Marquis de Sade Château de Lacoste août 2007

 

              Le village du Marquis de Sade Lacoste août 2007

                     Photos du  Château et du village de Lacoste (août 2007) prises par Marden.

 

 

Il n’y a strictement aucune prétention dans ce texte.

Je lis Sade depuis fort longtemps et je pense avoir lu beaucoup de ce qui a été écrit « autour » de lui.

De si grands noms y sont allés de si belles biographies, d'analyses tellement fines qu’il ne m’est possible ici de renouveler une pensée ou d’inventer quoi que ce soit de neuf.

Bien sûr que j’ai des convictions.

Je pense par exemple avec Raymond Jean (Un portrait de Sade –Actes Sud Babel – 2000) que Sade fut authentiquement révolutionnaire pendant un certain temps de la...Révolution et non qu’il s’y engagea par opportunisme ou légèreté.

Ce bavardage-sur-blog n’est donc qu’une manière d’essayer de faire connaître un peu de Sade à qui en ignorerait tout.

Il s’adresse, bien sûr, à mes visiteurs BDSM bien que je sois intimement convaincue que Sade ricanerait sournoisement de cet acronyme et se jugerait grugé du « S » qui rappelle son existence à des gens avec lesquels il n’a rien à voir.

Ceux-là devraient pourtant le lire, ne serait-ce que pour ne pas se dire « sadique » sans raison.

Si l’analyse du masochisme a été faite -qu’elle plaise ou non- par Gilles Deleuze, celle du sadisme ne l’a jamais réellement été et c’est à chacun de se positionner par rapport à ce mot si souvent utilisé comme un contresens.

Il ne peut le faire qu' en parcourant Sade.

Non, Sade n’est pas des nôtres. Car nous sommes rarement « sadiens »*, hélas, dans le BDSM.

Pas plus que « sadiques », heureusement !

Quant aux autres qui ne font pas partie de la « famille » mais qui aiment la belle, la vraie, la grande littérature, ils peuvent aborder à ce rivage qui sent encore un peu le soufre mais qui est dans « la Pléiade » depuis 1990.

 

 

Se rendre à Lacoste, c’est « rencontrer » le Marquis de Sade.

L’homme qui porte un titre nobiliaire.

Si l’on tient compte qu’il ne reviendra jamais en ses terres provençales après 1778, il est bien certain que l’on ne rend pas visite à Sade, simple citoyen tel que la Révolution le fit.

Pas plus qu’au « Divin Marquis », surnom que la postérité allait donner bien plus tard à l’écrivain sulfureux.

Or, il est à noter qu’à l’exception de son « Voyage en Italie » -qui n’est pas de sa meilleure veine- le Marquis de Sade était loin de penser qu’il traverserait les siècles de par son écriture du temps de ses séjours à Lacoste.

 

Sade aima Lacoste à la folie.

A l’annonce de l’une de ses « libérations » en 1790, il formule le souhait de pouvoir y retourner au plus vite.

Cela ne se fera pas.

 

L’attachement de Sade pour Lacoste tient à l’un des aspects les plus touchants du personnage.

Il y a là derrière l’idée de ses racines provençales, il n’aimait rien tant qu’à rappeler qu’il était le descendant de Laure de Noves (la « Laura » idéalisée du « Canzoniere » de Pétrarque) qui n’était autre que l’épouse de son aïeul  Hugues de Sade.

La famille de Sade dans son sens élargi était propriétaire de trois domaines en Provence : Saumane, Lacoste et Mazan.

Le garçonnet Sade (le petit Donatien pour être plus clair) fut confié à cette famille paternelle et élevé surtout à Saumane de 1744 à 1750.

Lacoste n’est pas loin : ce sont les souvenirs de l’enfance que le château détient entre ses murailles.

 

Quand il y revient pour y vivre des années plus tard, c’est en jeune marié qui, déjà atteint d’une condamnation pour « débauche outrancière dans une « petite maison » qu’il fréquente depuis un mois », désire se refaire une réputation.

