Dominique AURY 1907 - 1998 

 

" Ce qu’on dit, ce qu’on écrit, c’est toujours soi-même. "

Dominique Aury , alias Pauline Réage.

 

Les mots qui donnent son titre à ce post proviennent de la préface d’ " Histoire d’O ".

Si l’on admet le postulat selon lequel il existe un BDSM français, l’on admet du même coup qu ‘ " Histoire d’O ", qui fut publié il y a cinquante ans tout rond, en est la pierre fondatrice.

 

C’est là que le bât blesse. Ce livre, qui m’émerveilla lorsque je le lus à seize ans, je m’en suis peu à peu éloignée quand j’ai vu ce que l’on en faisait . Une Bible.

La soumise doit être offerte dans des assemblées puisque c’est dans " Histoire d’O ".

La soumise doit être bisexuelle puisque O l’est.

La soumise doit être confiée à un Maître-bis puisque Sir Stephen est celui-là dans "Histoire d’O".

 

Je parle ici des gens qui ne " choisissent " pas de concert ces différentes situations (pour ces derniers, bien que ne partageant pas cet angle de vue, j’ai le plus grand respect) mais qui les posent comme préambules indispensables à une relation.

J’ai lu trop de textes pour ne pas pouvoir faire ce sombre constat.

Combien de petites annonces laconiques rédigées en quatre mots " Je cherche mon O " auxquelles on a envie de répondre " Ne la cherche plus. Va lire Pagnol et tu verras que c’est le Papet et Ugolin qui l’ont planquée. "

Chercher son O, cela ne veut rien dire. O est unique. O n'est pas une personne, c'est un personnage.

 

C’est ce que le document " Ecrivain d’O " de Pola Rapaport, diffusé hier soir sur Arte démontrait brillamment.

En 1954 fut publié avec une préface de Jean Paulhan, écrivain et futur académicien un roman – récit étrange qui émanait d’une certaine Pauline Réage. Bien sûr, cette œuvre érotique sulfureuse ne pouvant être attribuée à une " vraie " femme, la rumeur la prêta vite à Paulhan lui-même.

 

Le documentaire fait témoigner parmi les vivants, Régine Desforges et Jean-Jacques Pauvert, évoque le succès de librairie, puis la censure et enfin la levée de celle-ci qui permit à " Histoire d’O " d’entrer dans l’histoire littéraire.

Entre temps, il s’était su mais seulement chuchoté dans les cercles parisiens de l’édition que l’auteur était bien une femme, Dominique Aury, éditrice et spécialiste de la poésie mystique. Ce qui a son importance ici lorsqu’on songe à ce que "Histoire d’O" est quand on veut bien le lire en filigrane : l’histoire d’une ascèse amoureuse mystique par le chemin de la soumission mais conduisant à la mort.

La place la plus belle de ce film est accordée à des documents de diverses époques où l’on voit Dominique Aury parler et d’ "Histoire d’O" (dont elle ne révéla définitivement être l’auteur qu’en 1987 après la mort de ses parents) et d’elle surtout.

 

De la genèse d’ "Histoire d’O".

Une femme, pas même jolie, qui a passé la quarantaine et qui vit encore dans l’appartement de sa famille, est la maîtresse folle amoureuse d’un homme de vingt-cinq ans son aîné. Il est marié, il est volage à l’infini. De peur de le perdre, elle choisit de l’ " envouter " un peu en lui écrivant soir après soir, dans sa chambre de " jeune fille ", un texte dont elle lui adresse chaque jour un passage. Viendra bientôt le temps où il lui demandera de le lui lire à voix haute (et elle confesse ses hésitations sur certains extraits) dans une voiture.

 

La femme, c’est Dominique Aury et l’homme, c’est Paulhan , bien sûr.

Y a-t-il ou non quelque chose d’eux, de leur vie intime dans ce texte ? La question n’est pas résolue. Et peu importe. Devant ce livre, on n’a pas envie de jouer les paparazzi.

Ce qui compte, c’est le comment cette femme-là a pu écrire ce livre-là. Et rester elle-même, une petite souris grise. Très loin des clichés d’O dans l’image mais pas dans les mots.

 

Elle déclare à un moment donné :

" Il y a toujours quelqu’un que nous enchaînons en nous, que nous faisons taire. Il arrive pourtant qu’en l’enfermant, nous le libérions finalement. "

D’autres intervenants apportent des lumières sur la soumission d’O :

" C’est parfois fatigant d’être soi. Quelle chance d’être dépossédée ! ".

Mon ressenti et mon vécu personnel se reconnaissent parfaitement dans cette phrase que vous venez de lire et  qui illumine autrement  pour moi l’un des passages-clés d’ "Histoire d’O"

" Je suis à vous. Je serai ce que vous voulez que je sois ".

 

Imaginez toutes les lectures, bonnes et mauvaises, toutes les interprétations que ces quelques mots ont pu donner et vous aurez toutes lesss dissensions qui empoisonnent la côterie française BDSM … Et que j’ai souvent, trop au goût de certains, évoquées ici.

Puisqu’il s’agit d’un film, je ne peux terminer sans dire un mot de son remarquable montage.

 

L’ "Ecrivain d’O" y figure en triple miroir : elle-même dans les documents qu’il nous en reste, elle encore mais jouée par la sublime Catherine Mouchet notamment dans des scènes où elle lit face à Régine Desforges les répliques de Réage aux questions de Régine, parues dans le livre "O m’a dit" et enfin, muette mais éblouissante, en O interprétée dans un dépouillement superbe tout vibrant de sensualité par la comédienne Pénélope Puymirat tandis que les principaux extraits d’ "Histoire d’O" sont lus en voix-off.

 

PS :

"Ecrivain d’O" sera rediffusé sur Arte cette nuit vers 01 h 30.

A ceux qui le verront sans connaître l’oeuvre, je recommande de la lire ensuite ( Livre de Poche). Avec cet éclairage-là, ils ne commettront pas de contresens : " Histoire d’O " est une histoire d’amour.

J’invite ceux qui connaissent l’œuvre à lire pour complément littéraire et historique " La traversée du livre ", le premier tome des mémoires de Jean-Jacques Pauvert, paru cet été chez Viviane Hamy ( suite prévue pour 2006).

 

Pauvert qui est sans doute le plus proche de la vérité, tout au moins dans son acception littéraire, lorsqu'il désigne au cours du film, à deux reprises, "Histoire d'O" comme un conte.

 

Avoir fait d' "Histoire d''O" une Bible est une tragique méprise.

Je vous renvoie à l'analyse des contes selon Vladimir Propp pour mieux comprendre (Morphologie du conte - Seuil 1970).