Art Shay Simone de Beauvoir in Chicago 1952

 

Simone de Beauvoir la scandaleuse le centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir couverture du  Nouvel Observateur 2008

 

Photo © Art Shay
 
 
Vous serez fort aimables de ne pas intervenir, si d’aventure vous passez sur cette note, quant à mon « retour ». De ce point de vue, rien n’est décidé. Je vis un « no man’s land » bloguesque où je m’efforce de démêler les fils entre mon désir d’écrire aux yeux de tous et celui de ne plus le faire.
Néanmoins, je savais que l’envie (cette envie qui doit présider à tout écrit) me viendrait ce soir pour parler de Beauvoir. L’envie m’est déjà passée tout près le 28 décembre pour saluer les 40 ans de la loi Neuwirth sur la contraception. Et puis, elle s’est encore éloignée.
Vos commentaires, s’il doit y en avoir, iront donc à Simone de Beauvoir et non à moi…
 
 
Voici qu’en cette semaine où l’on célèbre le centenaire de sa naissance, Simone de Beauvoir fait une nouvelle fois scandale.
Le coupable serait l'hebdo le « Nouvel Observateur » pour avoir fait sa une « Simone de Beauvoir, la scandaleuse » en publiant une photo de Beauvoir nue, prise à la volée (volée, diront certains) par l’appareil de Art Shay en 1952 aux USA alors qu’elle sort de son bain.
Télérama, dans un accès (excès) de purisme et/ou de pudibonderie braie à l’horreur et à la trahison sur ce que l’on ne fait pas pour vendre (ce ne sont pas les fesses de Sartre que l’on aurait mises en couverture !).
Ailleurs, ce blog (desordre.net) détaille les retouches faites pour nous rendre une Beauvoir sexy en phase avec les canons esthétiques de 2008.
Regardez bien les deux images. Mais qui se fiche de ces minuscules retouches ?
Beauvoir sur la première comme sur la seconde est tout simplement, tout naturellement, belle.
Quel con aurait envie de parler ici de cellulite?
Et quel autre (encore plus con) pour clamer en son nom que -parce qu'elle était Beauvoir, l'icône au turban- elle contesterait la publication de cette image dont elle avait connaissance puisqu'en entendant le déclic de son Leica, elle avait traité Art Shay de "Vilain garçon"?

Si ce sont les associations de femmes à "tirer les premières", je serai bien déçue d'elles.
Lorsque Beauvoir laissait la porte ouverte quand elle prenait un bain chez un ami d'Art Shay - lui-même proche de Nelson Algren - (le photographe l'avait amenée là car il savait qu'il y avait une salle de bains, un luxe encore en cette année 1952), c'est qu'elle n'avait ni honte, ni pudeur de son corps et de sa féminité devant un groupe d'hommes.
Il ferait beau que nous, ses "petites-filles", la "censurions" cinquante-six ans plus tard !
 
Non, cette photo n'était pas inédite comme le prétendent quelques grincheux (dont l'Assouline !).
Je la connais  (celle du haut, l’original sans retouches) depuis septembre 2006, date de parution chez Grasset du livre de Hazel Rowley « Tête-à-tête : Beauvoir et Sartre, un pacte d’amour » où elle figure dans le cahier central d'illustrations (on peut aussi la voir dans cette galerie).
Nul n’a alors parlé de celle-ci pour en faire tout un fromage.
D’ailleurs, qui a lu ce livre (pas l'Assouline, apparemment...) ?
Et qui peut penser une seule seconde que le « Nouvel Obs » se vendra plus et mieux pour les fesses de Beauvoir ?
Quel mauvais procès qui révèle toutes les régressions que notre minable décennie tend à imposer de plus en plus  !
Beauvoir ne peut pas faire vendre, elle qui, hélas, ne "se" fait pas assez vendre, pas assez lire…
 
Quant à cette épithète de « scandaleuse », mais bien sûr que Beauvoir le fut !
De par sa vie, de par ses œuvres, elle le fut constamment.
Adorée ou haïe, idolâtrée ou vouée aux gémonies, elle est celle par qui le scandale arriva en 1948 lors de la parution du « Deuxième sexe ».
 
Ce texte qui peut apparaître de nos jours daté mériterait pourtant qu’on y revienne.
Par celui-ci, Beauvoir nous a toutes un peu faites.
Texte d’une bourgeoise, disait-on alors (et rejeté à ce titre dans les franges communistes de l’époque), ce panorama de la condition féminine au XXème siècle est malheureusement bien souvent encore le reflet d’un certain quart monde de 2008 où la femme qui ne travaille pas dépend entièrement de l’homme.
Si bien des choses ont changé, s’il y a dans cet essai des affirmations qui étaient dès le départ exagérées (le « on ne naît pas femme, on le devient », les variations autour d’une homosexualité -bisexualité- en toute femme, les pages sur le rapport de la mère avec son enfant etc.), il en demeure néanmoins que l’ensemble est juste même sur les constatations que l’on voudrait dire aujourd’hui dépassées et obsolètes (les pages sur la vieillesse, par exemple, parce que le bât blesse dans notre société convaincue de jeunisme).
Le tort fut de ceux qui prirent ce texte qui était un jalon pour la Bible.
Ils amenèrent à lui conférer une dimension intouchable alors que c’était le point de départ de ce que nous ne cessons de continuer par nos luttes, quitte à emprunter parfois des chemins de traverse.
Camus pensait qu’elle y avait ridiculisé le mâle français.
Même un Camus peut se tromper.
Elle n’avait fait que contribuer à donner aux femmes quelques unes de leurs clés. A elles ensuite d’ouvrir les portes et de peindre un paysage différent.
Nous l’avons fait.
Mais pas complètement et rien n’étant jamais acquis, non seulement il reste beaucoup à faire mais aussi beaucoup à préserver.
 
