"LA FEMME QUI MARCHE"

                         TABLEAU DE GEORGES ARTAUD

 

Octobre n’oublie pas.

 

Octobre n’oublie rien.

Pas même de donner son petit coup de dé de hasard.

 

Notre pause parisienne s’achève. Nous nous rendons à la gare, ployant sous nos bagages.

En passant devant le lourd portail vert, sur l’avenue, Tu me dis en riant « Tu ne veux pas aller dire bonjour à X. ? »

C’est là que je la vois. Elle vient rapidement vers nous, chargée de quelques courses faites au Monoprix du coin. Ce n’est rien d’autre qu’une femme qui marche vite et qui rentre chez elle, à deux doigts de midi, probablement pour préparer le repas.

 

Ce n’est rien d’autre qu’une femme qui marche. Engoncée dans un parka kaki, les cheveux hâtivement relevés, sans une ombre de fard sur le visage. L’air vaguement renfrogné.

 

Mais elle passe le fameux portail vert et nous jette un regard, peut-être parce qu’elle s’est aperçue que nous la fixions.

 

Pas plus : aucun temps d’arrêt ni de part, ni d’autre.

 

Il y a deux ans, au plus fort de l’ « orage », je l’avais déjà vue, presque dans les mêmes conditions.

J’ étais à Paris avec Val, et à quelques minutes d’aller reprendre notre train, j’avais laissé un instant mon amie dans le fameux Monoprix.

A trois pas de là, le portail vert avait été ouvert : quelqu’un venait d’en sortir et moi, j’étais entrée du même coup.

Je lisais les noms sur les boîtes aux lettres et soudain, elle était passée près de moi pour sortir.

En ce temps là, je ne l’avais reconnue qu’à la description « lue » que j’en connaissais mais c’était bien elle, la femme de X., la part féminine du couple qui m’avait tant « cassée »  derrière un clavier mais aussi tant abîmée dans mon être profond.

 

Depuis, des photos d’elle, nous en avons vues tant et tant… Il n’y a pas l’ombre d’un doute possible. C’est elle ce lundi encore.

Je sais que Tu t’en moques éperdument quelque part ( Tu as fait depuis belle lurette tout le deuil que je n’ai pas encore terminé tant leurs clous m’écorchèrent les mains) mais je suis contente que Tu l’aies vue, Toi aussi, finalement, une fois, la femme qui marchait.

 

Parce qu’elle n’était pas dans une cave mais dans la rue, qu’elle ne traînait pas de lourdes chaînes à ses pieds, que les talons de ses chaussures étaient tout sauf vertigineux, parce que son visage n’exprimait rien d’autre que celui des centaines d’autres passantes. Qu’elle était tout, sauf sexy. Parce que l’icône du Net a, comme Tu me l’as fait remarquer, dix bons centimètres de moins que moi et au minimum quinze vrais kilos de plus. Et que côté Vénus, c’est plus du côté de Willendorf que de Botticelli qu’il faut chercher…

 

Parce que l’esclavage 24/24, c’est décidément amusant comme tout le lundi vers midi à Paris… Cela n’a même pas l’air cérébral. On est loin des textes et des déclarations péremptoires sur des forums. Il n’y a qu’une femme qui marche comme il y en a partout, comme il y en a toujours, parce qu’elle est pressée à l’heure du déjeuner…

Ce n’est d’ailleurs pas là le problème : nous l’avons toujours su, nous, tout cela.

Le problème vient de ceux qui croient à ses fictions ou qui pensent que cette femme-là est une Parole d’Evangile dans le BDSM français…

 

Alors, cela aurait servi à quoi de l’accoster, de lui demander : « Mais pourquoi êtes-vous si méchants tous les deux, derrière votre écran ? » puisque je suis sûre que la réponse aurait été celle de l’Orangina rouge : « Parce que. »

 

Et puisque Octobre n’oublie pas, n’oublie rien mais qu’il tasse tout peu à peu et détruit les mythes, les recouvrant de feuilles mortes.