Las ! C’est là qu’il va s’enferrer et de là qu’il va partir pour les célèbres périples libertins qui lui vaudront ses condamnations les plus dures et l’entraîneront dans l’engrenage des fuites et des évasions qui finiront par le conduire dans cette série de prisons qu’il ne quittera guère plus.

 

Alors, Sade, un dépravé ?

Certes mais il convient de le resituer dans son temps.

Il est avant tout le fils de son père, grand libertin lui-même qui lui lègue l’esprit libre qui entourait le sexe chez les « Grands » (de quelque monde qu’ils soient, nobles comme ecclésiastiques), au temps de la Régence -se souvenir de « Que la fête commence » de Bertrand Tavernier-.

Le problème avec Sade, c’est qu’il est dans son libertinage de jeunesse comme il le sera plus tard dans ses écrits: incapable d’hypocrisie.

A son appétit de sexe, il mêle son impiété ou du moins, comme il ne cache rien, on s’arrange pour l’y faire mêler.

Sade n’a pas inventé la flagellation et l’affaire de la prostituée Rose Keller aurait sans doute revêtu moins d’importance scandaleuse si l’on ne s’était pas chargé de bien faire constater qu’elle s’était déroulée un Vendredi Saint, blasphémant ainsi le souvenir christique.

De même, dans le dossier marseillais -les bonbons à la cantharide pour lesquels il put tout de même prouver qu’ils n’avaient causé la mort de personne par empoisonnement- il fut cependant condamné à mort avec son valet Latour pour le crime alors abject de sodomie.

Il put s’enfuir avec le fidèle compagnon et ce furent leurs effigies que l'on brûla mais les suites de cette affaire allaient le poursuivre toute sa vie.

 

Je ne cherche nullement à blanchir ou à atténuer un tempérament « spécial » chez le Marquis.

Mais de là à lui attribuer -comme il fut fait- la paternité d’un grand nombre d’enfants nés à Lacoste durant ses dix années d’active présence, on pousse le bouchon un peu loin !

Mais oui, c'est vrai, il engagea à Lacoste de très jeunes domestiques des deux sexes qu’il débaucha allègrement.

Oui, un paysan furieux des alentours vint un matin faire feu deux fois dans la cour du château afin de venger l’honneur de sa fille.

Oui, de nombreuses plaintes furent portées contre lui et son oncle, l’Abbé de Sade, seigneur de Saumane eut souvent à « tenir en son couvent » des jeunes filles que l’on devait à tout prix empêcher de témoigner.

Jusqu’à ce qu’il se lasse et réclame l’internement de son neveu pour folie.

 

Je suis très loin de croire à la folie de Sade.

La folie était il y a encore quelques années un bien facile argument pour des internements d’office, des mises sous tutelle, à la demande de tiers.

J’ai moi-même connu dans mon village quelques-unes de ces sordides manœuvres.

Alors, Sade, vous m’avez compris…

 

Mais qui pouvait autant lui en vouloir ?

Pas la Royauté en soi : il avait fait preuve d’un stupéfiant courage lorsqu’il était sous-lieutenant des Chevau-légers et s’était illustré par son immense bravoure lors de la prise de Port-Mahon.

Les lettres de cachet furent obtenues par sa belle-famille et plus particulièrement par sa belle-mère, la Présidente de Montreuil qui ne pouvait le souffrir.

Sade avait épousé sa fille aînée pour complaire à son père alors qu’il était amoureux d’une autre femme, la jeune châtelaine provençale Laure de Lauris.

Aima-t-il jamais son épouse ? C’est un bien grand mystère. Elle osa braver longtemps sa famille et le soutenir, même incarcéré. Ses visites en prison furent même finalement suspendues en raison de violentes crises de jalousie (!!!) de Sade.

Elle s’enferma dans un couvent quelques années puis finit par obtenir un divorce dont Sade, d’après sa correspondance, semble avoir souffert.

