AURORAWEBLOG  bandeau soumise

                                                          Tableau © Anke Meier

 

 

Devant la bêtise de ceux qui sont allés chercher des noises à une autre blogueuse pour avoir évoqué « Mars », mois ou planète qui paraît copyrighté par certains et, sachant que peu ou prou nous avons elle et moi la même sorte de lecteurs, je ne résiste pas ce soir  à l’envie d’introduire à mon tour ce mot dans mon texte afin de faire de celui-ci un second objet bloguant identifié « martien »…

 

 

C’est l’heure du naufrage, l’heure où Eros soudain se fait muet et ouvre la possibilité à toutes les interrogations, à toutes les terreurs, à tous les reniements possibles.

Ils sont arrivés là alors que l’après-midi était à son comble. L’un de ces premiers après-midi qui annoncent le printemps, très froids encore mais avec beaucoup de soleil.

Il a tiré la porte sur ce soleil et ce fut comme la fermer sur le monde extérieur. Sans doute est-ce exactement d’ailleurs ce qu’il voulait faire…

Les volets baissés ne laissent plus filtrer désormais que de minces lignes blanches, laiteuses mais insuffisantes pour éclairer la pièce.

Le monde est dehors. Plus rien ne parvient de la vie : ni les sons ni les odeurs. Plus rien. Et ce « plus rien » n’est pas celui de Léo Ferré ni le théorème du « no man’s land ». Ici, c’est autre chose.

Le bruit de la porte fermée derrière les épaules de la femme a résonné comme un avertissement. Le signal d’avoir franchi une limite, passé un seuil, le point de non-retour peut-être.

Dans sa tête, elle se dit en toute conscience « C’est ce que je désirais, je l’ai voulu, je l’ai souhaité et maintenant me voici là dans la pénombre et dans le silence. Et pourtant je tremble… »

Et elle ne comprend pas. Mais ce qu’elle redoute plus que tout, ce serait le jour où elle comprendrait.

 

Mars n’est pas clément cette année ; le dieu guerrier en lui montre toute son arrogance. S’il doit céder quelque gage, il ne le fera que le vingt et un.

Et donc le carrelage est glacé dans cette pièce où l’ombre assourdit tous les contours.

Elle est dans cette pièce, elle avec son corps mis à nu puisque c’était la première chose qu’elle devait faire à peine entrée,  elle avec son esprit nu aussi, elle qui frissonne de ses propres pensées et de celles de l’autre, des désirs qu’il pourrait avoir, qu’il aura sans doute.

S’approchant d’un coup, il relève ses bras derrière sa nuque et elle les sent devenir lourds. Le froid des carreaux envahit tout son corps par les pieds, sa respiration se fait plus rapide, pas à cause du poids de ses bras, pas à cause du froid…Elle ne sait plus où elle en est ni qui elle est.

Et la voilà tout à coup enfermée doublement par ce bandeau dont il ceint ses yeux.

 

« Il n’y a plus rien. »

Plus rien à voir. Sinon se retrouver face à soi, le vrai soi qui crie son vrai être avec un orgueil et une présomption inattendus et paradoxaux puisque un seul crissement, un seul déplacement d'air sont capables de lui couper le souffle.

Elle est au centre de cette pièce et lui brusquement entrouvre une porte ou une fenêtre.

Il se joue d’elle, il sait bien que chaque rumeur provoque comme des coups de poignard dans ce corps tendu et en attente, il sait quelles images se forment dans son esprit, kaléidoscope d’horreurs sans nom, et alors qu’il s’approche d’elle, à pas feutrés, il voit son cou sursauter comme par gorgées sensées avaler toute rationalité, il sait sa voix qui voudrait hurler à la fois et sa peur et son appartenance, ses muscles étirés à l’affût du plus minime de ses gestes à lui.

Il la connaît jusqu’au tréfonds de ses angoisses, de ses fiertés, de ses questionnements, de ses pauvres petites défenses : elle est, reste et demeure sa compagne, son élue depuis si longtemps.

 

Lui qui ne lui dit jamais qu’elle est belle est pourtant là à la boire des yeux, comme une source dont la fraîcheur et la nécessité ne cesseront jamais d’être renouvelées.

Il est là devant elle, il l’observe, il laisse son regard glisser lentement sur chaque partie de son corps, s’appuyer effrontément sur les chairs les plus intimes et la tension s’accroître  encore tandis qu’elle, de son côté, ouvre de temps à autre la bouche comme si elle était à la recherche d’un peu d’air.

Silence autour d’eux, tandis qu’il la regarde, faisant en sorte de gommer presque jusqu’à sa propre présence pour faire encore grandir l’attente en elle.

Il est savant de ce qu’il en sera de ce plaisir ensuite. Ce temps suspendu, il ne le regrette pas comme elle ne le regrettera pas, tout à l’heure, dans quelques secondes…

 

Car enfin, il cesse l’épreuve. Il n’y a pas de gagnant ni de perdant, seulement des êtres qui s’aiment dans cette scène.

Et il tend sa main, légère, pour effleurer ses cheveux. Et elle plie doucement la tête, elle presse son visage contre la paume de cette main d’homme, elle en absorbe la chaleur, elle se laisse reconnaître par ces doigts une fois de plus, ces doigts qui l’ont déjà parcourue plus de mille fois et qui n’ignorent d’elle aucune ligne, aucune fibre.

Il s’enchante de cette respiration violente qui émane d’elle, il écoute ces borborygmes, ces phrases inarticulées qui en disent mille fois plus que mille mots.

Sa caresse à lui se fait encore plus tendre et cependant elle l’éprouve comme une étreinte qui la rend sienne, elle se sent entièrement abandonnée entre ces mains qui l’attachent plus que ne le feraient les mille chaînes qui pourraient emprisonner son corps, et elle se laisse prendre par ce toucher suave, sachant qu’à l’improviste celui-ci pourrait devenir dur, sévère, tirer ses cheveux, ployer sa nuque avec force.

Douceur et dureté, indissociables l’une de l’autre, c’est ce qu’ils pensent tous deux au même moment sans le savoir sinon d’instinct, tandis que la bouche masculine s’approche de la sienne pour embrasser ou, qui sait, mordre…