Catherine Robbe-Grillet Jeanne de Berg AURORAWEBLOG

 

Si j’ai souvent parlé de ce livre ici, je ne l’avais pourtant jamais présenté.

Sorti en 1985 chez Grasset, réédité en 1997, il apparaissait toujours comme « épuisé » dans les ordinateurs des librairies.

A quoi bon renvoyer vers cet introuvable ?

Et puis, il y a deux jours, voici que j’en découvre cinq exemplaires chez mon marchand de lignes préféré et que j’y lis « nouveau tirage - dépôt légal avril 2005 ».

Voici donc venue l’heure de l’évoquer, surtout en ces temps de chaire maigre en mots féminins originaux…

 

Je l’ai dit et répété. J’ai eu connaissance de mes premiers troubles sensuels enfant devant les Angélique et les indiennes ligotées au poteau.

Mon adolescence a transformé ces troubles en pulsions à travers la littérature : j’ai lu l’ « Histoire d’O », Sade et Masoch ( qui ne m’ont guère inspirée ), Mandiargues, « L’image » de Jean de Berg, les BD de Crepax…

Tout cela m’a amenée à jouer un peu à « pince-mi, pince-moi » ou à provoquer afin de recevoir une petite tape sur la fesse de charmants « vanille » qui voulurent bien quelques secondes ( et sans que je leur en dise plus ) m’offrir ces mignons délires.

 

Ce livre-ci a, plus tard, beaucoup compté pour moi et sa découverte a été l’une de mes étapes.

Ce n’est qu’à la lecture de ce « Cérémonies de femmes », en 1985 donc, que j’ai pris la juste mesure que tout cela « existait » bien.

Concrètement.

C’est à dire que dans Paris et ailleurs dans le monde, il y avait des gens qui se réunissaient dans des bars, chez des particuliers et qui mettaient « pour de bon » en scène ces fantasmes qui étaient de la même famille que les miens.

Quelques années plus tôt, un film, « Maîtresse » de Barbet Schroeder, m’avait déjà un peu révélé le monde réaliste de la domination côté féminin et de la soumission côté masculin. Un peu seulement, parce que ce n’était pas vraiment le centre de l’intrigue de ce long métrage. La "Maîtresse" d'ailleurs y était vénale...

 

Cet ouvrage dont on sut très vite que l’auteur, Jeanne de Berg, était Catherine Robbe-Grillet, l’épouse d’Alain ( et qu’elle était du même coup aussi celui de « L’image » de Jean de Berg cité plus haut ) n’est pas un livre comme les autres. Il n’est accompagné ni du mot « récit » ni du mot « roman ». Son titre lui suffit : il s’agit de « cérémonies de femmes ».

 

Loin d’être cependant un simple témoignage aride selon la phrase qui le conclut : « Faire littéraire, voilà le danger ! », c’est un livre « écrit », minutieusement même, aussi calculé que le sont au geste près les cérémonies qu’il décrit.

 

Il s’agit de quelques jalons sur un itinéraire où l’ordre chronologique est parfois malmené : celui d’une femme qui se découvre une curiosité puis une passion pour la domination.

Passion à sa manière à elle. Tout à fait singulière.

Elle deviendra ainsi l’ordonnatrice de moments où règnent haute tension et grand esthétisme.

Nous y lisons par exemple l’élaboration d’une réplique vivante du « Martyre de Saint Sébastien » à base de jeu avec des œufs ( les fantasmes de l’époux Alain ne sont jamais très loin de ceux de Catherine ).

 

Il ne faut pas faire de ce livre une lecture en tant que « texte à clés » et chercher à deviner quelles sont les autres femmes célèbres qui se cachent derrière les masques de ces fêtes païennes, ces femmes qui ont une importance immense dans ce texte : rappelons que le mot « femmes » est bien au pluriel dans le titre.

 

Il ne faut pas y chercher une histoire.

Pas une histoire d’amour surtout : il n’y en a pas entre l’instigatrice des rituels et ses sujets, qu’ils soient hommes ( la plupart du temps ) ou femme ( une fois ). Mais il y a toujours un grand respect de l’autre qui est constamment placé sous les feux de la rampe dans sa plus belle dimension.

 

Pas plus qu’il ne faut y chercher des explications, des motivations à ce qui peut amener une femme à devenir dominatrice. C’est de cette femme-là qu’il s’agit et non d’une autre. Une femme qui se dévoile en fait très parcimonieusement. Goût du masque, encore et toujours.

 

Ce livre est extraordinairement fascinant parce que construit sur le seul regard : ce qu’elle voit en mettant ses rituels en place, ce qu’elle voit les autres voir de ce qu’elle-même voit. Et c’est de ce regard que naissent ses ressentis, ce qu’elle éprouve. Les seuls passages intimes où elle se livre un peu.

 

Il m’est rarement arrivé de lire un texte où la littérature faisait aussi beau ménage avec le réalisme.

Remarquable ouvrage, il risque d’en irriter certains cependant. On reprochera à la description de ces cérémonials d’être tout dans le luxe et la transmission d’une culture underground très esthétisante, de se parer outrageusement d’une cérébralité élitiste.

C’est là qu’il faut être infiniment prudent.

Ce texte est un contrepoint à la « vulgarisation » du SM évoquée ici hier soir, un contraste photographique tranchant ( au sens figuré comme au sens propre )  du « BDSM pour tous ».

Et il est heureux de savoir, à travers lui, que demeurent des salons, des boudoirs secrets, qu’il est encore des lieux où la pratique est purement originale, personnelle à quelqu’une et totalement mythifiée.

Un espace hors du temps où toutefois rien n'est codifié comme on le croirait : ici pas de cuissardes, pas de vinyle de bazar. Des salomés en vernis noir, la braise des mots et "le velours, les ors fanés, les rouges sombres, dans la lumière assourdie des bougies et l'odeur de l'encens".

 

De par son unicité, ce livre se doit d’être lu.

 

Convenons cependant qu’il n’est pas tous publics, non pas du point de vue érotique - il n’y a pas d’érotisme au sens généralement entendu dans ce texte - mais quant à sa difficulté d’accès pour le lecteur qui pourrait se trouver surpris d’un écrit de type narratif aussi intellectualisé sur un sujet tel que celui-là.

 

Sachant que je n’ai absolument rien d’une domina et que cependant j’aime énormément ces «  Cérémonies de femmes », j’espère avoir donné à quelques-un(e)s, qui seront forcément des amoureux de l’écriture, l’envie de tenter le voyage…

 

« J’ai choisi de raconter quelques cérémonies emblématiques, prises dans un répertoire plus vaste qui tourne souvent autour de mises en scènes ritualisées où les immobilisations, les silences, les jeux sur la vue ( masques, miroirs, lumières ), la mise à distance suggèrent moins l’orgie que le tableau vivant, même s’ils ne s’y réduisent pas

Bien que le rite aime la répétition, elles ménagent à chaque fois des surprises pour moi et mes amis, ne serait-ce que par des variations, des combinaisons nouvelles dans le choix des acteurs ou l’attribution des rôles. Elles ne doivent jamais être identiques, sous peine d’ennui. Jamais.

Et le sexuel dans tout cela ? Le sexuel, il est là, constamment présent, au centre de tout, mais suspendu, différé. Bien entendu. »

 

Jeanne de Berg – Cérémonies de femmes - Grasset  -1985 ( rééd. 2005 )