AURORAWEBLOG Romain Slocombe romancier

                                                      Photo de couverture © Romain Slocombe.

 

L’événement littéraire de ce mois aurait dû être pour Romain Slocombe la sortie de « Regret d’hiver », quatrième et dernier tome de sa Tétralogie, « La crucifixion en jaune » (Tétralogie en clin d’oeil à Mishima, Crucifixion en hommage à celle, rose, de Miller), chez Gallimard dans la fameuse « Série Noire ».

Opus mettant en scène l’ « usual » inénarrable narrateur Gilbert Woodbrooke et, entre autres personnages, un............photographe japonais internationalement connu et ayant réalisé notamment des images de bondage!!!

 

Or, la « Série Noire » connaît quelques petits problèmes. On sait que dès fin 2004, le directeur d’alors de cette collection, Patrick Raynal, s’est positionné contre la politique de Gallimard qui était de relancer « Folio Policier » (éditions de poche) avec un vivier de rééditions d’auteurs « modernes » de la « Série Noire ».

Il se raconte que, voyant là une concurrence facilement chiffrable en perte de bénéfices pour sa collection, Raynal a préféré claquer la porte de chez Gallimard, entraînant quelques-uns de ses auteurs. Il a depuis repris en main la collection « Fayard Noir », chez Fayard, bien sûr...

Et c’est donc là, chez lui, que paraîtra en définitive fin mai 2006 « Regret d’hiver ». Je prends date avec plaisir.

 

Par un curieux retournement de situation, l’événement Slocombe-romancier est donc depuis quelques jours la réédition chez « Folio policier », dont il était question plus haut, du premier volume de « La crucifixion en jaune », roman intitulé « Un été japonais »*.

C’est donc celui-ci que je présente ici ce soir, finalement sans dépit pour deux raisons.

D’une part, il me déplaît lorsque je chronique positivement un livre lors de sa sortie « officielle » de faire peser des frais relativement élevés sur ceux de mes lecteurs qui me suivront et pour lesquels le livre ne sera pas forcément une découverte enthousiasmante. C'est pour cela que, lorsque je suis amenée à le faire néanmoins, j'y vais toujours avec des pincettes.

D’autre part cet « Eté japonais » est, en soi, une excellente porte d'entrée dans la «Tétralogie ». Moins fourni en action que les deux qui le suivent, il nous présente son narrateur mais aussi, mais surtout le regard de celui-ci sur le Japon.

« An Englishman in Tôkyô », pourrait-on dire!

 

Il ne s’agit pas du tout d’un roman policier, tout au plus d’un « roman noir », si tant est qu’il faille coller des étiquettes.

Je ne dirai que quelques mots de l’intrigue, au demeurant mince dans ce premier tome.

Gilbert Woodbrooke, photographe anglais fétichiste qui a une seule spécialité, celle de prendre pour modèles des japonaises auxquelles il fait revêtir des uniformes militaires et qu’il fait maquiller de rouge et de bleu pour mieux figurer sang et hématomes, se retrouve à Tôkyô pour le vernissage de sa première exposition  nippone. Comme il n’est pas au sommet de la gloire, il est venu avec un billet d’avion au rabais qui lui impose une date de retour drastique et il vivote chez les uns et les autres, son budget étant l’un de ses principaux problèmes.

L’autre consistant à draguer toute fraîche Tokyoïte passant dans son arc de vision car, bien que marié à une japonaise et père de famille à Londres, notre héros est pourvu d’un appétit sexuel infatigable. Pour mettre toutes les chances de son côté, il utilise son meilleur atout : leur proposer de faire des photos.

Le reste du temps, il erre dans la ville et ce sont certainement là les meilleurs passages du livre car Woodbrooke-Slocombe (il ne fait pas de doute que les deux se confondent) est un japonisant de classe et  possède de plus l'oeil de l’homme de l’art.

