ce qui était un soulagement pour l’avenir mais qui ne réglait nullement le problème immédiat.
 
Elle devait se rendre à l’évidence : le problème était énorme. Pas d’argent, pas d’hôtel.
Fallait-il, puisqu’elle avait sur elle son billet de retour prévu initialement pour dans six jours, négocier un rapatriement immédiat vers Cannes en s’expliquant au guichet des Ferrovie Statali et renoncer à tout son programme ?
 
Il y avait des années qu’elle et Fabia, au moment du coup de fil pour les traditionnels vœux de Nouvel An, se promettaient ce rendez-vous à Venise pour le Carnaval.
Jamais les dates n’avaient été propices.
Pendant des années, c’était l’enfant de Fabia qui, au dernier instant s’était retrouvé malade et quitter Rome devenait impossible pour celle-ci.
Il avait maintenant plus de vingt ans et des yeux d’un bleu quasiment turquoise à en juger par les photos que Fabia joignait toujours en pièces jointes à ses courriels.
Ensuite c’était elle, Pauline, qui avait eu bien des difficultés à se libérer quelques jours en février.
Elle co-dirigeait désormais une galerie d’art cannoise avec pignon sur rue et il aurait été inadmissible de partir en ce mois où, invariablement, on changeait d’exposition et où il fallait organiser tout un vernissage et des entrevues avec la presse.
Ou bien c’est le mari de Fabia, Giacinto, qui n’était pas disponible.
Il avait de hautes fonctions -avait-elle cru comprendre- dans une banque.
Banquier. Qui aurait jamais dit vingt ans plus tôt que Fabia épouserait un banquier !
 
Et puis 2008 avait amené sur la table toutes les bonnes cartes.
Enfin, quelques-unes.
Car on était vendredi et Fabia et Giacinto ne pourraient arriver que par le dernier avion du lundi et participer seulement à l’ultime grand bal, celui qui commence la nuit du Mardi Gras pour s’achever au petit matin tandis que naît le jour des Cendres...
Et encore, la possibilité de ce déplacement n’était due qu’au fait que la banque de Giacinto sponsorisait une manifestation de ce Carnaval qui était cette année déployé en six quartiers et douze thèmes dont celui de l’Eros.
 
Pauline s’était fait une joie de prévoir d’y venir ainsi, en avance sur le couple ami.
Elle voulait revoir Venise, même seule, et elle était alléchée aussi par l’exposition de travaux érotiques d’artistes à la galerie du Terzo Millennio.
Qui sait -s’était-elle dit- si je n’y découvrirai pas quelque perle ?
 
Quelle ânerie de tout laisser tomber !
Elle chercha le numéro de Fabia. Ce fut Giacinto qui répondit. Il écouta son histoire et lui dit qu’il allait la rappeler dans un instant.
Elle pensa qu’il était sûrement en train de payer pour elle son hôtel de façon anticipée même si ce n’était pas celui où ils descendraient, eux, et qui, songea-t-elle, devait être réglé comme une facture de frais généraux par la fameuse banque.
 
Elle était un peu ennuyée d’avoir dû confier ses ennuis à Giacinto, qu’elle connaissait mal et avec lequel elle ne se sentait aucun atome crochu. Il n’avait jamais fait partie de leur petite bande d’autrefois, et dans ce que Fabia en disait, elle devinait un Italien parfaitement en prise avec son temps, un homme de droite et libéral.
 
Quant le portable sonna, elle fut très surprise.
Il lui dit seulement qu’il avait téléphoné à son oncle qui l’hébergerait et ferait tout le nécessaire jusqu’à leur arrivée.
Comme elle se montrait très embarrassée, il eut quelques mots pour plaisanter quant à la proverbiale hospitalité des Italiens et lui donner une adresse à laquelle elle pouvait aller sans crainte, bien que -précisa-t-il- comme elle le verrait d’elle-même, l’oncle soit un homme taciturne.
 
Si elle voulait rester à Venise, elle devait accepter puisque Giacinto n’avait pas eu l’idée plus simple de lui prêter la somme indispensable. Elle se serait contentée d’un mandat.
Bien sûr, tout était fermé à cette heure et le serait encore le lendemain samedi et le dimanche mais, tout de même, pour un banquier et par l’hôtel…
Ou bien alors était-ce vraiment impossible d'un point de vue technique et il n’avait eu que ce recours de l’oncle...
 
Elle nota soigneusement l’adresse et remercia avec toute la chaleur possible car elle le sentait pressé.
 
Et elle se mit en chemin. A pied. Avec sa valise et son sac.
 
 
 
 
 
(A SUIVRE)