Ruban Rouge Sida

 

Dans ma vie, il y a trois ans -ce n’est pas beaucoup- entre le moment où je me promène libre comme l’air dans les rues de Nice avec dans le tiroir de ma table de nuit la plaquette de pilule contraceptive obtenue au Planning Familial, celle qui me donne le droit d’être amoureuse folle durant des mois mais aussi, comme les copines, de faire l’amour avec quelqu’un que je ne connaissais pas quelques heures avant, que je ne reverrai plus quelques heures après, et le moment où l’on commence à parler du SIDA.

On dit alors que c’est une maladie qui touche les homosexuels aux USA.

On le croit.

 

Les premiers cas apparaissent en France.

C’est déjà plus inquiétant.

Tant que l’Atlantique était entre nous et qu’il s’écrivait AIDS, c’était plus confortable, plus simple, plus égoïste, quoi…

 

On met l’accent sur la contamination hétérosexuelle.

Vent de panique. Et ma pilule, alors ?

Et bien non, non, elle ne protège de rien.

 

Chaque mois, on en apprend un peu plus. D’autres façons d’être touchés par le virus se confirment.

Et pourtant, nous ne sommes pas plus prudents.

On nous a « ressorti » comme pare-feu soi-disant, cette vieille capote qui nous paraît alors le comble du sexe à la papa.

De qui veut-on se moquer ?

Le sexe tuerait?

Tsst! On ne nous fera pas avaler ça à nous qui venons à peine de nous libérer.

Et pourquoi pas se remettre au coïtus interruptus aussi?

La capote ne passera pas par nous.

 

Et puis, c’est le Sida qui commence à passer par nous : il emporte deux fous de la seringue, poètes en puissance, admirables bouffeurs de vie à pleines dents.

En l’espace d’une saison.

Ensuite, c’est l’ami d’enfance qui, à 30 ans, avait toujours la bouille du petit garçon qui était mon « fiancé » en sixième.

Non, la vie ne nous avait pas permis la cérémonie : il s’était un jour aperçu qu’il aimait les garçons.

Une collègue de travail aussi, transfusée au cours d’une banale intervention chirurgicale.

Et à la fin, la Katte, ma fausse jumelle, mon alter ego, mon double exalté, celle qui franchit les barrières que je ne franchis pas…

 

Ma génération a-t-elle fini par l’intégrer, cette capote ? Je ne sais pas.

J’imagine qu’elle a eu assez d’électrochocs pour considérer que le latex ringard valait bien un sacrifice quand il s’agissait de sauver sa peau.

J’espère qu’elle ne fait plus, comme ce fut le cas un temps, confiance à la bonne mine et au milieu social.

 

Les jeunes me semblent, eux, plus sages.

Plus informés,  plus conscients surtout.

Le Sida ne passera pas par eux.

 

C’est l’un d’entre eux qui m’a tendu ce matin ce ruban rouge et une épingle.

 

Car l’épidémie est loin d’être terminée.

Qu’il n’existe toujours pas de vaccin.

Que les thérapies soignent mais ne guérissent pas.

 

 

Et aussi que l'Afrique en crève.