Beasts, Délicieuses Pourritures, Joyce Carol Oates, AURORAWEBLOG

                                                     Photo Couverture © Editions Philippe Rey

 

 

La littérature BDSM est devenue dans les deux dernières décennies un genre, soigneusement cultivé par les maisons d’édition spécialisées dans l’érotisme qui en ont fait quelques-unes de  leurs meilleures ventes

Comme tout genre, elle obéit donc à des règles (tel le roman policier qui n’a que deux schémas : soit l’on assiste à une enquête en attendant impatiemment le dénouement, soit le coupable est connu dès le début et ce sera le démontage des faits ou des portraits qui ont amené le drame qui sera alors la raison de lire -même Bernanos lorsqu’il écrivit « Un crime » n’échappa pas à l’une de ces deux structures).

Les « recettes de cuisine » de la littérature BDSM sont aussi au nombre de deux : le récit vécu ou présenté comme tel (« Le lien » de Vanessa Duriès par exemple) ou la fiction (n’importe quel Gilles St Avit). Que l’un ou l’autre soit en jeu, nous assistons au classique défilé de scènes imposées.

Réservé aux onanistes donc.

Ce qui pourrait faire la différence, c’est le style et le point de vue, mâtinés d’un brin d’analyse comme chez Florence Dugas ou Caroline Lamarche.

Hélas, depuis deux ans, c’est une catastrophe sous cet angle-là.

Reste alors à aller chercher des ondes BDSM ou SM dans la littérature, la vraie.

Celle qui ne « nous » est pas réservée, celle qui est à la portée de tous, celle qui va plus loin.

Et là, on a parfois d’heureuses surprises, comme dans le roman présenté hier soir, comme dans celui-ci.

Parce que finalement, il n'est pas de meilleur auteur BDSM (SM) que celui (ceux) dont ce n'est pas la « marque de fabrique » commerciale…

 

« Je vous aime pourries, délicieuses pourritures,

J’aime vous aspirer hors de votre peau

Toutes brunes et douces et de suave venue,

Toutes morbides…

Sorbes, nèfles aux couronnes mortes.

Je l’atteste, merveilleuses sont les sensations infernales,

Orphique, délicat,

Dionysos d’en bas.

Un baiser, un spasme d’adieu, un orgasme momentané de rupture

Puis seul, sur la route humide, jusqu’au prochain tournant,

Et là, un nouveau partenaire, à nouveau se quitter...

Une nouvelle ivresse de solitude parmi les feuilles périssantes glacées de gel. »

 

D.H. Lawrence -Néfles et sorbes- dans « Oiseaux, Bêtes et fleurs »-Poésie Gallimard.

 

 

On ne présente pas Joyce Carol Oates, écrivaine américaine déjà pressentie pour le Nobel.

« Délicieuses Pourritures » est un roman qui analyse le choc entre le désir d’absolu d’une fin d’adolescence et la perversité qui lui sera apportée en réponse.

Comme il n’est jamais de victime qui soit tout à fait innocente dans ce genre de cas, on a là un beau développement autour des racines d’une relation sadomasochiste.

 

En visitant le Louvre, Gillian tombe en arrêt devant un totem océanien.

La sculpture va faire affleurer à sa mémoire des événements de vingt ans plus tôt.

Nous sommes sur le campus américain d’une université féminine, au milieu des années 70.

De jeunes étudiantes bien sous tous rapports (seulement en apparence) vivent dans la même résidence.

Rien ne trouble la monotonie des jours jusqu’à ce que des tentatives malveillantes d’incendie en divers lieux qu’elles fréquentent ne se mettent à donner à parler.

 

Parler, une chose étonnante somme toute pour des filles dont la véritable passion est d’écrire. Elles sont toutes sous le charme d’un professeur charismatique, Andre Harrow -spécialiste de D.H. Lawrence- qui dirige un atelier où elles doivent « [aller] plus profond, chercher la jugulaire ».

Mettre à bas les valeurs bourgeoises, fouiller dans l'intime pour le révéler, telle est la pédagogie d'Andre Harrow.

