AURORAWEBLOG Leigh Heppell submissive sculpture

                                                    Sculpture © Leigh Heppell

                                                     

 

 

Ils arrivent en voiture, il y a peu de circulation dans ces rues transversales de quartiers loin du centre.

Tu parles d’un printemps ! Il pleut dans un silence froid qui paraît de la neige.

Quand ils entrent, elle entrevoit l’appartement dont elle ne sait même pas s’il est le sien.

L’endroit est bien chauffé, agréable, meublé au minimum et maniaquement ordonné.

Il tire les rideaux et éteint la lumière. C’est aussi bien ainsi.

De toute façon, une fois que ses yeux en ont pris l’habitude, elle parvient à apercevoir la silhouette de l’homme se découpant dans la lumière faible qui pénètre d’on ne sait où.

Il ouvre le tiroir d’une commode, en sort un foulard bien plié. Il s’approche et lui bande les yeux. Au passage, elle sent ses mains douces mais décidées.

Lui doit ressentir son instant (quelques secondes ?) d’hésitation. Puis elle se laisse perdre. Maintenant l’obscurité a gagné. Il n’y a plus même le moindre rai de lumière.

Il dit « Suis ma voix. Viens ici et déshabille-toi ».

C’est étrange cette idée d’être, elle le pressent, désormais assujettie à une seule voix.

Un ensemble de cordes vocales. Glotte. Salive.

Elle tremble imperceptiblement en prenant conscience de cet océan dans lequel elle va volontairement s’immerger. Il sent ce tremblement, cette peur. Pendant ce moment qui fige tout, l’horloge s’arrête. Le jeu est freiné.

Elle est sur un manège qui n’a pas commencé de tourner, elle pourrait encore descendre.

La sueur de l’effroi lui a collé sa robe au corps. Elle commence à l’ôter. Déjà vaincue ? Déjà gagnée ?

Elle laisse retomber les bretelles de son caraco et les deux vêtements s’effondrent mollement à ses pieds d’un seul coup.

« Plie tes habits et pose-les par terre à côté de toi ».

L’ordre est tombé froidement. C’est peut-être pour ça qu’une ondée de chaleur envahit son corps.

La voix, la voix…

Elle fait mécaniquement les gestes demandés tandis qu’elle l’entend s’éloigner. Il y a des sons qui parviennent d’une pièce adjacente. Une armoire qui s’ouvre et se referme, des bruits de fer puis des bruits de pas qui reviennent.

Il ne met pas même une minute pour lier ses mains dans son dos, lui passer un collier et une lourde chaîne de métal en guise de laisse autour du cou.

Elle ne dit rien, n’a pas même la force d’un gémissement : elle est abasourdie.

Le poids entraîne sa tête vers l’avant. Elle a baissé la garde. A partir de ce moment, advienne seulement ce qu’il voudra.

« Avance maintenant ».

Elle pense être incapable de le faire, le noir est complet. Dans sa tête.

La pluie bat au plafond doucement, on l’entend aussi rebondir dehors, goutte après goutte sur un réverbère avec une sonorité métallique qui n’en finit pas et qui vient, par ricochet, battre obstinément dans ses tempes.

« Viens vers moi à genoux ».

Mais qu'il est loin! Si loin!

Cette fois, elle tremble visiblement. Mais elle pense que c’est beau de recevoir des ordres. Et d’obéir. D’anéantir sa volonté et même ses pensées.

Il y a des gens qui parlent là devant la porte, ils se seront mis à l’abri sous la corniche dans le carré lumineux du réverbère.

Témoins de rien.

Pour avancer à genoux sans trop de mal, elle découvre qu’il lui faudrait aussi mettre les mains.

Et c'est bien difficilement qu'elle arrive à lui.

Il pose alors son poignet sur son épaule.

Elle sait que cette nuit elle va vouloir fuir mais qu’elle sera entravée, qu’elle voudra hurler mais qu’elle sera muette, qu’elle voudra regarder mais qu’elle sera aveugle.

Pour l’instant, elle veut seulement sentir sa peau, la frontière entre lui et le monde.

Elle cherche du nez sa main pour la renifler, la flairer. Ses narines se remplissent d’une odeur qu’elle n’oubliera pas, qui existera pour elle éternellement. Comme un haut le coeur et comme un haut-les-cœurs.

Même s’il se lave ensuite les mains un million de fois.

Cette odeur, c’est celle qui était déjà présente quand il est né, quand il a vu pour la première fois un arbre, un chat, la mer.

Quand il a possédé pour la première fois une femme.

Cette odeur, c’est sa vérité essentielle.