La vie de Beauvoir ?
Comment en parler ?
Nous ne la connaissons que par ses livres. Et encore ! Nous avons surtout retenu le fameux pacte des amours « nécessaires » et des amours « contingentes » passé avec Sartre.
A seize ans, j’en faisais un credo.
Un peu plus tard, en découvrant que Sartre et elle étaient un couple qui, très tôt, n’avait plus fait l’amour ensemble, j’en ai eu une toute autre lecture et je me suis peut-être à mon tour sentie un peu « flouée ».
Mais à qui la faute ? Etait-elle responsable de ce qui était mis en avant ?
 
Beauvoir fut femme.
De Lettres. De Vie.
Elle bouscula tout.
Les traditions de son milieu d'origine bourgeois, catholique et traditionnaliste, la chape professionnelle (elle dut renoncer à l’enseignement déjà pour scandale), le cercle intellectuel parisien de l'après-guerre et même celui qui gravitait autour de Sartre.
Elle se trompa aussi, comme tout un chacun (elle n’était pas une déesse mais un être humain), et il y aurait beaucoup à dire sur son attitude durant la seconde guerre mondiale où elle manqua à l’appel de l’engagement intellectuel ou sur son féminisme trop radical des années 70.
Mais celle que Sartre avait nommée « Le castor » et que le mépris de quelques aigris taxa de « Grande Sartreuse » écrivit le meilleur essai féminin du XXème siècle et au moins deux ou trois textes admirables (« La femme rompue », « Une mort très douce », « L’invitée »).
Curieusement, l’on se souvient généralement (Françoise Sagan notamment) de Sartre comme d’un personnage sympathique et de Beauvoir comme d’un glaçon ou d’une jalouse autoritaire.
Curieusement, ses vrais intimes (Jacques-Laurent Bost, Claude Lanzmann -avec lequel elle vécut longtemps-) n’ont pas écrit sur elle.
De Sartre, on a des « portraits vivants », ne serait-ce que par Beauvoir elle-même; de Beauvoir, on n’a que des entretiens télévisés avec une femme âgée un peu distanciée de tout, pouvant paraître ainsi hautaine alors qu’elle n’était que statufiée par ceux qui l’interrogeaient.
 
Pour la lire vraiment, il faut tout lire (je ne peux malheureusement parler que de ce qui est actuellement publié) et tout recouper : récit contre fiction, lettres contre narration, c'est à ce prix qu'est le peu que nous pouvons apprendre de qui fut réellement Simone de Beauvoir.
S'immerger dans les fameux « journaux » qui vont de « Mémoires d’une jeune fille rangée » à « La cérémonie des adieux », les romans dans lesquels les mensonges policés des premiers cités se dévoilent (« Anne ou quand prime le spirituel » contre les « Mémoires d’une jeune fille rangée », « L’invitée » contre « La force de l’âge » ou encore « Les mandarins » contre « La force des choses » pour ne citer que ceux-ci) ainsi que les lettres, celles à Sartre mais aussi les « Lettres à Nelson Algren ».-les plus belles sans doute- qui montrent une autre Beauvoir (celle de la photo ?).
Car le grand amour de Beauvoir fut certainement cet auteur mineur américain.
Et non Sartre.
Sartre fut en revanche un choix de vie. La question demeure de savoir si ce choix fut le bon. Si elle fut heureuse.
« La cérémonie des adieux » qui narre les dernières années d’un Sartre que l’on éloigne d’elle peu à peu, pris dans la toile d’araignée du dit Benny Levy laisse un goût amer.
Quant à elle, si elle est enterrée auprès du philosophe au cimetière Montparnasse, elle l’est avec à son doigt l’anneau d’argent que lui avait offert Nelson Algren.
 
Chez elle, le cérébral l’emporta sur le sensitif, la philosophie sur l’émotionnel.
Le sentiment ? Oui, mais...
Elle était existentialiste, après tout, n’est-ce pas ?
Et je vous fiche mon billet (ça oui, j’en fais le pari sans hésiter) que de ce point de vue, ce sont ses écrits à elle qui passeront à la postérité avant « L’être et le néant ».
Beauvoir vieillit bien mieux que Sartre.
Regardez (Niark, Niark !) comme le « Nouvel Obs » nous la fait redécouvrir…alors qu’elle a cent ans en ce jour !






PS: Je conseille aux amateurs éclairés (de Beauvoir et non de photos de nus) de se procurer l'excellent "Magazine Littéraire" de ce mois-ci,  une fois de plus incontournable avec son dossier "Simone de Beauvoir, la passion de la liberté" qui contient quelques extraits des inédits "Cahiers de jeunesse" à paraître en mars chez Gallimard.