AURORAWEBLOG Gregor Ziolkowski Lonely Night Arte e Eros Venezia 2008

Tableau « Lonely Night » © Gregor Ziolkowski

 

 
Il y a une mince plaque de cuivre très sobre tout près de la sonnette : « Maurizio Padovan ». 
 
Ce n’est pas l’ogre qui vient ouvrir la porte mais une toute petite femme très âgée, entièrement vêtue de gris, qui s’affaire aussitôt, lui prenant sa valise des mains.
Elle est au courant de ce qui amène Pauline, elle explique que le « Sior » n’est pas encore rentré mais qu’il ne tardera pas, qu’elle va conduire la « Siora » à sa chambre.
Celle-là ne parle pas le vénitien, elle le marmonne, elle le mâchonne comme si c’était le seul idiome existant au monde.
Pauline est sûre que cette vieille, octogénaire au moins, n’a jamais utilisé l’italien.
Elle est l’un des derniers témoins de cette Venise qui se meurt, qui est morte déjà sans que personne ne s’en aperçoive.
Venise n’est plus aux Vénitiens. Ne restent que quelques vieillards, très riches comme l’oncle, ou appartenant aux milieux les plus populaires comme cette souris grise.
Les jeunes sont tous partis, débordés par les prix du logement, l’impossibilité de trouver du travail.
Ils vivent désormais à Mestre ou plus loin encore dans l’arrière-pays.
Les palais sont dorénavant aux mains des étrangers ainsi que les belles maisons.
 
Les rares vrais Vénitiens qui restent vivent en deux cercles : celui qui a assez d’argent pour entretenir de façon somptuaire des demeures familiales auxquelles ils tiennent comme à la prunelle de leurs yeux et celui des pauvres qui s’entasse dans des taudis insalubres qui s’effritent tout au long des « rii » où les touristes ne vont jamais.
Les derniers -puisqu’il n’y a plus d’autre emploi possible- sont devenus domestiques des premiers, comme cette Trotte-Menu qui est au service de l’oncle, ou bien des nouveaux propriétaires de la ville, ce qui serait bien pire pour elle.
« Venise va mourir » chantonne Pauline tristement dans sa tête tandis que Trotte-Menu emprunte l’escalier qui conduit aux étages.
La grand-mère a une agilité et une vitesse surprenante pour son âge.
Pour un peu, Pauline peinerait à la suivre.
Par chance, elles s’arrêtent au premier.
 
La vieille lui fait les honneurs de la pièce puis la laisse seule, la priant de se mettre à son aise et de se reposer : elle reviendra la chercher dans un moment pour le dîner.
La chambre est grande, belle de par son mobilier rococo et feutrée de par ses rideaux épais, elle possède une petite salle de bains contiguë.
Elle ne donne pas sur le Campo San Polo mais à l’arrière, sur des jardins minuscules.
Pauline ne sera pas incommodée par les rumeurs nocturnes du Carnaval sur la place et elle pourra toujours y descendre pour prendre part aux spectacles.
Ce n’est certainement pas l’oncle qui va lui interdire de sortir !
L’idée l’amuse un instant mais est chassée aussitôt par une question qu'elle se pose : pourquoi donc Fabia et Giacinto n'ont-ils pas élu domicile ici ? 
Seraient-ils devenus aussi snobs pour préférer une chambre dans un grand hôtel à une comme celle-ci, juste pour le plaisir d'être vus dans un lieu à la mode ?
C'est possible.
Nous avons tous tellement changé -se dit-elle au comble de la mélancolie.
 
Elle remarque une grande enveloppe placée bien en vue sur un secrétaire.
Celle-ci contient une bonne somme d’argent qui tout à coup la met mal à l’aise.
La manière de faire indique clairement que de cet argent, il ne saurait être question de parler lorsque, tout à l’heure, elle rencontrera enfin le propriétaire des lieux.
Elle a vite fait de compter la somme : cela permettra de couvrir plus que largement le problème qu’elle doit encore régler le lendemain : depuis Cannes, elle a pris une option sur deux déguisements d’époque en location, se réservant le droit d’en choisir un après essai.
Le prix représentait à peu près deux semaines de ses revenus mais elle savait que Fabia et Giacinto auraient eux aussi procédé de la sorte, comme il convient de le faire lorsque l’on veut « être » vraiment dans le Carnaval de Venise.
 
