La vie secrète de Madame Yoshino Masaru Konuma

 

              La vie secrète de Madame Yoshino Naomi Tani

                                                         Photos © Zootrope Films

 

 

NB : Le film dont il est ici question passe en salle actuellement avec une interdiction aux moins de seize ans.

 

 

Apeuré par la baisse de la fréquentation des salles, un des plus importants studios japonais, la « Nikkatsu » va, au début des années 1970, inventer un « genre », le « roman-porno » qui demeurera florissant pendant vingt ans, avant d'en revenir ensuite majoritairement au classique mais toujours payant film de yakusa.

 

Un cinéaste, Masaru Konuma, se spécialisera à cette époque, au sein de ce studio, dans le film de bondage et, plus encore, dans le cinéma étiqueté S.M.

Il aura sa muse, l’actrice Naomi Tani.

 

Réalisateur plus qu' hyperactif puisque le produit proposé aura en effet un grand succès sur le marché nippon (« Une femme à sacrifier » et « Esclaves de la souffrance » sont pourtant ses deux seuls longs métrages SM [sur des dizaines] parvenus à ma connaissance sur les écrans européens),  Masaru Konuma va cependant offrir en 1976 un film qui se détache de ses autres mises en scène.

 

Il s’agit de « La vie secrète de Madame Yoshino », tourné avec Naomi Tani une fois de plus.

Inédit en France malgré ses trente ans, ce film est enfin sorti  fin juillet dans les salles d’art et essai de la capitale.

Il a fallu attendre jusqu’à cet automne pour qu’il soit visible en province.

Quelques journalistes français en mal d’effet de sensation l’ont « vendu » dans leurs critiques soit sous ce fameux label de « roman-porno » (porno est ici à entendre dans un sens nettement différent de celui que nous lui donnons en Occident, quelque chose de très haut standing en tout cas dans les moyens donnés pour la perfection de la réalisation et la qualité de l'écriture des scénarii, on parle d'ailleurs de soft-core pour les productions de cette sorte), soit comme un film SM.

Certains auront donc été déçus s'ils s'attendaient à ...

 

De ce film, on ne peut nier une chose, c’est qu’il se rattache directement à la façon dont les Japonais traitent souvent le thème de l’amour tant en littérature que sur pellicule, c'est-à-dire qu’ils ont cette « marque » bien nippone d’en montrer la tragique alliance qui marie Eros et Thanatos.

 

« Madame Yoshino » est avant tout un témoignage sur le terrible dilemme de la sexualité de la femme dans la société japonaise, perdue entre traditionalisme et modernité.

L’héroïne est une veuve encore très jeune qui a élevé seule sa fille, ayant perdu son époux après seulement six mois de mariage.

Elle a repris l’ « art » de ce dernier : la confection de poupées qui représentent les figures du théâtre Kabuki.

Les créations de Madame Yoshino sont très prisées.

Etant la fille d’un accessoiriste de ces spectacles, elle a grandi dans les coulisses du théâtre et sait donner un souffle de vie incomparable à ce qui sort de ses mains habiles.

 

Madame Yoshino vit chastement, très classique dans ses vêtements et ses habitudes, elle incarne un Japon pleinement ancré dans son histoire.

De celui-ci, elle porte en elle tout le symbolisme du « mono no aware » ( la mélancolie poignante des choses).

Sa fille est plus moderne, elle étudie, est vêtue à la mode et fréquente Hideo, un jeune homme avec lequel elle a déjà franchi le pas de l’acte sexuel.

Elle représente le Japon actuel, plus avide et plus violent.

 

Dans le passé de Madame Yoshino, il y a un drame : elle a été violée par la vedette du théâtre Kabuki lorsqu’elle était toute jeune et c’est pourtant sur cet homme, disparu depuis, qu’elle a cristallisé la passion amoureuse de toute sa vie.

 

Autant Madame Yoshino est soumise à l’homme intrinsèquement, autant sa fille est libre. Mais la beauté parfaite de sa mère engendre en elle une sourde jalousie.

Les ingrédients sont réunis pour faire éclater la bulle de leur duo lorsqu’il s’avère que l’amant de  la jeune fille n’est autre que le fils de l’acteur décédé.

 

La continence de Madame Yoshino volera alors en éclats et elle va se laisser aller à tous ses désirs, à tous ses plaisirs. L’acte essentiel de sa libération sera de se faire tatouer sur tout le corps l’imagerie enchanteresse de la pièce de théâtre qui l’obsède (le tatouage est un thème récurrent du cinéma japonais, on citera pour mémoire le remarquable « La femme tatouée » de Yoichi Takabayashi ou encore « Tatouage » de Yasuzo Masumura ).

 

C’est aussi ce tatouage et ce qu’il signifie pour elle qui la perdra.

On ne remonte pas le temps, les fantasmes sont parfois des phantasmes.

Elle passera au travers du miroir, au sens propre et au figuré lorsqu’elle se rendra compte qu’elle confond père et fils après avoir « volé » le petit ami de sa fille.

 

Pourtant, elle aura réussi à atteindre, au long des séquences, son émancipation sexuelle.

De femme dominée au début du film lorsqu’un commanditaire de poupées abuse d’elle, c’est elle ensuite qui choisit, domine les hommes et mène la danse avec le tatoueur ainsi qu’avec Hideo.

 

Esthétiquement irréprochable avec ses couleurs flamboyantes, si ce film de qualité n’a rien de porno ni de SM (pas plus que de BDSM), il est pourtant d’un érotisme sulfureux et enivrant.

Cet érotisme « made in Japan » qui donne à voir le bonheur ou la douleur comme un passage, une mince faille entre la vallée lumineuse du Dieu de l’Amour et les ténèbres  glaciales de celui de la Mort…

 

Spectateurs comblés, nous n’avons souri que d’une seule chose : le film comporte plusieurs scènes où les sexes féminins sont masqués par de très larges ronds noirs mouvants (ce qui provoque un involontaire effet déso-pilant !).

Or, il date de la même année que « L’empire des sens » de Nagisa Oshima que nous venons de revoir il y a quelques jours sur une chaîne hertzienne française en tout réalisme.

Se peut-il qu’il y ait eu une telle différence de « modalités de censure » au Japon pour deux films de 1976 ?

 

A mon avis, la seule explication possible est qu'on doit trouver, au Japon, une version tout aussi « masquée de noir » du film d’ Oshima et qu' il n'existe pas de copie « spéciale export » pour l’Europe de « La vie secrète de Madame Yoshino »...