Alexander Burganov Château de Lacoste exposition été 2007

          Sade Château de Lacoste Eros et Thanatos

      Sculpture © Alexander Burganov - Photos de Marden au Château de Lacoste- Août 2007.

 

 

« Oui, je suis un libertin, je l'avoue: j'ai conçu tout ce qu'on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n'ai certainement pas fait tout ce que j'ai conçu et ne le ferai sûrement jamais. Je suis un libertin, mais je ne suis pas un criminel ni un meurtrier ».

 

Sade - Lettre à Madame de Sade - Vincennes - 20 février 1791 -

 

Chaque fois que je me trouve présente dans une soirée BDSM, j’ai une pensée pour Sade.

C’est comme un réflexe pavlovien : je « vois » le regard qu’il porterait sur l’assemblée (dans laquelle je m’inclus bien évidemment).

Après tout, nous savons qu’il était amateur, voire organisateur, de fêtes libertines.

Mais franchement, imaginer Sade suivre un quelconque dress-code ou se référer à des règles, c’est à se tordre de rire…

Et tout cela parce qu’un jour quelqu’un inventa le terme « sadique » et le liant à celui de « masochiste » en fit le « sadomasochisme »…

« Algolagnie » aurait été plus juste.

A me voir m’acharner chaque soir sur ces notes, M. me dit que je mène un combat perdu d’avance et que pour 98 pour cent des gens, l’évocation de Sade se limite bien (et continuera à se limiter) à ce seul substantif.

 

Pourtant, Sade n’est pas plus réductible à l’emploi du mot « sadique » que Machiavel ne le serait à celui que revêt « machiavélique » de nos jours.

 

Nous savons désormais qu’il aimait autant flageller que se faire flageller et qu’il était bisexuel actif et passif.

Je maintiendrai toujours que s’il ne s’était su et répandu (grâce à la mère de son épouse) que l’une de ses « manies » était de  « forcer » de jeunes filles à uriner sur des crucifix, on aurait été plus clément envers lui lors de ses procès.

Je pense à ces soi-disant rapports de police jamais retrouvés faisant état d’une perquisition à Lacoste en l’absence de Sade alors en fuite et où il serait mentionné la découverte d’instruments de torture dans un cabinet du château.

Aussitôt contredits par d’autres qui affirment que, à Marseille, Sade en ses « orgies » fustigeait et s’offrait à la fustigation au moyen de simples balais de bruyère.

 

Le plus étonnant de Sade, de l’ « homme » Sade, tient précisément dans le fait qu’il ne soit pas « sadique ».

Jamais, quel que fût le pouvoir qui lui fut conféré, il ne se comporta comme ses héros.

Commissaire de la section des Piques, il sauve la vie de ses infâmes beaux-parents, les Montreuil :

 

« Si j’avais dit un mot, ils étaient exécutés. Je me suis tu : voilà comment je me venge ».

 

De même, il laisse fuir un déserteur.

Et c’est lui finalement qui, suspecté de modération, sera de nouveau arrêté en octobre 1793, condamné à mort l’année suivante et n’échappera au châtiment suprême qu’à la suite d’une erreur de prénom sur une liste. 

Etrange « sadique », non ?

 

Quant à la « fortune » de la critique de Sade, elle emprunte ces dernières années des chemins bien inattendus.

Maurice Lever nous a livré en 2005 un émouvant Sade passionnément amoureux d’Anne-Prospère de Launay, sa belle-sœur, à travers leur correspondance retrouvée et publiée sous le titre « Je jure au Marquis de Sade, mon amant, de n’être jamais qu’à lui… » (Editions Fayard).

Sur une ligne presque semblable, un « Sade moraliste » de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer paraissait -toujours en 2005- à Genève chez Droz, préfacé par Lever justement.

Si réhabiliter Sade en « moraliste », voire en moralisateur pourra en réjouir quelques-uns, j’ai beau avoir lu et relu cet ouvrage, il ne m’a pas entièrement convaincue.

 

L’ambiguïté sadienne ne date pas d’hier.

Il est un livre de Jean Paulhan, « Le Marquis de Sade et sa complice », publié en 1987 aux Editions Complexe avec une préface de Bernard Noël et reprenant un texte daté de 1945 qui prétend dévoiler le secret qui serait à la source de la littérature de Sade.

Il porterait le nom de « masochisme ».

La démonstration est, ma foi, troublante et, pour le moins, hardie.

 

« […] les coucheries - très diverses, très involontaires - de Justine nous sont montrées dans le plus grand détail sans que jamais, au grand jamais, nous soupçonnions – désir, amour, horreur, indifférence – ce que peut bien éprouver notre héroïne. De vrai, c’était difficile à dire. Et Sade le sait trop. Il le sait trop parce que Justine, c’est lui. […] ».

 

Jean Paulhan - Le Marquis de Sade et sa complice – Collection « Le regard Littéraire » aux Editions Complexe – 1987.

 

Pour moi, je ne saurai jamais réellement ce qui m’ « attache » autant à Sade.

Dans un bond à travers les siècles, à aimer l’auteur, j’ai fini par aimer l’homme.

Parmi les choses qui font que je l’aime, cet homme, il y a tout d’abord son opiniâtreté : il récrira sans trêve les manuscrits qui lui seront dérobés dans ses prisons.

 

« Car très sûrement, je recommencerai tout ce qu’on m’aura brûl酠»

 

Sade- Lettre à Madame de Sade -Vincennes - 20/11/1782.

 

Et cette missive, du même lieu et à la même correspondante, datant de février 1783 où, dans la lignée de son œuvre toute marquée par la prédominance de la liberté individuelle, il anticipe de quelque cent cinquante ans la formule sartrienne « L’enfer, c’est les autres. » :

 

« Ma façon de penser, me dites-vous, ne peut être approuvée.

Et que m’importe ? Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres ! Ma façon de penser est le fruit de mes réflexions ; elle tient à mon existence, à mon organisation.

Je ne suis pas le maître de la changer ; je le serais, que je ne le ferais pas. Cette façon de penser que vous blâmez fait l’unique consolation de ma vie ; elle allège mes peines en prison, elle compose tous mes plaisirs dans le monde et j’y tiens plus qu’à la vie. Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur : c’est celle des autres ! ».

 

 

 

NB : Si je termine ce soir sur ces lignes cette « Marqui-Sade » de saison je sais, pour avoir déjà consacré ici à Sade bon nombre de notes, que l’on n’en a jamais fini avec le « Divin Marquis ».

Aussi y reviendrai-je sans doute encore un jour ou l’autre.

Si je ne fais aucun prosélytisme pour le BDSM, il est en revanche assuré que je tiens à essayer de faire lire Sade par le plus grand nombre…