BDSM, SM, littérature, Jeanne de Berg, Catherine Robbe-Grillet, sadomasochism

                                                  Couverture © Editions Fayard

 

 

 

« Le meilleur levier reste l’amour. »

Jeanne de Berg in « Le petit carnet perdu ».

 

 

Les ouvrages de Catherine Robbe-Grillet sont suffisamment rares pour que chacun d’entre eux suscite, à sa parution, l’intérêt de ses « aficionados ».

« Le petit carnet perdu » qu’elle sort ces jours-ci chez Fayard sous son nom de plume de Jeanne de Berg ne manquera pas à la règle.

Comme le faisait remarquer une commentatrice hier soir, c’est là assurément son meilleur livre.

« L’image » était un roman, « Cérémonies de femmes », la narration d’un parcours , « Le petit carnet perdu » est un récit qui doit être directement relié au précédent mais puisqu’il n’a plus à expliquer ce parcours, il peut se permettre une réflexion pointue sur ce qui en constitue l’essence.

 

Amante de la belle écriture, je ne voudrais en aucun cas par mes derniers mots faire passer ce texte littérairement ouvragé comme une dentelle pour ce que l'on nomme un essai.

Récit il y a bien ici et curieux récit très habilement structuré.

A tiroirs.

Mais peut-on en attendre moins de celle qui est tout de même l’épouse de l’auteur de « Dans le labyrinthe » ?

 

Labyrinthe donc que cette étrange anecdote.

En février 82, Catherine Robbe-Grillet égare dans un train le petit agenda où elle consigne chaque jour quelques lignes sur ses deux vies parallèles, celle « ordinaire » et l’autre, « sulfureuse ».

Le petit carnet, perdu ou volé, réapparaîtra quelques jours plus tard, rapporté par un jeune homme qui déclare l’avoir retrouvé dans une poubelle de la Gare Montparnasse.

L’agenda a été annoté d’une main masculine vengeresse sur toutes les pages consacrées à la vie de la Dominatrice des cérémonies de femmes.

L'histoire finira-t--elle vraiment là ?

 

Jeanne de Berg nous la livre en tout cas telle quelle, en rajoutant des détails sur chacun des événements narrés dans l’agenda et en développant autour d’eux ce que sont ses pensées aujourd’hui en 2007.

Livre exigeant car avec diverses clés de lectures et plusieurs plans de narration, je vais cependant le recommander avec insistance.

 

Il faut ici pénétrer dans l’univers du sadomasochisme de Jeanne de Berg.

Le mot est sans compromis : BDSM n’est pas passé par chez elle et même SM figure au catalogue des appellations inconnues (elle l’écrit « s.m. »). Je garderai pourtant ici le terme en initiales parce qu’il me vient, à moi, plus naturellement.

 

Une grande Maîtresse se raconte donc, elle et ses rituels, mais brosse aussi les portraits de celles et ceux qui la rejoignent dans ses messes obscures et même si le SM de Jeanne de Berg est d’un élitisme certain, on ne peut nier qu’au-delà de ses propres « scènes », le regard d’analyse qu’elle jette sur « ce » monde concerne bien toute une communauté.

 

Le rapport de soumission et de domination est décortiqué dès les premières pages ainsi que les difficultés d’un soumis à trouver une maîtresse et le pourquoi de celles-ci.

Le vécu et le ressenti de la Dominatrice « en situation » sont aussi évoqués avec une netteté de rasoir.

Il n’y a jamais de langue de bois ou de recherche d’approbation chez Jeanne de Berg : elle écrit ce qu’elle pense.

Avec toute la grâce de sa mise en mots remarquable mais sans aucune concession.

 

En cela une petite, toute petite, partie du livre pourra prêter à polémique si celui-ci rencontre un succès d’édition : celle où, suite au commentaire qu’elle apporte à la célèbre phrase de Gilles Deleuze « Une séance chez une dominatrice vaut bien une séance sur le divan », elle aborde la notion « idéale » de dominatrices professionnelles non plus vécues comme vénales par la société mais assumant en plein jour une fonction reconnue ou tout au moins tolérée de thérapeutes. Ce qui n’est pas pour demain (elle le reconnaît elle-même) et qui peut, c’est vrai, être vu comme une idée surprenante qui laissera plus d’une personne stupéfaite ou outrée. Je pense qu’il faut la lire -et attentivement- avant de juger.

