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auroraweblog
Jacques Chessex est un "Ogre" de la littérature, à l'écriture puissante. Dans "Monsieur" - si ma mémoire est bonne - il a écrit des phrases magnifiques sur l'urolagnie ("intervention" de l'urine dans les jeux sexuels).
Joel Faure | 7/2/2010
Étonnant cette fascination pour Sade, je n'ai jamais accroché, l'accumulation de scatologie et vilénies diverses ne constitue ni une pensée ni une philosophie. Ce rejet de Sade ne m'interdit pas de découvrir Chessex que j'ignorais, mais l'ignorance est plus vaste que la connaissance. Promis j'y tenterai une balade.
yavesh | 7/4/2010
En effet....Ci-dessous une citation de Jacques Chessex dans son livre "Monsieur"
"Nicole est plus âgée que moi de quatre ans, à l’école je suis encore chez les petits, Nicole est dans la classe des grands. Longue, pâle, les cheveux bruns, peut-être déjà un air de femme qui me trouble et me fusille sur place. Jusqu’aujourd’hui je l’ai regardée de loin et maintenant elle est assise sur mes genoux au fond de l’armoire où je me suis juché sur une pile de couvertures où j’enfonce. Il fait nuit dans l’étroite armoire. Et quel silence. A peine, de temps en temps, si l’on perçoit de notre cachette un éclat de rire, un appel, la partie a lieu loin de nous, des portes claquent dans les pièces régulièrement habitées de la maison, "- ils nous ont oubliés" dit Nicole "- mais non ils nous cherchent et ils ne nous trouvent pas" "- on va étouffer" dit Nicole, le poids de son corps commence à se faire lourd, on est terriblement comprimés au fond de l’étroite armoire, on ne peut remuer bras ni jambe. " - J’ai une crampe" dit Nicole, "tais-toi, ne bouge pas ou ils vont venir!" Et je sens ses cuisses qui se tendent sur moi, se crispent, tressaillent, je suis caché sous ces cuisses dans le noir; et sous un noir plus profond dans le corps qui pèse sur moi au fond de ce poids léger et dur, dans ces genoux lisses et durs, au fond de ces cuisses lisses et dures, le fond noir du corps de l’autre, doux fond plein d’odeur (j’ai déjà senti chez les plus petites), je l’imagine avec un plaisir inquiet sous la culotte de coton qui m’énerve la peau à travers sa jupe quand j’essaie de bouger moi aussi.
Il y a un goût du secret, du caché, de l’interdit, qui m’est venu très tôt avec la détestation de ma condition d’enfant et la rumination de quelques jouissances. Qu’est-ce que je cherchais dans le noir, coincé sous cette carcasse de gamine qui tremble nerveusement et m’écrase? Je m’en souviens : je cherche mon bien. Comme s’il y avait déjà au fond de moi une quête de quelque chose qui correspond point par point avec tout le désirable, le souhaitable, le possible, que je ressens sans cesse dans mon manque et qui me pousse vers ce territoire heureux, édénique, lumineux, où je m’accorde à ce vœu. J’avais huit ans, je ne l’oublie pas! Mais je me rappelle ces moments avec une précision d’autant plus exacte qu’elle est le miroir de ce que je suis aujourd’hui.
Tout à coup je sens une brûlure liquide sur ma cuisse, un jet d’abord entrecoupé puis qui jaillit, la fille s’est légèrement soulevée, le jet chuinte, longuement, le liquide chaud coule sur ma jambe, dans ma chaussette, maintenant dans mon soulier. Et avec lui ruisselle sur moi, en moi, un étrange flux de bonheur.
Si je tente de déterminer, à si longue distance, la cause d’un état aussi heureux, aussi pur que devant lui les plus pures extases des mystiques paraissent de pâles comédies, je dois retenir au moins trois phénomènes sans doute très complémentaires, et concurrents, mais chacun d’entre eux a sa vertu propre, son goût, sa drôlerie agréable.
