Préambule 1 : J’ai signalé il y a quelques semaines ne pas aimer la littérature dite érotique ( l’actuelle production que l’on trouve regroupée sous ce « label » dans le rayon spécialisé des librairies ) mais l’érotisme dans la littérature. Ce qui sous-entendait que pour moi, il fallait qu’il y ait d’abord « travail littéraire » et que l’érotisme s’inscrive à l’intérieur de celui-ci. C’était tout à fait le cas du livre de Véronique Olmi commenté sur ce blog il y a quelques jours.

Et c’est la même chose pour celui de ce soir, en insistant toutefois sur le fait que l’érotisme là présent tend vers la veine sado-masochiste et amène à quelques scènes très explicites.

 

Préambule 2 : C’est notre commentateur « les marquesduplaisir » qui a attiré mon attention vers ce livre, après avoir lui-même entendu la lecture qui fut faite de l’une de ses parties dans une émission de France-Culture ce printemps, partie qui faisait l’objet d’une commande pour cette occasion. Un autre extrait de ce texte avait été mis en scène au théâtre en 2003. Le livre lui-même est paru en août de cette année. Trasimarque en a proposé quelques lignes ici dans les commentaires de ma note sur le Véronique Olmi.

 

 

Entrer dans « Le bel échange «  de Claudine Galéa, publié le mois dernier aux Editions du Rouergue est une chose déroutante. S’il s’agissait du style et du style seulement, pour la concision et l’objectivité, on aurait tôt fait de trouver une parenté directe avec Annie Ernaux.

Mais ce texte ( je crois préférer ce mot à celui de récit ou de roman ) est bien plus compliqué encore.

Ce bref ouvrage de 75 pages d’une remarquable densité de sens fonctionne par strates, par couches qui se superposent et se mêlent.

 

Une narratrice entrant dans la maturité de l’âge passe une annonce pour trouver une très jeune femme, à qui transmettre, via un « dressage au plaisir », ce qui est à ce stade de son existence le plus « bel échange » qu’elle puisse faire : inculquer à une autre ( Pauline ) comment ne pas être l’objet des autres mais le sujet de son propre désir.

Cela passera par une expérience de l’extrême, le sadomasochime en l’espèce, mais qui l’amènera néanmoins à son but et à l’ « échange » donc. La fin du livre montre la jeune femme libre et la narratrice libérée.

 

Libérée de quoi ?

Des autres strates du texte : la première est le récit d’un amour magnifique mais terminé, la seconde celui de rencontres hasardeuses et sans sens ( autisme de la sexualité ), la troisième et la plus importante sans doute la narration de la déchéance physique dans la maladie puis de la mort d’un père aimé.

C’est parvenue à ce moment crucial de sa vie que la narratrice a formé le « projet Pauline ».

Thanatos règne en elle. Elle ne peut le vaincre que par Eros, fut-il Eros poussé en sa dernière outrance et à travers une autre.

 

Que j’aie indiqué ce que je lis, moi, dans « Le bel échange » ( l’histoire racontée, si l’on veut, ou du moins telle que je l’aie crue racontée )  n’a aucune importance tant ce n’est pas elle qui compte réellement mais le comment elle est racontée, l’utilisation, l’ordonnancement des mots et des paragraphes, le temps démultiplié par les temps : présent, imparfait, passé composé.

Je ne lui ai donc rien ôté de son originalité, de son pouvoir d’attraction en en dévoilant les grandes lignes. Seule compte ici la vertu magique de l’écriture et l’essence du fond qui ne peut apparaître qu’à la lecture personnelle qui sera faite par chacun de ce livre.

 

Pas étonnant que ce texte ait fait l’objet d’une lecture publique car, en fait, c’est ainsi qu’on le ressent. Comme une voix monologant sur plusieurs tons ses plusieurs histoires, parfois même sous forme de cantilène, avec quelquefois une autre voix qui passe, répond ou se substitue…

 

Livre très exigeant envers celui/celle qui le lit, à ne pas laisser de côté tant il est précieux dans son approche de l’intime, du moi, de l’expérimentation des limites.

Plus rare encore : un réel exemple ( allons jusqu’à dire superlatif ) de ce qu’est l’expression érotique féminine, très, très loin du modèle masculin…

 

A acheter et lire sans tarder pour tous ceux qui ont bien pris connaissance du Préambule 1 .

 

Trasimarque ayant retranscrit quelques-unes des phrases-clés du livre, j’ai pour ma part choisi mon extrait dans l’une des parties « litanies » du texte.

 

 

« …On voit son sexe, on voit sexe, on voit qu’on sexe, on voit qu’on touche, on voit qu’on touche rien, qu’on touche tout, on voit tout, on voit jouir et faire jouir, on voit blesser, souffrir, gueuler, pleurer, partir, on voit toutes les larmes de son corps, on voit sa petite mort.

On voit tout ce qu’on a, ce qu’on n’a pas, on voit qu’on a tout en soi.

On retourne à soi.

On est soi.

On est tellement, tellement soi. »

 

Claudine Galéa - Le bel échange - Editions du Rouergue - 2005-

 

 

 

 

 

tags technorati :