Quelle déconvenue soudain ! Au fond de l’enveloppe, il y a une feuille avec toute une liste de restaurants tapée à la machine ! 
L’oncle l’héberge, c’est un fait, mais il lui fait ainsi comprendre avec cette somme hors de propos et sa page imprimée qu’il a pourvu à ses frais de bouche dans les meilleures « cantines » mais aussi, du même coup, qu’il ne compte pas l’avoir pour quatre jours à sa table…
Adieu le costume !
Elle devra attendre l’arrivée de Fabia et les deux qu’elle avait sélectionnés auront été remis à la location d’ici là…
Tant pis ! Elle se contentera de ce qui restera.
Décidément, il valait la peau des fesses, le café de Brescia !
 
Elle prend une douche, remet ses cheveux en ordre, range son tailleur pour passer un pantalon noir et une chemise blanche très « classe ».
Elle se veut au moins représentante du « bon goût français » face à l’ogre pour l’unique repas que, visiblement, il veut bien prendre en sa compagnie.
 
Quand la vieille vient frapper à sa porte, elles descendent au rez-de-chaussée jusqu’à une salle à manger qui se trouve tout au fond du couloir que Pauline avait aperçu dans le vestibule.
L’ogre attend à l’entrée et s’incline brièvement pour la saluer. Il l’escorte à sa chaise avant de prendre place lui-même.
La pièce est très richement ornée de tableaux anciens qui en disent long sur la fortune du maître de maison.
D’après ce qu’elle a pu en voir dès le premier coup d’œil, l’homme, qui a dans les soixante-cinq ans, porte beau.
Il est grand, très grand même, a une chevelure drue d’un blanc de neige qui laisse à penser qu’il fut, comme beaucoup de Vénitiens, extrêmement blond autrefois.
Son air martial et distingué se double d’un regard magnétique, des yeux d’un bleu presque turquoise et Pauline réalise alors que Enzo, le fils de Fabia et Giacinto, tient la précieuse couleur de ses iris de ce côté paternel de la famille.
 
Comme elle l’avait prévu, l'oncle ne fait aucune allusion à l’argent mais lui souhaite la bienvenue en se déclarant désolé de l’incident qui lui est arrivé, se lamentant que l’Italie ne soit plus l’Italie désormais, avec tous ces étrangers qui se sont introduits dans le pays ces dernières années, ces « extracommunautaires » morts de faim qui ne vivent que de vols…
Pauline se dit que ça commence mal, qu’elle va maintenant avoir droit au couplet sur la déliquescence du gouvernement Prodi.
Et puis, sincèrement, elle en a assez de la soupe sécuritaire, vraiment assez avec tous les discours que l’on entend aussi en France.
Sa mâchoire se crispe, elle devient nerveuse.
Elle se tait et pense qu’elle ne serait pas étonnée qu’il y ait, quelque part dans un recoin de la maison -comme c’était le cas il y a vingt ans chez sa toute première logeuse -avant la chambre d’étudiante avec Fabia- un portrait nostalgique du « Duce »…
 
Mais l’oncle a déjà changé de sujet.
Il s’enquiert d’elle, de son installation, de sa fatigue, de son appétit tandis que Trotte-Menu survient à point pour apporter les plats.
Pauline, qui est plus morte de faim que les « extracommunautaires », apprécie à sa juste valeur ce repas soigneusement préparé, une belle composition autour de ce que la cuisine traditionnelle vénitienne a de meilleur : vitello tonnato, polenta e bacalà, fegato alla veneziana se succèdent.
Elle a retrouvé son sourire.
 