Après tout, comme elle le dit dans l’avant-dernière phrase de ce  récit: « Seule l’indifférence reste impavide, inentamable. »

 

On se demandera sans doute pourquoi, au-delà d'un pur goût littéraire, j’aime tant cette femme dont tout me différencie dans l’absolu : le rôle, le milieu social, les idées politiques, les cérémonies SM quasiment liturgiques.

Et bien, tout simplement parce que je partage malgré tout cela beaucoup d’idées avec elle (voir les extraits plus bas).

Par ailleurs et pour ce dernier livre, j’ai envie de crier au chef d’œuvre tant elle nous donne à comprendre les dominatrices. Je mets le mot au pluriel car elle ne s’en tient pas qu’à elle.

 

J’avais écrit ici il y a plus d’un an avoir été horrifiée à la lecture de « Séances » de Gala Fur.

Après « Le petit carnet perdu » de Jeanne de Berg, j’en suis arrivée à saisir à quel type de « maîtresses » Gala Fur appartient et ce qui la motive, ce qui m’amène à réviser mon opinion.

 

Un livre qui offre ainsi la possibilité de nous remettre en question, de faire un pas en avant ou un pas en arrière, est de ceux que l’on ne devrait jamais rater…

Je conseille donc « Le petit carnet perdu » inconditionnellement.

 

J’ai choisi deux extraits qui appartiennent au domaine de la réflexion et mis de côté à regret ceux qui concernent la description des « cérémonies ».

Le « style » ciselé et admirable de Jeanne de Berg est pourtant plus présent dans ces parties-là.

Toutefois, je me devais de respecter le nombre de lignes autorisées dans le cadre du  « droit à citation ».

Et il se trouve que j’adhère tellement à ces deux pages que je ne pouvais les laisser « filer »…

 

 

« Quoi ! Dans une société, la nôtre, nettement plus conciliante qu’autrefois envers les conduites marginales, qui édite Sade en Pléiade et le lit en poche, où émissions et articles-chocs sur le sadomasochisme (« s.m. ») alimentent les magazines « dans le coup », où les stylistes en vogue lui empruntent volontiers son cuir clouté et ses accessoires, comment les mœurs   ne suivraient-elles pas la courbe ascendante de sa mode ? Se multiplient, il est vrai, les soirées où se pressent quelquefois plusieurs centaines d’amateurs qui viennent arborer des tenues dites fétichistes, c'est-à-dire confectionnées à partir d’un répertoire très strict de matières, auquel on est instamment prié de se conformer (cuir, vinyle, latex, chaînes), les contrevenants habillés de sombre étant toutefois tolérés. Là s’affichent, s’exposent les corps mis en spectacle, dans un singulier carnaval en noir, rouge et métal où la beauté, l’extravagance prennent le pas sur les dons et les qualités, moins aptes à se manifester quand le paraître prime l’être. »

(pp 15-16).

 

« Dans cette déclaration de principe où il est question de « transformer le s.m., fétiche sombre et redouté du passé, en une contribution à un style de vie sexuel riche et joyeux », c’est le côté joyeux de l’entreprise qui me fait tiquer. Il renvoie à la formule, répétée à l’envi, aux allures d’injonction : « Sex is fun ». Ainsi envisagé et vécu comme un genre d’amusement où les accessoires s’appellent d’ailleurs jouets (toys), le s.m. peut retrouver  l’innocence enfantine et le jeu de rôles devenir jeu drôle.[…]

Qu’est ce qui se perd dans cette omniprésence du « mens sana in corpore sano » où, clair, joyeux, naturel, débarrassé de ses aspérités, s.m. signifie avant tout s(anté) m(entale) ?

Ce qui, là, n’a d’évidence pas sa place : l’érotisme.

L’érotisme s’accommode mal de la transparence sans mystère. Il préfère le clair-obscur, le montré-caché, l’entre-deux, les ombres tremblées, les non-dits ; il joue avec le risque et le malsain, la palpitation des excès, les émotions du voilé-violé, les tensions proches de la rupture.

Il craint par-dessus tout le fun, le « pour rire », bon enfant et sans-façons. Son rire à lui ne détend pas, il inquiète.

Equivoque, ambigu, l’érotisme est, comme la peinture « cosa mentale ».

(pp 68-69)

 

Jeanne de Berg - Le petit carnet perdu - Récit - Editions Fayard - 2007.