Marquis de Sade par Magic Zyks AURORAWEBLOG

                                                  Photo "Sade" © Magic Zyks

 

 

J’aime beaucoup Pétrarque. Je ne sais s’il est encore lu dans sa traduction française par Jean-Michel Gardair chez Garnier-Flammarion qui a le mérite de rendre à peu près toute la musique de ses sonnets.

Toujours est-il qu’à vingt ans, je me passionnais pour ses vers et les connaissais par cœur.

Il y avait aussi un brin de malice dans mon engouement pour lui : le fait que Laure, l’inspiratrice de tous ces chants d’amour courtois et jamais consommé ait été, par son mariage avec Hugues de Sade, l’ancêtre lointaine du Divin Marquis.

Cette année-là donc, je devais aller « faire » le Festival d’Avignon avec des amis italiens.

Bien sûr, j’étais arrivée la première avec quarante-huit heures d’avance et la touffeur et la foule qui régnaient en Avignon m’avaient donné le désir de me rendre pour une journée à la Fontaine de Vaucluse sur les traces de Francesco et de son « Canzoniere ».

 

Pour la foule, je ne fus pas déçue.

Il était difficile d’accéder à la Fontaine sinon à la faveur d’une bousculade. Je suivis alors un groupe de jeunes bataves qui savait se faire de la place : fans des « Kiss », ils effrayaient tout le monde avec leurs maquillages et leurs toisons « aile de corbeau » en forme de hérisson.

Le problème fut qu’ils se prirent d’affection pour moi, qu’ils ne parlaient pas un mot de français et moi ni le hollandais, ni l’allemand. Nous communiquions plus que basiquement en anglais.

Communiquer est d’ailleurs un bien grand mot : ils buvaient sans cesse  et fumaient à l'excès des choses qui ne ressemblaient pas à mes bonnes cigarettes estampillées par la Régie des Tabacs.

 

Eus-je le tort de leur parler de Sade ? L’un d’entre eux ne me lâcha plus et semblait bien décidé à mettre la main sur moi. Lorsque le soir tomba et qu’il fut l’heure de regagner mon autocar, ils m’accompagnèrent et je m'aperçus fort vite que le grand dadais m’entraînait vers des ruelles étroites en me serrant de près.

Il me prit d’office par le bras d’un geste qui avait toute la délicatesse d'une pince de chantier tandis qu’à une vingtaine de mètres derrière nous, le reste de la compagnie, plus effarant que jamais sous ses fards maintenant dilués par la chaleur et qui  coulaient sur les vêtements, suivait silencieusement.

Essayant d’expliquer que nous allions nous quitter là, que j’étais pressée et que je leur souhaitais une bonne soirée, je dégageai mon bras. Surpris, le gaillard en profita pour me saisir un sein à pleine main et prendre la mienne de l’autre pour la poser sur sa virilité que l’alcool et la fumette n’avaient pas rendue inactive.

 

Voyant alors au fond de la venelle exiguë pointer une rue plus passante, je pris mon élan, m’arrachai à ses pognes et partis en courant.

Maudites tongs en cuir naturel fabriquées par des potes hippies dans l’arrière-pays niçois ! Elles me trahirent à la troisième foulée et je m’écrasai au sol tête la première. 

 

Noir total.

 

Je reprends mes esprits pour me retrouver ébahie, entourée d’hommes et de femmes en perruques poudrées qui passent sans m’accorder la moindre attention.

J’ai fait un bon de deux siècles en arrière ! Je me réfugie sous un porche.

Soudain la porte s’ouvre et un homme de belle apparence me prie poliment d’entrer me reposer. 

Nous arrivons dans un salon orné de brocard rouge avec, juste devant la fenêtre (je comprends alors qu’il m’ait vue), un écritoire, un manuscrit et une plume posée à côté d’un encrier.

« Vous écrivez ? » lui dis-je.

Il me répond « Oui » d’une voix ironique, tirant de sa poche une boîte de porcelaine qu’il ouvre en me proposant d’y prendre quelques bonbons à l’anis de l’Abbaye de Flavigny -trois au moins, déclare-t-il d’un ton sans réplique- qui me feront le plus grand bien.

Un serviteur est entré qui me regarde d’un air narquois. Tous deux échangent des sourires complices.

Non, je ne rêve pas !

Le noble sire, qui a ôté sa perruque et est en fait chauve comme un œuf, palpe de sa main  les fesses du valet, lequel s'éclipse et revient presque aussitôt tenant un balai de bruyère et quelques longues baguettes sèches de noisetier.

Je m’étonne alors auprès de mon hôte qu’il veuille ainsi faire du feu en cette saison.

Il enfonce un doigt dans ma bouche avant de répliquer :

« Mais tu n’as rien compris ! Tout cela est pour toi, Justine.

Moi, je suis Donatien ! »…

 

 

 

 

 

 

 

 

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