BDSM L'homme et le livre

                                                              Sculpture © ???

 

 

Nous avons la chance d’avoir une vraie librairie dans notre ville.

Une de celles où l’on ne vous vend pas « du » livre mais où l’on mémorise vos goûts, où l'on vous reconnaît, conseille…

Les vendeurs « savent » leur rayon, leurs auteurs, les œuvres de leurs auteurs.

Sauf quand lors des inventaires, quelques intérimaires y sont engagés, je ne m’y suis jamais trouvée devant une personne incompétente.

Cette librairie est un temple, un temple de la lecture.

Ce qui crée une atmosphère tout à fait particulière.

Les gens s’attardent, discutent.

Je n’hésite pas plus à demander un avis à une vendeuse qu’à un client.

Et quand je vois quelqu’un balancer entre deux titres que je connais, je me permets toujours de dire gentiment ce que j’en pense.

Il ne m’est jamais arrivé de me faire repousser.

Cette habitude prise dans « la » librairie ne s’ « exporte » pas, je l’ai appris ce soir à mes dépens.

 

Il est tard et le « temple » est fermé. 

Je cherche un volume cependant et, comme je voudrais profiter de ce 1er mai pour m’y plonger, tant pis, je me rends dans cette grande enseigne qui ouvre bien au-delà des heures singulières.

 

Voici en toute première position, dès l'entrée, la table des nouveautés « littérature ».

Je constate avec un grand plaisir que « Le petit carnet perdu » de Jeanne de Berg y figure, qu’il y a une belle pile de cet ouvrage en vente avec un petit carton qui signale qu’il est l’un des cinq choix du mois.

Ce qui motive ma joyeuse surprise est que c’est la première fois que dans ce « store », je ne vois pas un livre de ce type relégué tout en haut de l’étagère mal placée dans un angle obscur et nommée « érotique, gay, lesbien, BDSM ».

Non, il est là, en bonne place. Place d’honneur en plus.

D’ailleurs, un homme est en train de le feuilleter.

 

Je ne m'attarde pas en ce lieu car ce sur quoi je voudrais mettre la main, c’est un essai.

Hélas, ils ne l’ont pas ou tout au moins, ils l’ont en réserve mais ne veulent pas prendre la peine de s’y rendre pour aller le chercher.

Tant pis. J’irai mercredi dans « la » librairie.

 

Je me dis que je pourrais lire un roman en ce mardi férié.

Je retourne vers la table des nouveautés.

J’ai lu une bonne critique du dernier Laura Kasischke.

Je vais le feuilleter, histoire de voir…

Un quart d’heure a déjà passé mais l’homme est toujours là, absorbé dans « Le petit carnet perdu ».

C’est un homme grand, bien vêtu et plus jeune que moi.

La précision est d’importance pour moi et pour la suite car je ne m’intéresse absolument pas d’un point de vue sensuel aux jeunes hommes.

En plus, même si nous nous sommes séparés peu après notre arrivée à l’étage et que mon compagnon s’est rendu au rayon BD, je suis avec M. et lors de notre premier détour par cette table, l'homme nous a forcément vus ensemble.

Je veux dire que mon attitude n’est dans l’anecdote qui va suivre en aucun cas et à aucun moment équivoque ou assimilable à de la « drague ».

 

Bon. Le Kasischke, ce sera oui. Elle ne m’a jamais déçue.

Avant de m’éloigner, je crois pouvoir, comme dans « la » librairie, m’adresser au trentenaire.

Je lui conseille vivement, avec enthousiasme, le Jeanne de Berg en trois phrases que je pense convaincantes.

 

Alors là, la scène est épouvantable.

 

Il me regarde, me sourit mais d’un sourire affolé. Il hoche vaguement la tête mais repose immédiatement le livre comme si celui-ci lui brûlait les doigts. Il s’éloigne mais à reculons en me fixant toujours, hébété.

Quiconque sait comment sont faits les « store » doit maintenant, pour visualiser la suite, imaginer l’escalier. 

Il continue à me regarder avec effroi et reculant toujours, finit par le trouver, heurte le mur d’une épaule, se décide enfin à me tourner le dos et dévale alors les marches à toute allure.  

 

C’est moi qui reste stupéfaite.

Je me demande ce qui l’a fait fuir ainsi.

 

M’a-t-il pensée jouant une  mauvaise imitation de Jeanne de Berg, a-t-il cru lire dans mes mots une invitation à une quelconque « Cérémonie de Femme » BDSM ou SM ?

M’a-t-il vue en Dominatrice vénale pour oser ainsi adresser la parole  à un étranger  à propos d’un tel volume dont il avait déjà lu trente pages (le livre est ensuite resté ouvert sur la table comme il l’ y avait précipitamment posé) ?

A-t-il eu honte d’avoir été interpellé dans sa « plongée » en lecture sur cet ouvrage parce que c’était cet ouvrage-là ?

 

Mais j’ai vraiment fait "peur" à cet homme.

Et j’avoue que cela me sidère.

 

Il y a quelques jours j’avais, dans « la » librairie, recommandé à un couple qui le prenait pour le reposer puis le reprendre « Ma reddition » de Toni Bentley qui vient d’être publié en poche.

Et à un homme âgé le formidable thriller de Mo Hayder « Tokyo »* lui aussi enfin en poche.

Avec dialogues passionnants et remerciements de leur part à la fin.

 

Et combien de fois est-ce l’inverse qui s’est déroulé et où je suis rentrée chez moi avec le livre de chevet d’un ou d’une inconnue !

Ce furent toujours de délicieuses découvertes.

 

Rien ne me paraît plus naturel que d’échanger autour d’un livre, d’un tableau ou d’une photo…

Il faut croire que cette idée du naturel n’est pas partagée par tous.

Je trouve cela bien triste.

 

 

* « Tokyo » de Mo Hayder va bien au-delà de ses autres livres.

C’est certes un thriller mais c’est aussi le récit de deux parcours humains que le hasard relie à 70 ans d’intervalle autour du terrible « sac de Nankin », massacre historique que Romain Slocombe avait magistralement évoqué l’an passé dans son remarquable « Regret d’hiver »…