Alain Robbe-Grillet Un roman sentimental Fayard 2007

 

Avertissement :
 
J’ai pleinement conscience que je vais peut-être, ce soir, en quatre (et plus) années de blog, choquer pour la première fois.
Puisque le titre de ma note est clair et que tout le monde à cette date, je pense, sait de quoi je vais parler, faisons un deal : selon votre propre ressenti ou sensibilité, ne lisez pas plus avant car je vais prendre, moi, ici, le parti de ce livre sans toutefois conseiller de le lire par simple respect du libre arbitre.
En outre, je rappelle que dans « BDSM et littérature », il y a une conjonction de coordination, ce qui signifie que je traite d’un ouvrage qui pourrait (conditionnel) pour des raisons d’ordre littéraire "familial" avec Sade intéresser les pratiquants BDSM mais non qu’il y ait un quelconque rapport entre le BDSM et cet ouvrage.
 
 
 
Je me suis toujours demandé si les critiques qui font la recension des ouvrages qui paraissent (ou des nouveaux films) les lisent ou les voient.
J’imagine souvent le docte spécialiste de cinéma, recevant cinq ou six DVD promo par semaine visionner l’un d’eux, se levant pour aller se préparer un thé, puis se relevant pour enlever sa pantoufle de la gueule du chien qui bave dessus et rater ainsi des passages importants, ce qui expliquerait les aberrations que l’on peut lire lorsque l’on a vu, soi-même, le film en salles.
Pour le livre, c’est pire encore. 
En cette année qui a vu paraître l’ironique « Comment parler des livres que l’on n’a pas lus » (il n’est pas sorti de mon imagination celui-là mais de la plume de Pierre Bayard et si celui-ci l’a écrit ce ne doit pas être sans raisons), on peut être à peu près certain que le zélé avaleur de pages appointé par les hebdos ou mensuels a l’art de la lecture en diagonale.
 
Tout cela pour dire qu’au début, ayant trouvé trop provocatrice l’intervention d’Alain Robbe-Grillet chez Frédéric Taddei à la télévision, je m’étais dit que, bien qu'étant une inconditionnelle du Pape du Nouveau Roman, je laisserais pour une fois aux autres le soin de chroniquer « Un roman sentimental » paru à la mi-octobre chez Fayard.
 
Puis les jours passent et s’amoncellent et, de feuille de chou en feuille de chou, j’observe un étrange ballet autour de ce titre : c’est à qui se montrera le plus indigné tout en concluant de manière doucereuse de façon à pouvoir à se rattraper aux branches des fois que…
A- Première hypothèse : Le livre fait scandale, procès ou je ne sais quoi : je l’avais prédit !
B- Seconde hypothèse : L’emballage sous cellophane protège l’Académicien de tout ennui : je n’avais pas hurlé à mort avec les loups !
Minable mascarade.
La palme ira au critique de « Libé » qui a eu tant peur de se mouiller qu’il s’est contenté de faire le catalogue des meilleures phrases écrites par les autres autour de ce « doigt » qui fait tant couler d’encre et dont il sera question dans quelques lignes.
 
On exclura de ce bal des tartuffes quelques blogueurs bouseux qui vomissent pompeusement A.R.G. au nom de la « perte des repères » mais qui, comme nos besogneux de la presse, ne semblent avoir lu qu’une page sinon rien du « Roman sentimental » et deux-vrais-hommes-en-blogs : Pierre Assouline (qui l’assassine) et Leo Scheer (qui l’admire).
N’aimant pas plus le blog de l’un que de l’autre pour des motifs très différents (Assouline -qui a reçu (mais oui !) le prix de la Langue Française- n’a pour mon goût écrit que des navets (Double vie, Lutetia...) et fait cependant feu contre tous sur sa page perso et Leo Scheer a cette détestable manie de prendre -comme le pire des blogueurs lambda- ses commentaires pour son Messenger, ce qui abaisse terriblement pour finir la qualité pourtant notable de ses posts), on pourra dire qu'aucun des deux ne m’a influencée lorsque j'ai décidé en ce jour de rajouter "malgré tout" mon grain de sel à l'affaire.
 
Alors de quoi est-il question ?
 
Alain Robbe-Grillet, cette légende qui n'a plus besoin d'aucune consécration pas plus que d'un scandale à mettre à sa boutonnière, vient de publier un ouvrage inattendu.
Enveloppé de cellophane, non massicoté, ce « Un roman sentimental » au titre antinomique avec son sujet comporte un petit autocollant de Fayard sur son emballage :
 
 « L'éditeur tient à signaler que ce « conte de fées pour adultes » est une fiction fantasmatique qui risque de heurter certaines sensibilités. L'ouvrage n'étant pas massicoté, il est préférable d'user d'un instrument coupant plutôt que de son doigt. »
 
Chacun reste libre d’y voir un « préservatif » contre une possible censure ou bien une facétie du vieil auteur, homme dont on sait qu’il prise fort l’humour, qui se serait trouvé un complice digne de ce nom dans la maison éditrice.
 