 

Gillian tombe amoureuse d’Andre, se met à suivre dans la rue la femme de celui-ci, l’étrange artiste Dorcas qui sculpte des totems de bois jugés obscènes.

C’est de cet enseignant, c’est de son épouse et des rumeurs qui courent sur eux que la petite résidence se nourrit.

A-t-il des « favorites » parmi ses élèves, Dorcas les invite-t-elle vraiment chez eux comme cela se murmure ?

C’est ce que Gillian voudrait savoir.

 

Lorsque le professeur demande à celles qui suivent l’atelier de se consacrer à un journal intime en toute liberté, en rompant tous les tabous, la narratrice ne peut se résoudre à écrire et lire devant le public le récit d’une vie qu’elle sait bien plus terne que celle des autres.

Mais quand le maître à penser la tourne alors cruellement en dérision, elle réalise qu’elle n’a plus qu’un moyen de renverser cette insignifiance qu’elle doit assumer à ses yeux.

Elle s’offre à lui.

S’offrir à lui, c’était en fait -et elle l’ignorait- s’offrir à eux.

Faire tout ce qu’ils veulent.

Ils ?

Andre et Dorcas.

Couple maudit.  Couple uni.

 

Et Gillian va se brûler en cette saison d’incendies…

Mais…

 

 

J’ai voulu donner ici en quelques lignes la trame de ce roman, attiser l’envie de le lire.

Il est évidemment bien plus que cela.

Joyce Carol Oates est un écrivain protéiforme. Elle peut livrer des œuvres de 600 pages (« Blonde » une stupéfiante fausse fiction autour de Marilyn Monroe) ou bien de courts romans comme celui-ci.

Le point commun reste toujours un style remarquable, un art de planter des décors et de leur faire faire corps avec les personnages qui les habitent.

Si, comme dans le roman d’hier, il n’y a pas une seule scène érotique dans ce livre, les âmes et les corps s’y mettent pourtant implacablement à nu (à travers l’écriture du journal intime, dans les totems de Dorcas).

C’est au lecteur de reconstruire ce qui n’est pas dit, pas montré.

Et même une fois qu’il l’a fait, il n’est sûr de rien. 

 

Dans ce roman qu’on qualifiera d’initiatique, en fin de compte, qui mettait le feu, qui menait le jeu, qui « sadisait » qui, qui étaient les monstres, qui étaient les bêtes ?

 

Les bêtes ?

« Beasts », le titre original de l’œuvre, est dû à un recueil de poèmes de D.H. Lawrence « Birds, beasts and flowers » datant de 1923.

Le titre français emprunte à un poème de ce même recueil que j’ai mis plus haut en exergue.

 

 

« Cet après-midi-là, il se tourna soudain vers moi.

« Et vous, Philomèle, qu’avez-vous à dire ? Vous gardez un silence bien énigmatique depuis une heure. »

Tout le monde rit dans la classe.

Nous avions lu quelques passages des Métamorphoses.

Philomèle était l’une des vierges violentées d’Ovide qui avait -au sens propre- perdu sa langue et fini métamorphosée en oiseau. C’était spirituel de la part de M.Harrow de m’appeler ainsi, quoiqu’un peu brutal. Philomèle avait connu un sort terrible et il n’y avait vraiment rien de drôle dans le fait qu’elle soit devenue muette.

Malgré tout, je ris. 

Je ris avec les autres. Je parvins même à répondre quelque chose de raisonnablement intelligent, mais mon visage flambait comme si l’on m’avait giflée.

Comme si Andre Harrow m’avait giflée.

Il dit d’un ton froid :

« Vous voyez, Philomèle sait parler quand elle veut.

Quand on l’y force. »

 

Joyce Carol Oates -Délicieuses Pourritures-

Editions Philippe Rey- 2003 et J’ai lu -2005.

 

 

 

 

PS : Pour soutenir Charlie-Hebdo.

http://www.u-blog.net/oiselle/note/32