L’inconnu, d’abord. Cette merveille que j’ignorais, ce liquide chaud un long moment sur moi, qui jaillit et qui coule et même quand le jet a cessé il reste collé à moi comme une brûlure très douce qui sèche et qui poisse sur ma jambe. C’est la première fois qu’on s’oublie sur moi. Jusqu’à présent, les pipis, le sang des petites blessures, les larmes des colères ou des petites peurs, c’était devant moi, distinct de moi, maintenant c’est sur mon corps que cette belle grande fille s’est vidée de son tonus chaud et m’a inondé, et m’a lustré, de sa bonne urine maternelle et sororale. Gloire soit rendue à cette urine, à la souple cave où elle s’est amassée et mise à sourdre comme les gouttelettes d’une grotte. Et gloire aussi au lieu toujours humide et nocturne d’où elle a jailli, jet chaud et lumineux dans l’obscur. Ainsi l’inconnu m’a choyé, j’ai été par lui rapproché du bien où j’aspire. Les adultes jouent-ils avec leur urine? Mais est-ce un jeu, en ce cas aucunement comparable au jeu de cache-cache que nous avons quitté en nous enfonçant dans cette caverne où le miracle s’est produit. Plus tard, chaque fois qu’une personne urine devant moi, ou sur la paume de ma main ouverte, sous son jet long et doux je me souviens du cadeau que m’a fait Nicole dans l’armoire soudain illuminée. Tout le caché qui se révèle et demeure mystérieux malgré sa matière sur moi : autre, habité de son secret, et par lui merveilleusement agrandi.
Ensuite il y a ce qui n’est pas permis parce que c’est sale, dégoûtant, et cette saleté me ravit parce qu’elle se charge tellement de l’autre et de son mystère toujours caché comme une honte. Je pressens que j’aime cette honte. Je sais déjà que j’aimerais toucher ce qui n’est pas permis parce que sale, dégoûtant, que j’aimerais l’anus des filles au fond de leur fente moelleuse et remonter le long du val par quelques stades et toujours satisfait boire l’odeur. Drôle de rêve pour le spectre de ce petit enfant. Ah mais une jeune fille pèse sur moi au fond d’une armoire pleine de couvertures et de cintres vides, elle a trempé mes genoux, ma jambe, j’ai huit ans et déjà je sais de la vie et de moi ces choses qui ne me quitteront pas.
Il y a aussi le pur plaisir de ce liquide comme une caresse, qui vite fraîchit et reste collé à mon corps avec le souvenir de la scène, surprise, ravissement, sentiment que l’aventure désormais nous lie cette gamine et moi, elle qui m’a inondé, d’une certaine façon agressé, - crûment elle m’a pissé dessus - mais aussi, et là je prolonge la scène, elle m’a élu comme réceptacle, choisi, désigné à l’intention de sa chère urine comme on choisit son lit, sa tombe, le récipient où l’on va se vider ou la table où l’on mangera. - Imbécile, elle n’a rien choisi, elle était pressée, c’est tout! Mais justement elle était pressée et c’est moi, ce sont mes genoux, ma jambe, ma chaussette qui ont reçu le clair cadeau de ce plaisir neuf qui dure depuis soixante ans.
Disproportion de la cause et de l’effet? J’ai retrouvé ces événements minimes dans mon comportement, mes goûts, le désir de l’autre, la haine de l’autre, la fascination et l’attirance de l’autre que j’observe en moi à tout instant de mes rencontres et de mes retraites comme si ces choses infimes avaient été suscitées avec précision à un moment très ancien, et qu’elles s’étaient développées, affinées, accentuées à mesure qu’elles me conduisaient plus profondément aux événements qu’elles annonçaient à l’origine. Et ce serait encore bien peu, si ces choses ne se rapportaient qu’à ma relation à l’autre. Mais de l’origine à la seconde où j’y pense, elles s’étirent, elles rayonnent de leur pouvoir mimétique et me renvoient à ma propre figure. Il y avait une fois une petite fille qui avait uriné sur les genoux d’un garçon au fond d’une armoire en septembre. Et depuis lors, chose vraie, le garçon n’a jamais cessé de se rappeler cette histoire.
(Mais que sais-je de cette figure? Et de cette urine? Et du secret toute sa vie de la jeune fille de l’armoire? Je tourne autour d’un souvenir, le secret s’approfondit, je demeure étonné et ravi de ma propre stupeur à ce secret. Et sans doute de ce secret lumineux en moi, qui ne sais par quel chemin il se déplace et perdure."
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marieh2o | 7/4/2010
Merci, Marie, pour ce long extrait qui fait écho à Joël...
Les lecteurs le trouveront ici avec d'autant plus de gratitude que le tirage de "Monsieur" (même dans son édition de poche) est aujourd'hui épuisé...
AURORA | 7/6/2010
Je vous salue, Marie. Et surtout, je vous remercie infiniment pour ces phrases éblouissantes. Avouez qu'on peut ne pas être adepte de l'urolagnie et les trouver "ruisselantes" de beauté.
Joel Faure | 7/7/2010
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