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                                      Sakurako Zyabara

 

 

Ceci est un conte en quatre parties : il est porté, comme un envoûtement, par ces images de Sakukaro Zyabara, gentiment offertes par un lecteur,  qui m’ont totalement fascinées.

Je ne ferai donc l’injure à personne de préciser que je ne suis pas le « Je » qui se dit ici…

 

 LE DIT DE NATSUMI ( CONTE - 4 )

 

Bien du temps, des mois et des mois ont passé depuis ce jour où le Si Haut revint, armé d’une paire de ciseaux d’argent et tailla à grands coups ma chevelure pour enfin me ceindre de son présent unique au monde ( mais quel monde ?), cette couronne que je porte sans trêve mais qui est invisible aux yeux des gens qui me croisent.

Mes cheveux repoussent et si je porte de fines cordes par dessus mes vêtements, les autres ne leur donnent pas le sens que moi, je leur accorde en les disposant chaque jour en superpositions sur mes vêtements. Tout au plus, comme avant, comme toujours, me dit-on un peu originale…

Cette couronne était un cadeau d’adieu, il n’eut pas même besoin de me le dire tant c’était évident. Depuis déjà longtemps tout du Si Haut m’était devenu évident, comme si nous communiquions autrement par l’esprit et le corps, sans le besoin secourable des mots.

Je crus d’abord que son départ, en forme de dissolution dans les airs, n’était qu’un sortilège de plus et qu’il réapparaîtrait tôt ou tard. Sans doute eus-je même, un temps, l’orgueil qu’il me suffirait de l’appeler pour qu’il soit là.

Mais c’était bel et bien un adieu, un véritable adieu.

Je ne cesse de me demander où peut bien être aujourd’hui le Si Haut. Je ne crois pas qu’il soit retourné dans son règne obscur pour s’y enfermer à jamais.

Je pense qu’il va de ville en ville pour répondre aux prières de celles qui, comme moi, jadis, invoquent sa venue et qu’il sort de sa boîte à malices pour leur faire parcourir les chemins de l’abnégation, du plaisir et de la douleur, pour les aider à devenir.

Nul ne s’étonnera que ces pensées me rendent quelquefois jalouse.

Il est des nuits où je songe à me mettre en route vers les autres cités modernes, à la recherche du Si Haut.

Le lendemain, d’étranges événements se produisent toujours, je crois entendre un bruit de grelots tout près de moi et il me semble même qu’il me touche, que je sens son souffle sur ma bouche.

Je n’ai jamais cessé de l’aimer.

Depuis son passage, je n’ai jamais plus vécu le vide et le silence : je suis comme habitée.

Par lui, me dis-je.

Et pourtant quelque chose me fait tout de suite penser que c’est faux. Je ne suis habitée que par moi.

Le Si Haut n’a fait que me tirer de mes propres limbes, que me conférer une existence dans ces époques où il est si difficile d’être soi , réellement soi et non un « Je » authentifié par le groupe, un « Je » qui n’est que la partie infime d’un « Nous », le « Nous » factice de ces sociétés inhumaines qui nous intègrent pour mieux nous déposséder de nous mêmes.

Le Si Haut m’a donné la chance d’être moi.

Grâce à lui, j’ai trouvé la source, la force de me différencier et d’échapper à l’univers de glace, de vide, de silence qui, trompeur, apparaît à tous, comme chaud, peuplé et sonore.

Malgré ma jalousie, même si je voudrais revivre le passé indéfiniment afin de n’avoir sa présence rien que pour moi, je pense qu’il est bon que d’autres femmes le rencontrent et subissent sa loi, puisque seule cette loi unique et non inique révèle.

 

Mais l’aube pointe.

Je m’habille après mon thé et tandis que la saveur délicieuse de celui-ci traîne encore sur mes papilles, alors que j’accomplis mon rituel de cordelettes, voici venu avec les premières lueurs du jour le temps de sortir de ce conte.

Le Si Haut n’était pas, comme j’aime à me bercer en le racontant à l’infini, un être d’ailleurs. Ce n’était qu’un homme comme tous les hommes, un homme que j’ai aimé, qui m’a aimée et qui est passé par ma vie pour n’y point rester. Rien de magique, pas d’enchantements dans tout cela.

Un homme, oui, avec pour seule différence de m’avoir entendue, d’avoir fait partie de ceux qui ont l’ouïe assez fine pour deviner ce que les autres portent en eux, leur chant secret.

Et le mien, oui, qui se trouvait simplement être si proche du sien. Juste assez proche pour qu’il m’offre de part son bref passage un éclair de lucidité pour échapper à cet univers qui, je le sentais bien, finirait par me broyer moi aussi.

Peut-être ai-je eu besoin de nommer ce passant, ce passeur "le Si Haut" seulement parce qu’il m’a donné cette leçon d’humilité et de douleur, la seule qui puisse faire prendre clairement conscience de ce qu’est dans le monde la vraie humiliation, la vraie souffrance et ne plus jamais l’accepter.

 

 

( FIN )