Catherine Robbe-Grillet aka Jeanne de Berg.


  

Cette note aurait dû suivre, jeudi, la présentation la veille au soir sur France 2 de l’émission « Les tabous… du plaisir féminin » mais je n’avais pas eu jusqu’ici le temps de la rédiger « au propre ».

 

 

Longtemps, durant la décennie passée, quand il s’est agi de parler du BDSM à la télévision, on voyait invariablement le couple formé de Salomé et Mastermind.

Malgré toutes les réserves que faisaient certains, on aurait pu trouver nettement pire.

Je me souviens notamment d'une excellente « Marche du Siècle » (en 1998 me semble-t-il) où , à une heure de très grande audience, ils avaient tous deux « éclairé » le BDSM par des mots simples mais étincelants.

Il y avait un seul problème qui m'a toujours été immédiatement opposé lorsque je disais ma sympathie pour ces deux-là : leurs « happenings » dans des soirées payantes et leurs cassettes diffusées commercialement qui les situaient malgré tout dans un contexte un peu à part, un cercle du BDSM quasiment professionnel.

On finissait par en oublier le « vrai » couple, le duo amoureux authentique qu’ils formaient aussi et sur ce point, la publication de « Soumise » est arrivée trop tard et,  de plus, ce n’était hélas pas réellement un bon livre, un de ces livres « bien écrits » qui aurait pu faire date dans la dite  « littérature » BDSM.

Puis Catherine Robbe-Grillet a pris la relève. Et là, tout a changé.

Quelle que soit l’émission (même le plus minable des shows de télé-réalité comme l’autre soir) où elle apparaît, elle transcende tout.

Ce n’est pas le fait -comme il a été dit lors de ce programme - qu’elle soit l’une des figures les plus « connues » du SM (car ce que l’animatrice sous entendait là était son nom et sa position d’ « épouse de ») qui est intéressant en elle, c’est son parcours et comment elle le raconte, puis, au-delà de ce chemin personnel, les quelques clés -claires et exactes, sans prosélytisme ni appartenance à tel ou tel « courant » BDSM- que cette femme remarquable donne de façon agréable et quasiment didactique (c’est en cela qu’elle s’adresse à tous, adeptes ou non) sur le sadomasochisme en général.

 

Chez elle, il n’y a aucun « paraître », seulement de l’ « être ».

Une femme comme les autres, plus toute jeune, très sobrement -presque austèrement- vêtue (loin, bien loin du cliché redondant de la Sexy Domina latexée).

Belle d’une de ces beautés intrinsèque et sans fard qui se restent fidèles au cours des ans comme elle apparaît avec des tresses sur la  photo de couverture de son journal intime 1957-1962 « Jeune mariée » (Fayard), belle comme elle m’a semblée lorsque je l’ai croisée une seule fois, il y aura bientôt trente ans de cela, habillée d’un chemisier blanc et d’une jupe bleu marine, auprès de son mari dans un festival de cinéma alternatif du Sud-Est.

 

Si elle touche, si elle plaît à soumises comme à dominantes, à soumis comme à maîtres, si elle est de ce fait aussi notre meilleure « ambassadrice » auprès du monde « vanille », c’est par ce naturel, cette absence de chiqué, cette complète authenticité.

Elle fascine, on en arrive à oublier tout le « décorum » tape à l’œil de cette émission plutôt vulgaire en soi, parce que quand elle parle, elle ne se met pas en avant, qu’elle n’a rien de « croustillant » à raconter. Elle dit « les choses », toutes les choses, mais très simplement et avec une distinction de Grande Dame.

Et de femme de lettres.

Une intellectuelle, oui, mais qui s’exprime sans employer aucun terme « ronflant », sans renvoyer sans cesse à la psychanalyse ou je ne sais quoi d’autre.

Une sincérité absolue.

 

Il y a sa « genèse » à elle, son attirance d’adolescente éduquée dans des institutions catholiques qui « fantasma » sur les tableaux de martyres des saints (proches des mises en scènes qu’elle aime à exécuter aujourd’hui et qu’elle narrait dès le début des années 80 dans son livre « Cérémonies de femmes » (Grasset).

 

Soumise, elle fut au tout début et à la présentatrice (une vraie dinde!) qui se dit féministe et s’étonne de pareil « désir », de semblable « plaisir », elle explique la relation SM comme une parenthèse dans « un rapport d’égalité qui bascule dans une totale inégalité l’espace d’une heure ou d’un jour » mais égalitaire avant et égalitaire après ce jeu de rôles dont elle ne veut pas qu’il soit galvaudé et pour lequel elle précise que « pendant qu’on le vit, on y croit vraiment ».

 

Maîtresse elle devint et elle est demeurée, dominant hommes ou femmes, et elle fait passer un souffle d’émotion en expliquant que dominer une femme c’est différent puisque c’est une image en miroir qui s’impose alors et que quelque part « moi, c’est elle et elle, c’est moi. »

C’est une relation de ce type qui doit à l’heure actuelle avoir une place de choix dans sa vie puisqu’on l’écoute rendre hommage à cette « esclave » que l’on ne verra pas mais qui est dans la salle et qui a voulu lui être dévouée sa vie durant.

 

On la laisse bien peu « dire » (les émissions de télé de notre temps ne s’y prêtent guère).

Elle a tout de même le temps d’expliquer sa dualité : d’un côté Catherine Robbe-Grillet « la femme la plus douce et la plus accommodante qui soit » et de l’autre Jeanne de Berg, la dominatrice et l’écrivain.

Cette « célébrité » qu’elle vécut peut-être comme un étalage de trop, elle ne la voulait pas mais elle laissa faire lorsque Paris-Match publia un article suite aux rumeurs qui couraient sur l’identité réelle de l’auteur des « Cérémonies de femmes ».

 

Depuis, elle assume en plein jour ce qu’elle savait déjà assumer en secret (voir « Le petit carnet perdu » publié cette année chez fayard), ce continuel aller-retour entre son monde quotidien et son univers « théâtralisé ».

Elle ne nie pas qu’elle a de la chance, que l’étiquette sadomasochiste est plus facile à porter pour qui est « connu » mais elle se sait « dérangeante » pour quelques uns qui choisissent le parti pris d’en rire.

Et puis, enfin, pour qui l’apprécie comme c’est mon cas, arrive cet instant magique où, de sa si belle voix flûtée et sur l’un de ses gestes élégants de la main, elle évoque son leitmotiv, celui de ses écrits : au-delà de la douleur, au-delà des rites et des gestes, le SM n’existe que parce qu’il est « cosa mentale »…