Quand l'embryon part braconner, un film  de Koji Wakamatsu, 1966, distribution française Zootrope 2007, inédit.

                                                      Photo © Zootrope Distribution
 
 
 
Après l’avoir enfin « vu », je demeure surprise de l’interdiction aux moins de 18 ans faite au film japonais de Koji Wakamatsu par la commission de censure française connue pour être l’une des plus « libres » au monde.
Qu’y a-t-il donc dans ce court (72 mn) long métrage datant de 1966, inédit dans l'hexagone et distribué par Zootrope depuis le 3 octobre 2007, qui en ait autant offensé les membres ?
 
On pensera peut-être que je suis particulièrement laxiste envers lui parce qu’il parle de BDSM.
Justement, il n’en traite pas.
La relation qu’il met en scène est tout, sauf consentie.
 
Et si, avant d’en revenir à ce « moins de 18 ans », je me permets de conseiller ce film  (actuellement diffusé dans trois salles à Paris, Bordeaux et Lyon) aux pratiquants BDSM qui me lisent, c’est précisément parce que le scénario pointe là-dessus, sur cette différence qui est notre pierre fondatrice.
 
Après une soirée un peu trop arrosée, une jeune vendeuse suit son patron dans ce qui paraît être sa garçonnière.
Celui-ci lui fait prendre un somnifère quelques minutes après leur arrivée et profite de son sommeil pour la ligoter et la fouetter sauvagement, se vengeant ainsi de sa haine des femmes, sa mère et son épouse principalement et -plus loin encore- de sa phobie de la naissance, cet instant où l’embryon quitte le paradis utérin pour partir braconner dans l’enfer de la vie.
On a, comme on le voit, affaire à un grand malade.
 
Au lendemain de cette nuit, devant la fille qui se plaint, il escompte bien s’en tirer par quelques billets.
Comme celle-ci les refuse, la névrose du personnage devient psychotique et il enferme la jeune femme pour la réduire en esclavage afin de la « parfaire » et -peut-être- revivre à travers elle (en qui il voit le sosie de son épouse disparue) l’histoire de son mariage raté.
Violence des actes et du vocabulaire, le film atteint là durant un quart d’heure sa plus haute tension. Elle n’est pas sans issue (le film n’est donc pas sans morale), l’héroïne en réchappera et se vengera.
 
A lire ce résumé quelque peu bâclé, qui n’est que l’une des clés de lecture de « Quand l’embryon part braconner », on saisit bien qu’on n’a pas là « LE » film BDSM.
Que de semblables individus existent et puissent chercher dans le BDSM une occasion d’exutoire pour leurs pulsions sadiques et leur haine du sexe féminin (ou masculin car le double en miroir de cet Adam doit, lui aussi, bien exister quelque part dans une Eve) est une chose à peu près certaine. Comme est certaine qu’ils n’aient pas même à passer par les voies du BDSM, la maltraitance physique ou psychologique n’a pas besoin de noms pour être.
 
Revenons-en à cette interdiction.
Il ne s’agit certes pas de dire ici que ce film était tout public.
Mais ma stupéfaction provient du fait que j’ai appris que les films interdits au moins de 18 ans ne sont pas « passables » dans le circuit télévisuel.
L'affaire de ce film déjà ancien est cependant emblématique: à cette heure où, en France, la plupart des longs métrages sont coproduits par les chaînes de télévision qui ne sont pas philantropes et s'assurent ainsi une diffusion rapide sur leurs canaux, on peut craindre que désormais ne soient plus mis en route que des scenarii gentillets et aseptisés ou, pour le moins, visibles par des "yeux de seize ans".
Pour avoir revu cette année sur « Arte », « Le dernier tango » et « L’empire des sens » (dont Wakamatsu fut le producteur), je comprenais mal l’indignation de Zootrope qui a porté l’affaire de "Quand l'embryon..." devant le Conseil Constitutionnel.
Elle est pourtant fondée.
Les deux films que je viens de citer ont vu, au fil des ans et sans que je le sache, leur « label » redescendre à une « interdiction aux moins de 16 ans », ce qui leur ouvre aujourd’hui les portes des secondes parties de soirée télé.
Le sigle « moins de 18 ans », lui, équivaut à la grande mise à l’écart infamante.
Et sincèrement, on se demande en quoi ce film de 1966, qui m’a paru par bien des aspects très daté et -au risque de faire hurler quelque chaisière- bien désuet dans cette violence fictionnelle qu’il présente par rapport à ce que l’on peut voir de nos jours, a pu déclencher semblable tollé.
 