Il finira par croiser une demoiselle à laquelle il aura le tort de s’adresser (Woodbrooke est un gaffeur malchanceux, ce qui donne aux romans une dimension comico-dérisoire succulente) car elle est une chasse gardée des yakusas dans toute leur tradition protectionniste.

Pour réparer son erreur, il est mis à l’amende : il doit traduire  en anglais un texte du chef des yakusas sur Mishima. Ne possédant pas assez de vocabulaire pour le faire, il feint d'accepter puisqu'il se trouve sur le point de déménager pour aller loger dans un appartement délaissé pour quelques jours par son occupante et qu'il espère ainsi donner le change.

Las !Dans l’enveloppe qu’on lui a remise figurent et les photocopies du texte et le manuscrit original.

Or, cette enveloppe,Woodbrooke la perd évidemment l’après-midi même où on la lui remet.

Dès lors, c’est une histoire de fuite, de course -poursuite, à moto, en métro etc.

Avec maints soucis puisqu’il est atteint d’une allergie à la climatisation japonaise qui lui a abîmé le genou et que les coups des yakusas lui ont abîmé d’autres choses.

Avec une idée fixe aussi : se procurer l’argent pour changer le billet d’avion et regagner Londres au plus vite.

 

Il y a dans ce roman qui peut apparaître dans mon résumé comme d’un rythme véloce bien au contraire une étrange lenteur. Et c’est là que le style de Slocombe montre tout son charme vénéneux. Style concis, dépouillé à l'extrême, à la fois distancié et précis. Le livre en mains, on ne l’abandonne plus.

C’est cette vision minutieuse des choses, des êtres, des lieux qui en fait comme des moments arrêtés.

Art de la photographie, si vous m’avez suivie.

Et puis, ce regard est celui d’un européen qui connaît vraiment le Japon.

On dira que j’en reviens toujours à ma passion : la trilogie « Ecstasy », « Melancholia » et « Thanatos » où Ryû Murakami prend invariablement à un moment ou à un autre un observateur étranger pour regarder le Japon.

Un Japon que l’on lit noyé entre modernité folle et tradition fanatique chez les deux auteurs.

 

A la fin de cet « Eté japonais », on est triste de lâcher le livre et heureux de savoir qu’il y en a deux (trois bientôt) autres qui le suivent...

 

« Ciel bleu profond au-dessus des tours. Température : 39° (à l’ombre). L’air est humide. La saison des pluies est à peine terminée. Natsuka et moi avons pris un raccourci qui nous évite de passer devant la caserne des Jieitaï (Forces d’autodéfense, l’actuelle armée japonaise) où se tint de mai 1946 à décembre 1948 le tribunal militaire des Alliés pour juger les responsables des crimes de guerre. C’est cette caserne que choisit Yukio Mishima pour sa spectaculaire tentative de coup d’Etat, suivie d’un sanglant suicide rituel, le 25 novembre 1970. Le célèbre écrivain était non seulement gay, mais cultivait depuis son enfance une étrange obsession érotique pour le martyre, et pour le hara-kiri. Coïncidence : la principale boutique sado-masochiste de Tôkyô, nommée B.I.Z.A.R., se trouve tout près de la caserne d’Ichigaya, dans le petit quartier Saka-machi (le village en pente). »

 

Romain Slocombe - Un été japonais - Folio Policier – 2006. ( Et "Série Noire" Gallimard - 2000 )

 

 

 

Les deux autres tomes déjà parus :

Brume de printemps - Série Noire Gallimard - 2001 -

Averse d’automne - Série Noire Gallimard - 2003 -

 

 

Mon roman préféré de Romain Slocombe ( hors Tétralogie) :

La Japonaise de Saint John’s Wood -Editions Zuma - 2004.

 

 

 

* Les spécialistes noteront au passage avec un sourire que lors de ce changement d’édition, ce n’est plus la même photo de Slocombe qui orne la couverture !