A Scanner Darkly Richard Linklater Keanu Reeves

                                                      Photo © Warner Bros

 

 

On lira ce texte en tenant à l’esprit une chose : aujourd’hui, passée la quarantaine,  je ne connais plus personne qui prenne des drogues dures.

Si j’étais naïve, si je ne me fiais qu' à ce que je vois, je pourrais penser qu’elles ont disparu.

C’est faux : elles sont toujours là ou sans doute même que d’autres, plus dures et plus pernicieuses encore, les ont remplacées.

Voir ce film et ce qu’il « cache derrière lui » (à qui profite le marché de la drogue et comment celle-ci brûle les gens en flambant au sens propre leur cerveau) est sans aucun conteste une façon de ne pas nous penser à l’abri puisque demain ce « singe sur l’épaule » peut toucher n’importe lequel de nos enfants … 

 

 

J’ai longtemps hésité avant de choisir où placer cette note sur le film de Richard Linklater « A scanner darkly ».

Ici ou sur « oiselle », mon autre blog ?

Elle n’avait en définitive sa place ni sur le premier, ni sur le second.

Finalement, bien qu’elle ne traite en rien de BDSM mais seulement parce que je reparlerai ici de cinéma demain, érotique cette fois-ci, je prends cette décision par défaut.

Et puis, « AURORAWEBLOG » est tout de même mon blog le plus intime…

 

C’est à 18 ans que j’ai lu pour la première fois « Substance Mort » de Philip K. Dick, quelques années après sa sortie française.

De tous les romans de celui-ci (et j'en ai lus beaucoup), bien que je sache qu’il n’est pas le plus emblématique, il est mon préféré.

Pour des raisons personnelles.

Métaphorique et non document, il allait avoir de quoi me parler très vite et dans les termes qu'il fallait : non comme un témoignage, non comme une mise en garde doctrinaire mais au travers de la fiction, genre qui, c'est un fait, est celui dans lequel, en fin de compte, on perçoit le plus intimement la réalité par le biais du ressenti.

 

On sait qu’il est très largement inspiré de la propre expérience de l’auteur avec la drogue mais aussi de sa vision pessimiste et lucide de l'avenir et de sa défiance envers l'Etat et ses multiples visages.

 

L’année où j’ai lu ce livre, deux de mes camarades d’université sont morts d’overdose, un troisième a dû être interné au second jour des épreuves du CAPES de Lettres Classiques qu’il passait, pour ne ressortir qu’après quatre années, très abîmé et sans ne jamais rien faire de sa vie depuis.

Dans la décennie qui suivit, mes deux meilleurs amis allaient l’un et l’autre (une fille) décéder du Sida contracté lors d’un shoot d’héroïne.

Ce qu’il y a de terrible, c’est que « c’étaient des temps déraisonnables » et que nul n’avait, en cette fin d’adolescence, conscience des risques qu’il encourait réellement.

Autour de nous vrombissait la musique pop et Keith Richards et d'autres s’en tiraient toujours, ou bien ceux qui passaient dans l’ombre devenaient des héros mythiques.

Et les mythes, ça ne meurt pas : ça s'absente, ça s'éloigne...juste un peu.

Jim Morrison est au Père Lachaise, c'est tout et ça ne veut rien dire. Puisqu'on peut même passer le voir, c'est qu'il dort, pas vrai ?

 

A 19-20 ans, parce que nous nous pensions, nous, éternels, la mort (l'idée de la mort) avait alors quelque chose de « romantique » et, j’insiste, il paraissait impossible qu'elle vienne frapper  chez nous et pour si peu.

Pas pour ce rien de poudre chauffée dans une petite cuillère, pas pour cette seringue que vous vous passiez entre vous.

Elle l’a pourtant fait.

 

Je n’ai jamais touché à l’héro et pourtant elle faisait rage et ravage autour de moi.

C'est peut-être parce que c’est à cet âge que, tardivement, je découvrais le sexe et que je n’avais nul besoin de paradis artificiels tant j’étais dans le charnel, le concret.

Je ne me veux pas, aujourd’hui, moralisatrice.

Seulement expliquer pourquoi les longues lignes de dédicaces qui concluent « Substance Mort » et que Richard Linklater a su conserver dans son générique final m’arracheront toujours des larmes, des sanglots même qui ont laissé M. abasourdi quand il m’a vue à la fin de la projection.

Il ne me connaissait pas lorsque j’avais cet âge-là, il ignore les roses que je dois poser sur des tombes dont, pour l’une d’entre elles, j’ignore même l’emplacement.

 

Mais « Substance Mort » était aussi bien autre chose, un roman-kaléidoscope bien à la P.K.Dick où le jeu de la paranoïa était à mettre de pair avec une vision (Philip K. Dick est mort en 1982) prémonitoire d’un Etat-flic allié à certaines entreprises aux  facettes variables.

 

« A scanner darkly » de Richard Linklater est une adaptation, avec tout ce que ce terme comporte, cinématographique de « Substance Mort ».

J’imagine que les puristes P.K.Dickiens discuteront des heures de ce qui a été mal vu ou laissé de côté et de ce qui a, au contraire, été trop accentué.

Ils diront aussi que la dimension métaphysique de l'espoir, quasiment toujours présente entre les lignes de Philip K.Dick est ici sous-évaluée.

 

Pour moi, le film donne entière satisfaction.

Linklater, sachant à quoi il s’attaquait ( je parle ici de l’histoire que le roman raconte [et que moi, je ne raconterai pas] et qu’il était difficile de mettre en images) a choisi le parti pris de l’animation.

Une animation tout a fait particulière (film d’abord tourné dans des conditions « normales » avec entre autres Keanu Reeves et Winona Ryder) puis, après le montage, repeint image à image par plus de 50 infographistes afin de donner, au final, cette impression d’irréalité, de fracture, voire de schizophrénie qui gagne peu à peu le personnage principal.

Pour ceux qui connaissent le livre, je dirai seulement que la facture visuelle psychédélique qui traite «le complet brouillé » de l’ « indic » est selon moi, la seule manière dont il pouvait être montré.

De même (et à titre de pur exemple), les dix premières minutes du film, faites d'illustrations saccadées et agitées nous plongent complètement dans les hallucinations visuelles, physiques et psychiques d'un drogué, bien mieux qu'un long traité médical saurait nous les donner à comprendre.

 

Pour le reste, le réalisateur a parfaitement su aussi nous entraîner dans le suspense qui mêle les rouages des trois groupes (les junkies, le service de police, l’entreprise de « sevrage » ) jusqu’au coup de bambou de la fin  dont je ne dévoilerai rien, bien sûr, si ce n’est que nous avons eu vent, parfois, depuis ces trente dernières années que ce roman (et ce film donc) touche(nt) non seulement à la science-fiction mais encore (et bel et bien) de près à la réalité.

 

Intrigant de par sa forme, cauchemardesque de par son sujet, envoûtant grâce à la musique de Radiohead, poignant pour le personnage de Bob Arctor (Keanu Reeves), « A scanner darkly » n’ôte rien à « Substance Mort », bien au contraire.

Il donne très envie de le relire.

 

 

PS : Une autre adaptation connue de Philip K. Dick au cinéma est « Blade Runner » de Ridley Scott.