Pas d’image ce soir puisqu’il sera précisément question de ce qui n’a pas été vu, de ce qui a été cru.

 

Mon film préféré, vous savez, le machin qu’on emmènerait avec soi sur une île déserte ( muni d’un lecteur DVD, bien sûr), le film qui justifie pour moi à lui seul l’existence du 7ème Art, c’est « Le Dernier Tango à Paris » de Bernardo Bertolucci.

 

Pour Brando, bien sûr, mais pour tout le film aussi, enfin, pour ce que, moi, je vois dans ce film.

 

Arte l’a rediffusé hier soir, ô bonheur dans sa version originale avec le mélange des idiomes, précédé d’un documentaire de Serge July et Bruno Nuytten.

Le docu resitue le film dans son époque : la libération sexuelle, les luttes féministes, la guerre du Vietnam etc.

Il laisse surtout la parole à ceux qui furent les protagonistes de ce tournage : Brando n’est plus là mais Bertolucci l’évoque avec sincérité, Maria Schneider, Vittorio Storaro témoignent eux aussi. Germaine Greer se livre à une analyse très critique de ce tournage et du film lui-même.

 

Si on se souvient un peu du scandale qu’il fit lors de sa sortie en 72 ( trop jeune, je ne le vis pour la première fois que quelques années après) on ne peut oublier non plus le succès retentissant qu’il connut, bâti peut-être sur ce scandale.

 

Il apparaît donc pour finir, 32 ans après, que si c’était à refaire, personne ne le referait, ce film.

 

Brando, que Bertolucci ne dirigea pas et qui créa le personnage en allant puiser dans ses méandres personnels, sortit laminé du tournage, ne revit jamais le film et ne reparla à Bertolucci que 20 ans plus tard. Il estimait avoir été violé psychologiquement par cette psychanalyse sauvage.

Maria Schneider, qui avait 20 ans, ignorait elle aussi tout du contenu de certaines scènes quand elle déboulait sur le plateau le matin. Ainsi en est-il de la fameuse séquence du beurre.

Aujourd’hui, dit-elle, elle ferait constater par huissier que le contrat était outrepassé et quitterait le plateau. Elle ne veut plus entendre parler de Bertolucci et parle de viol physique.

Germaine Greer , elle, voit dans ce film, une histoire de destruction d’un personnage féminin inexistant.

 

Ouf ! Quel coup !

 

Le film commence ensuite et moi, je le revois toujours pareil, comme l’histoire d’un amour fou, comme un chant de désespoir, la plus belle allégorie de l’Eros et du Thanatos qu’il me soit donnée de connaître. Et je trouve encore chaque réplique juste, incroyablement juste.

 

Alors, c’est quoi ce film monstre qui pour exister, et bon sang, je vous jure qu’il existe, a besoin de « bouffer » ainsi ses protagonistes ?

 

Bertolucci, à l’exclusion peut-être de "Novecento" et de « Un thé au Sahara » ( très en dessous du « Tango » cependant), n’a jamais plus fait un film intéressant . Pardonnez-moi, mais « Le dernier empereur » , « Beauté volée » ou « Les innocents » l’an passé, c’est soit de la super-prod soit du navet à tout va.

 

Brando a fait encore quelques beaux films ( Le Parrain, Apocalypse Now) mais on ne peut nier qu’après le « Tango », il s’est « transformé » physiquement…

 

Maria Schneider a été l’héroïne d’Antonioni dans « Profession reporter » mais n’a pas fait grand chose d’autre…

 

Il est ainsi des films maudits : Kubrick meurt sans avoir fini « Eyes wide shut » ; Nicole Kidman et Tom Cruise divorcent dès la fin du tournage.

 

Quelques mois après le clap de fin des « Misfits » d’Arthur Miller, Clark Gable décède d’un cancer, Marilyn se suicide et Montgomery Clift sombre dans la déprime et la poisse qui ne le quitteront plus…

 

J’aime « Le Dernier Tango », je me projette dans le personnage de Jeanne, que je ne trouve pas inexistant. Simplement à la fin, moi, je ne tue pas Paul, puisque je suis tombée amoureuse de lui et qu’il va, en homme neuf dans ma vie, m’aider à « tuer le père » ( acte symbolique qui est tout de même reconnu par tous comme étant le cœur du scénario du film), je n’ai donc pas le besoin de le tuer, lui .

 

Voilà ce que je vois, voilà ce que je crois. Je ne changerai pas d’avis et une fois l’an environ, je replongerai pour un soir avec mon DVD.

 

Je vais seulement essayer de mettre un foulard sur l'abat-jour du docu qui, hier soir, m’a donné le malaise vague d’être une anthropophage….