Gradiva un film d'Alain Robbe-Grillet 2007 affiche officielle

                                                      Affiche  © Zootrope Films

 

 

« L’écriture et l’image sont deux matériaux tout à fait différents. »

Alain Robbe-Grillet -2005-

 

 

 

 

Lorsque j’ai commencé ce blog je voulus, pour lutter contre ce désordre qui m’est inhérent, me donner une ligne qui m’empêcherait justement de déborder sans cesse et ce fut l’époque de « L’Encyclopédie BDSM d’Aurora ».

Un jour, l’amour du fouillis me reprit, celui de l’indépendance aussi, juste au milieu, à la lettre M.

Je désirais me débarrasser du carcan et retrouver l’esprit weblog qui est un journal au jour le jour.

Du temps des lettres figées, c’est au X que j’avais prévu de vous parler cinéma.

Lettre qui manquait d’à propos puisqu’il est évident que, comme je l’ai dit il y a deux ans provoquant étonnement et lever de boucliers, si je n’ai jamais vu un film classé X, j’ai d’autant moins vu un film de ce type connoté BDSM ou carrément SM.

Si l’on me demandait aujourd’hui en quoi aurait consisté cette note et les titres que j’y aurais cités, je répondrais sans souci d’exhaustivité qu’à côté des blockbusters « Histoire d’O » et «  9 semaines et ½ », vous y auriez lu les noms de « La prisonnière » de Clouzot , « Belle de Jour » de Bunuel, « Maîtresse » de Barbet Schroeder, le « Eyes Wide Shut » de Kubrick, « La secrétaire » de Shainberg , « La pianiste » de Haneke, un bon nombre de splendides « japonaiseries » et des films d’Alain Robbe-Grillet parmi lesquels « Glissements progressifs du plaisir », « Le jeu avec le feu »…

Et depuis ce jour, « Gradiva ».

 

Je ne serai jamais suffisamment reconnaissante au cinéma « César » de Marseille d’avoir été dès ce 9 mai, jour de sa sortie,  parmi les 11 salles qui proposent ce film à leurs spectateurs, 11 salles pour la plupart en région parisienne.

11 salles en première semaine, c’est peu, c’est déplorable.

A moins que dans son calendrier à venir (et là, les sorties attendues de Cannes me font très peur), un circuit plus provincial ne reprenne le film, il n’y a même pas de quoi garantir là un « succès d’estime ».

Et d’ailleurs... J’ai lu quatre critiques ce soir après avoir vu le long-métrage.

Deux sont plutôt élogieuses, les deux autres accablantes. Et toutes les quatre versent dans le même défaut.

Pour ou contre, elles présentent « Gradiva » de telle sorte qu’il ne pourra éveiller la curiosité que de quelques intellectuels.

Les aficionados du « Maître » bien sûr n’y seront pas sensibles mais sommes-nous, en 2007, si nombreux que ça ?

Il est bien triste de constater qu’alors qu’à ses débuts, le cinéma de Robbe-Grillet était qualifié de cinéma audacieux, de nos jours il en vient à être classé dans le cinéma d’initiés, ce qui en dit long tout de même sur la manière dont la perception de la culture et de l’art ont pu évoluer.

A reculons.

 

Tandis que son épouse Catherine publie sous son pseudonyme de Jeanne de Berg « Le petit carnet perdu », un diamant de récit SM chez Fayard, voici que le même mois Alain Robbe-Grillet nous donne sa « Gradiva ».

 

Ce n’est pas vraiment en soi une surprise.

En 2002, il faisait paraître aux Editions de Minuit « C’est Gradiva qui vous appelle », un ciné-roman comme il l’intitulait, destiné à être tourné en 2004.

Cela a pris un peu plus de temps que prévu (et même, à ce que l’on dit, coûté à la santé du cinéaste) mais voici que le film est bel et bien en boîte, fidèle dans les grandes et les petites lignes au texte écrit.

La différence étant toute donc -et l’on verra qu’elle est de taille- dans la mise en scène.