Le « Sior Padovan » lui parle maintenant de la France et de la Côte d’Azur.
Il a connu le photographe Lartigue du temps où il travaillait pour le Ministère des Biens Culturels. Il a été un temps en poste à Paris.
Mais -déclare-t-il soudain- il a été mis à la retraite d’office.
-Une retraite juteuse qu’il touche depuis de nombreuses années- ajoute-t-il en riant à s’étouffer.
Puis son rire s’éteint.
Il y a un instant de silence et, en la fixant dans les yeux, il reprend : « Il y avait eu un scandale ».
Elle soutient son regard tout autant qu’il dure, muette.
Elle s’en veut presque d’avoir pensé dès qu’il a dit ces mots « Tiens, encore une histoire de corruption » car elle sait que cette idée du « Tous pourris » qui colle à l’administration italienne est d’autant plus stupide que le France n’a rien à envier de ce côté-là à sa sœur transalpine.
 
Sans doute veut-il dissiper le malaise mais il tombe mal quand il lui demande pourquoi elle représente des artistes mais ne peint pas, elle.
Elle ironise « J’ai eu la bonne idée de me rendre tout de suite compte que je n’avais pas de talent ! », elle ne peut tout de même pas crier la vérité « Le peintre, le vrai peintre, le grand peintre, c’était Sandro ! »
C’est douloureux, c’est même plus douloureux qu’on ne l’imagine puisque Sandro n’a pas peint lui non plus et que…
Non, non, ça fait trop mal à seulement y penser !
 
Et voici que l’oncle porte l’estocade, comme s’il avait eu vent de quelque chose autrefois.
Il veut savoir si elle a des enfants. Elle ne répond « Non » que d’un signe de tête.
Il dit que c’est dommage, qu’il n’y a que notre descendance pour nous continuer, que c’est là tout le souci que pose Venise, celui d’avoir été bâtie en vase clos, sans possibilité d’extension, infertile en somme…
 
Elle a envie d’être méchante et de lui rétorquer que si lui n’a pas d’enfant, il a un neveu et que sa descendance est assurée par le bon banquier Giacinto avec lequel il doit avoir bien des points communs … Mais elle préfère fixer sur le mur qui lui fait face un tout petit Canaletto qui fige dans des tons un peu obscurs une portion du Canal Grande.
 
Le repas touche à sa fin.
L’oncle croit qu’elle va vouloir sortir. Elle répond négativement car elle se sent lasse.
Il le déplore car, dans le cadre du Carnaval, on donne ce soir et pour une seule représentation dans un théâtre tout proche une pièce de Dario Fo.
Dario Fo ! Ça alors ! Plus communiste que les communistes ! Anarchiste même !
Pas une seule de ses œuvres qui ne soit empreinte d’un profond humanisme…
L’oncle est un homme bien étrange.
Peut-être qu’il n’y a pas ici de portrait du « Duce »…
 
Il lui parle alors du lendemain soir, samedi, et du grand bal qui aura lieu sur la Place San Marco.
Il tient à sa disposition, si elle souhaite s’y rendre, quatre ou cinq costumes qui étaient ceux de sa mère. La domestique la guidera sous les combles, là où ils sont entreposés, si Pauline le désire.
 
Pauline est stupéfaite.
Même si elle ne veut pas aller seule à un quelconque bal et qu’elle attendra Fabia et Giacinto pour celui du mardi, préférant passer ses autres soirées à découvrir des spectacles de rue festifs, le problème du déguisement se résout ainsi comme par enchantement …
Si elle ne se retenait pas, elle embrasserait l’oncle !
Elle se contente de lui souhaiter une bonne nuit.
En français.
Il appréciera, elle le pressent.
 
Remontée dans sa chambre, elle prend conscience de son épuisement.
Vraiment pas de quoi regretter Dario Fo !
Elle se déshabille et avant de se confier aux bras de Morphée, elle ouvre toute grande sa fenêtre.
La pluie a cessé pour un instant et il ne fait pas vraiment froid pour un mois de février dans la ville lacustre.
C’est entièrement nue qu’elle observe la lune au-dessus des jardins voisins en pensant aux journées qui l’attendent…
 
 
 
 
(A SUIVRE)