« Image dégradante de la femme » demeure -si j’ai bien compris- le fondement de la décision de la commission de censure, reprise ensuite et validée par la Ministre de la Culture.
Bien que pour moi, l'image dégradante de la femme ne se situe pas exactement dans ce type de conditions (art, cinéma, littérature) mais dans d'autres champs, plus proches de la réalité quotidienne, je puis concevoir que d'aucuns l'aient trouvée dans ce long métrage (et j'ai choisi volontairement l'image disponible du film qui en "parlait" le plus).
Mais tout de même, ce film ne la montre pas gratuitement (et en cela je récuse totalement ce que j’ai pu lire ici ou là) : elle a une cause bien claire et mise en évidence, la maladie mentale du héros, et un aboutissement, la femme se libère de son tortionnaire à la fin.
Quant à la forme, le film (qui fut tourné en cinq jours chez Wakamatsu lui-même avec de très petits moyens) nous dévoile bien aujourd’hui combien elle relève de la fiction : les coups de fouet en noir et blanc sont du maquillage parfait, il ne bouge pas d’une scène sur l’autre alors que les heures (de l'histoire racontée) passent. Quant aux "portées" de ces mêmes coups de fouet, elles "atterrissent" dans la scène du couloir à une bonne trentaine de centimètres... sur le sol -bien devant la chair qu’elles sont sensées frapper- ça se voit à l’œil nu.
Côté "osé", le bref échange érotique du début du film est l' illustration d’une fort étrange gymnastique (avec la censure nippone des années 60 probablement) qui pourrait tendre à laisser penser que l’on fait l’amour par le nombril (d’autre part, quelques répliques de la femme affirment nettement qu’il n’y a pas eu de rapport lorsqu'elle vilipende l'impuissance de son "maître").
Ce n'est donc pas non plus sous son aspect pornographique au sens légal du terme que ce film a été jugé par notre commission de censure.
 
Au début du printemps de cette année, un fort mauvais opus de Roland Joffé (celui qui fut jadis palmé à Cannes pour « Mission »), se nommant « Captivity », montrait une femme prisonnière, torturée par un maniaque dans une ambiance d'oppression caractéristique du genre "thriller" qui en rendait les images insoutenables et un rythme de montage tout à fait « 2007 » qui ne faisait qu’accroître la violence du style. Ce film est sorti en salles avec la seule interdiction « moins de 16 ans ».
 
Alors, on y perd son latin.
Parce que « Quand l’embryon… » montre une violence indéniable, est choquant sans doute mais ….c’est aussi une antiquité !
Et c’est dans cette antiquité qu’il trouve sa seconde clé de lecture : celle qui est réellement subversive, celle qui est politique.
Wakamatsu, ancien yakusa et militant gauchiste, faisait de ses films de « l’agit’ prop’ » Il aimait détourner l’érotisme de son cinéma de genre « pinku eiga » ( ou "pink") au profit d’un discours social.
Discours qu’il voulait plus choquant que le premier (lire ici une entrevue avec le cinéaste parue le 3 octobre dans « Libération »).
 
Tout cela a bien vieilli aujourd’hui (et ne peut en aucun cas avoir justifié une arrière pensée de la commission de censure tant c’est naïf).
Le héros de « Quand l’embryon.. » a du mal à vivre dans un « pays qui depuis la guerre a perdu ses valeurs » et quant à la jeune femme, au plus fort de son désarroi, elle s’interroge sur la nécessité d’une évasion car « du rôle d’esclave sexuelle au rôle d’esclave sociale qu’y a-t-il a changer, c’est toujours lui mon patron…. ».
 
Peut-être est-ce seulement pour ces quelques répliques (et pour un esthétisme échevelé : images en surimpression, onirisme surréaliste de deux ou trois plans) que je conseillerai malgré tout aux plus de 18 ans de se dépêcher d’aller voir « Quand l’embryon part braconner » s'il passe ou quand il passera dans vos villes.
 
J’ajouterai toutefois qu’il faut quelque peu s’intéresser au Japon.
Sans cela, la séance risque pour de bon d’être mortelle…pour le spectateur !