Elle ne fut en tout cas en aucun moment capable de calmer ses fredaines : il fut même amoureux de la jeune sœur de celle-ci, Anne-Prospère de Launay, avec laquelle il gagna l'Italie après les événements marseillais.

Cette « Anne-Prospère » fut sans doute la goutte qui fit déborder le vase pour Madame de Montreuil qui, dès lors, ne fit plus que chercher à obtenir la prison pour ce (double) gendre encombrant.

 

Ce mariage imposé n’explique pas tout, j’en conviens.

Sade avait toujours fréquenté les bordels et intrigué pour obtenir les faveurs d’actrices que l’on nommerait plus tard des demi-mondaines.

Lacoste avait vu des fêtes galantes avant son mariage.

Il en vit aussi d’autres après ses noces, fêtes où « la Marquise de Sade » changeait souvent d’apparence et de figure, au fil des séjours…

La « vraie » Marquise habita toutefois le château toute une année au moins avec son époux.

 

Je pense sincèrement qu’il y eut du bonheur dans la vie de Sade à Lacoste.

Jusqu’au jour où les vieilles tours ne furent plus qu’un repaire pour se cacher.

Jusqu’à cette nuit du 26 août 1778 où on vient l’y arrêter.

On le conduit à la prison de Vincennes.

 

Lacoste, c’est fini.

Il n’y reviendra plus.

 

En 1792, à la suite d’un micmac où il apparaît par erreur sur une liste d’aristocrates désirant émigrer alors qu’il est secrétaire de la section révolutionnaire des Piques, les habitants de la région pillent et détruisent en partie le château.

 

 

« Au Directoire du district d’Apt

 

Paris, 17 octobre 1792

 

Citoyens,

 

Vous venés en authorisant la dévastation de ma maison de La Coste, en authorisant le transport des meubles où bon vous a semblé, vous venés dis-je, d’enfreindre votre serment de faire respecter les propriétés ; vous avés à la fois commis un parjure, un vol, une atrocité ; par où avais-je mérité un tel procédé de votre part ? Ne vous avait-on  pas montré mon certificat de résidence ? Avais-je quitté ? N’y avais-je pas fait mon service militaire dans la garde nationale, et civil dans les emplois dont ma section m’honore ; mon patriotisme en un mot n’est-il pas suffisamment établi par dix ans de souffrance sous le despotisme ministériel ?

Mais ce qui doit sans doute vous paraître étonnant…ou peut-être simple, vous l’avés servi ce despotisme en agissant comme lui, en tourmentant comme lui sa victime, citoyens, permettés-moi de vous féliciter de ce grand acte de civisme, ce n’est dit-on pas la première fois que vous vous rapprochés des intentions de la cidevant cour.

Quoi qu’il en soit en agissant comme vous venés de le faire, nous nous sommes mutuellement imposé deux devoirs, vous des remords, moi l’obligation de publier vos injustices.

Je suis

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Louis Sade soldat de la 7ème compagnie de la section des piques ; commissaire pour l’organisation de la cavalerie de ladite section ;

Le 17 octobre, l’an Ier de la république

Rue neuve des Mathurins n° 20 chaussée de Mirabeau. »

 

 

D.A.F de Sade - Lettres inédites et documents retrouvés par Jean-Louis Debauve » - Editions Ramsay – Jean-Jacques Pauvert -1990.

 

NB : L’orthographe de l’époque de Sade a été respectée.

 

 

En 1796, à court d’argent comme il l’est depuis plusieurs années et le restera jusqu’à sa mort, il se décide, la mort dans l’âme à vendre Lacoste au fermier Rovère.

Il ne touchera pas la moitié de cet argent et placera le peu qui lui parviendra dans un achat immobilier qui s’avèrera une escroquerie.

Quelle amertume, quel naufrage…

 

Et pourtant, Sade aujourd’hui hante encore Lacoste.

Je vous l’assure. Je l’ai vu.

 

 

 

*sadiens : athées, philosophes, libertaires, libertins (dans l'acception de ce mot telle qu'elle était au Siècle des Lumières)...