Mais c’est pure question de contenant et je ne fais pas ici mieux que les autres : je ne parle pas du contenu.
Allons-y.
Posons-nous d’abord la bonne question : ce livre est-il un Robbe-Grillet ?
Oui, parce qu’il le signe de son nom et le revendique.
Non, parce que le style, pour remarquable qu’il soit, n’est pas celui de ses autres ouvrages publiés chez « Minuit » (l’idiot qui dira que c’est sa femme qui l’a écrit -puisque l’inverse peut être mis noir sur blanc sans honte du ridicule- gagne une saucisse au bout du nez toute l’année !).
 
Donc, ce n’est pas un Robbe-Grillet comme les autres.
C’est une parenthèse qu’il s’offre. De luxe.
Et certes pas pour de l’argent (le contrat qui le lie à Fayard pour ce titre est très loin d’être à son avantage).
 
Pourquoi ce livre ? Quel mystère a conduit à sa naissance ?
Désir de mettre enfin en mots dans un verbe parfait ces brouillons de fantasmes qu’il dit l’accompagner depuis sa pré-adolescence ?
Volonté -alors qu’il fait partie des « Immortels »- de tirer un grand coup de pied dans la fourmilière du bon-à-écrire, du bon-à-penser, du bon-à-vivre, de ce politiquement-moralement-socialement correct qui va nous étouffer tous l’un de ces quatre, de faire un manifeste du fait que la littérature peut tout (se) permettre ?
L’une comme l’autre de ces raisons peut être la bonne. Comme les deux ensemble.
Et elles suffiraient largement.
 
Je (on m’autorisera cette parenthèse) suis plutôt bégueule en matière d’images et de langage -dixit Marden- mais je ne me choque jamais des choses qui sont bien écrites et c’est le cas ici, ces quelque 260 pages sont d’une telle virtuosité de style et de langue que j’ai apprécié ce livre sans pouvoir l’assimiler à de la pornographie malgré le jugement généralement porté sur lui le classant sans l’ombre d’un doute dans cette catégorie.
 
Je n’ai pas envie de me perdre ici à débattre de la différence entre la fiction et le réalisme, entre le narrateur et l’auteur pas plus qu'entre le fantasme et l'acte, ni d’expliquer durant vingt lignes que ce n’est pas celui qui écrit qui fait.
Pas non plus le désir de développer [puisque je ne peux en citer aucun extrait] que ce roman est admirablement écrit, qu’il entre dans la lignée de Sade (j’y reviendrai), de  « L’Anglais décrit dans le château fermé » de Mandiargues, du « Château de Cène » de Bernard Noël (et même de mon cher « Aurora » de Leiris pour sa froideur de glace et pour l’immaculée blancheur des ses pages qui ne réussissent jamais à se teinter du rouge qu’elles décrivent…).
Faudrait-il à nouveau remettre les cartes en jeu sur la table et décider de brûler tous ceux-là pour brûler en ce novembre 2007 Robbe-Grillet ?
 
Mais (me faisant l’avocat du diable) puisque ces livres étaient déjà écrits, était-il utile d’y revenir et était-il nécessaire d’aller jusqu’à ces descriptions extrêmes de torture et d’horreur, devait-il (Robbe-Grillet) absolument mettre des enfants en scène de la sorte ?
Non, bien sûr que non (mais qu’est-ce que l’ « utile » et la « nécessité » en littérature ?) sauf que le « Roman sentimental » a plus d’un niveau de lecture, qu’il est truffé de clins d’œil littéraires (même à Robbe-Grillet !), se faisant souvent miroir du XVIIIème, que c’est l’œuvre sadique (et non sadienne, pas de philosophie ici) d’un auteur qui pourtant déteste l’écriture de Sade - ce qui n’est pas le dernier de ses paradoxes- qu’elle reprend sous maints aspects la structure (mais pas le style) des « 120 journées de Sodome » et que l’âge des protagonistes de ces « Journées »…
Que dans « Un roman sentimental », on mange des petites filles mais que, on nous l’a dit sur le sticker, c’est un conte et que dans le « Chaperon Rouge », le loup bouffe la grand-mère... mais aussi la petite fille !
Ah bon ! Mais il n’y a pas de chasseur chez Robbe-Grillet à la fin ? Et bien non.
 
Il y a quoi à la place ?
Le tragique inéluctable.
Il y a la mort.
 
C’est peut-être là que tient toute l’originalité de Robbe-Grillet dans sa façon d’avoir traité ce thème du (des) fantasme(s) sadique(s).
C'est peut-être ce qui fait que j'ai aimé son roman.
 
Comme vous n’avez pas acheté ce livre, que vous n’en avez pas ouvert la cellophane de votre propre volonté, puisque je ne suis pas assurée que vous êtes adultes, je ne vous imposerai aucun passage, seulement la dernière phrase qui en dit long:
 
« Ainsi vivrons-nous à jamais dans les forteresses du ciel. »