 

« Gradiva » (celle qui marche), à l’origine, est un nom connu pour être celui d’une nouvelle de Wilhelm Jensen, nouvelle qui aurait sombré dans l’oubli si Jung ne l’avait faite lire à Freud qui en tira l’un de ses textes les plus intéressants « Rêves et délires dans la Gradiva de Jensen », une étude sur l’amour de transfert et -en parallèle- sur le processus créateur.

Dans l’oeuvre de Jensen, un jeune archéologue tombe amoureux d’une figure représentée sur un bas-relief pompéien, sombre dans le délire et ne devra son salut qu’à sa fiancée acceptant d’endosser le rôle de celle qu’il a nommée Gradiva pour le guérir.

 

C’est une autre Gradiva que nous livre l’Académicien rétif Robbe-Grillet, autrefois appelé le Pape du Nouveau Roman.

En raconter l’histoire est déjà une gageure à laquelle je ne tiens pas à me risquer tant j’aurais l’impression de trahir ce qui est fait pour être vu et non pour être dit sur un blog.

Pour faire dans le peu, un critique d’art anglais se trouve à Marrakech dans l’espoir d’étudier de près des oeuvres orientalistes de Delacroix (orientalisme dont l’ « école » artistique va donner beaucoup à de nombreux plans de ce film).

Lui aussi a une bien-aimée, lui aussi va se laisser prendre au philtre magique d’une créature-fantôme, multipliée ici par opposition à la statue pompéienne de Jensen.

Et c’est là que tout change, et quant à la Gradiva originelle, et quant à celle du texte Robbe-Grilletien de 2002.

 

Incarnée en l’insupportable Arielle Dombasle (que je n’aime retrouver que chez ce metteur en scène), la recherche de Gradiva mais encore d'Hermione, de Leïla -et de tant d’autres figures (de style ?) possibles- va entraîner le héros (sur lequel s’acharne un mal de dents implacable) dans des aventures avec courses poursuites dignes d’un vrai film d’espions, dans un local SM au doux nom de « Triangle d’or » (l’un des plus beaux romans d’Alain Robbe-Grillet), vers une tragédie passée qui ne demande qu’à se répéter et est là toujours en suspens.

Qui poursuit qui, au fond ? Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux ?

Et l’important n’est-il pas finalement dans la sensation que l’on éprouve à tout moment de l’imagination qui crée, du film en train de se faire sous nos yeux ?

 

Tout le reste est image, procédé cinématographique, champs, contrechamps, collages, délires de pellicule…

Même si le délire cher à Freud dans son analyse de la « Gradiva » est ici un délire tout visuel, c’est l’image obsédante de la femme à travers toutes les féminités, toutes leurs exacerbations  qu’il traduit…

Esthétique et onirisme. Métaphores. Kitsch. Surréalisme en clin d'oeil.

Nous sommes bien « Dans le labyrinthe », pour citer un autre roman du cinéaste-écrivain et si ce n’est plus celui de Marienbad, c’est parce que Robbe-Grillet  a changé et que nous aurions tort de considérer « Gradiva » comme le film d’un ancien qui n’a plus rien à prouver.

 

Si les obsessions demeurent les mêmes -et celles qui relèvent du sadomasochisme et de son érotisme si particulier sont omniprésentes (jeux de lames, liens, tableaux vivants ensanglantés etc)- il y a aujourd’hui dans ce film une autodérision et un humour étrange qui touchent dans quelques séquences au burlesque (comme dans le plan où l’on voit un chat se laisser prendre au piège de sa chasse et devenir prisonnier d’une cage à oiseaux, déstructuration toute Lewis-Carrollienne) et c’est là que l’on trouve le mieux le Robbe-Grillet de 2007 : en ces modes d’expressions où l’on ne l’attendait pas.

 

Illusions de l'illusionniste qui ordonne à la caméra, contes des mille et une nuits...décomptés en mille et un photogrammes.

 

Comme un « positif »  de « L’immortelle », le film de Robbe-Grillet auquel celui-ci fait le plus penser quant à la trame narrative, comme une manière de boucler son oeuvre (il a, si je ne m’abuse, maintenant près de 85 ans) ou bien au contraire de la rouvrir, en une fuite vers on ne sait où, semblable à celle du cheval blanc qui traverse ce beau, ce magnifique film...…