M COMME MASOCHISME SOCIAL ...( TEXTE DE R ... N ... )...

 

Le texte que je passe ici ce soir n’est pas de moi. Si je le publie, c’est que ses quinze premières lignes me semblent faire parfaitement écho à mes propos d’hier soir…

Il s’agit d’un écrit que je lus en 2002 mais que son auteur avait mis en forme en 1997.

Cette date est d’importance : il faut toujours replacer les choses dans leur contexte.

 

Lorsque j’ai « croisé » ce texte pour la première fois, il était destiné à être l’objet d’un forum BDSM.

Il n’y eut pas de discussion autour de ces lignes puisque ce texte fut effacé au bout de quelques heures.

Il était pourtant suivi d’une seconde intervention de son auteur -que je ne possède pas-  mais où celui-ci affichait un désir provocateur de faire réagir.

 

L’auteur de ce texte nous a donné il y a dix-huit mois l’autorisation de le reproduire sur une petite liste MSN que nous gérions alors.

N’ayant plus aucun contact, ni moyen de contact avec lui aujourd’hui, je n’ai pu lui faire semblable demande pour AURORAWEBLOG.

Il va cependant de soi que si cette publication ici le gênait en quoi que ce soit, il lui suffit de m’adresser un courrier par le mail du blog (avec un numéro de tel pour confirmation, afin d’éviter toute fâcheuse plaisanterie) et j’enlèverai son texte sur l’heure.

C’est dans ce même souci de discrétion que je n’indique ici que ses initiales.

 

Encore un mot sur ce texte : sa date d’origine ( 1997 donc) le situe dans la totale "science-fiction", il n’est donc pas à prendre à la lettre avec nos yeux de « sept ans après ». En outre, il était, dans les écrits de son auteur, musicologue, le prologue d’ une série de textes qui proposaient une réflexion  sur la musique et le son dans les différentes civilisations. Il avait voulu publier cette partie et cette partie seulement sur ce forum BDSM en 2002 avec ce titre que je lui laisse ici : « Masochisme social ».

 

J’ai beaucoup défendu ce texte, ou plutôt je me suis battue contre la censure qui le frappait.

Elle m’avait semblé inique pour le motif invoqué, qui était que ce texte avait certainement sa place « ailleurs » mais pas sur un forum BDSM. Or, qu’est-ce qui a sa place ou non, sur un forum quel qu’il soit ? Qui peut vraiment le dire ? Et au nom de quoi ? C’est pour cela que j’ai toujours mis un point d’honneur, partout où il m’a été donné de publier sous mon nom, d’offrir à ce texte une tribune et un « ailleurs » possibles.

 

Cependant, avant cela, j’avais, n’adhérant pas totalement aux propos tenus par son auteur, préparé une réponse sur le forum en question, que je n’eus pas même à proposer à la publication puisque comme je l’ai dit, le forum fut éteint à son stade larvaire. Il avait cependant déjà reçu, lorsque je le lus, une réponse de protestation qui conseillait à son auteur l’aspirine ou l’homéopathie.

 

J’accompagne donc ce soir ce texte de ce qui devait être ma réponse d’alors. Elle paraît en rouge à la suite de celui-ci et est, elle aussi, à lire  en la resituant dans son contexte. Rien n’en a été changé.

 

MASOCHISME SOCIAL. 

Notre société sadomasochiste a été conçue par des êtres cyniques afin de développer la haine. La haine est un passe-temps qui amuse beaucoup les gens. Certains la considèrent d'ailleurs comme le plus amusant de tous les jeux. Il existe autant de haines que de combinaisons possibles sur un bandit manchot.

 

Envers ceux qui n'ont rien, haine de ceux qui possèdent.

Envers ceux qui pressentent, haine de ceux qui ruinent.

Envers ceux qui ont encore l'usage de leurs sens, haine de ceux qui aveuglent, assourdissent, asphyxient.

Envers ceux qui ont le courage de fuir les prisons, haine de ceux qui incarcèrent.

Envers ceux qui s'attardent, haine de ceux qui vont vite.

Envers les paniers percés, haine de ceux qui fabriquent les billets de banque (et non l'inverse).

Envers les enfants, haine de ceux qui ont trahi leur enfance.

Envers ceux qu'ils estiment devoir aimer, haine de ceux qui croient aimer.

Haine de ceux qui se haïssent eux-mêmes - les plus nombreux.

Haine de chacun ou presque, haine marquée du sceau de la technique,de la virtualité,de l'individualisme.

La honte, sœur jumelle de la haine !

 

Haine devenue plus féroce qu'en des temps immémoriaux où l'homme se croyait animal sacré, rien de plus, rien de moins. Ce ne sont pas les religions qui entretiennent la haine, c'est la rencontre maléfique entre le feu primitif du cœur et l'acier froid des armes.

 

De l'acier, il n'y en a jamais eu autant que de nos jours. Jamais autant de parois lisses, anti-naturelles, reflétant l'absolue solitude des hommes pressés. Il y a plus de haine en ce monde qu'à l'époque des camps parce que les murs des cités sont moins rugueux que ceux d'Auschwitz, parce qu'une main éplorée s'y agrippe encore plus mal que celle d'un prisonnier sur un fil barbelé, parce que le sang, malgré tout, alerte les cœurs.

Le temps des concentrations barbares est révolu. Le temps de la haine concentrée, à de rares exceptions près, l'est aussi. Nous vivons l'époque de la haine délocalisée, endémique, citadine, transparente, propre, cadencée.

Les jeunes qui s'étourdissent de techno arrachent la haine qui leur colle à la peau. C'est le piercing généralisé comme on le dit d'un cancer.

 

Pour cela, diverses méthodes.

Le trajet somatique de la haine est le suivant : le corps, certaines parties du visage, les lèvres, la langue, les tympans, les yeux, la cervelle. Se percer le corps, c'est accepter la présence de l'intrus, le viol. Le greffage  d'objets métalliques sur le nombril n'est qu'un avatar esthétisant, soft, de l'injection intraveineuse d'un stupéfiant quelconque. S'en prendre à son visage consiste à abdiquer un ou plusieurs de ses sens. Lèvres trouées et plus encore le bout de la langue - signifie : défi au langage, attentat contre le Verbe.

Ne pouvant accueillir un anneau, le tympan recherche le piercing sonore de la techno, qui est elle-même un anneau musical, une mise en boucle répétitive d'une cellule rudimentaire. Au sens propre, la techno fait tourner la tête - elle donne l'illusion que le monde tourne encore, que tout tournera toujours, que l'ordre et le vertige sont un seul et même serpent qui se mord la queue. La musique techno est à la haine ce que la musique militaire est à la guerre ; son origine est à rechercher dans le martèlement hypnotique des marteaux sur les clous de la crucifixion. Le Judéo-Christianisme n'est peut-être qu'une tentative de rendre supportables le silence et le bruit sacrificiel, l'arythmie totale et la scansion des bêtes assoiffées de sang en direction du peuple.


Le retour des mythes païens est pour bientôt. Après la surdité, la cécité. Œdipe se crevant les yeux, c'est une âme égarée soudain rendue à la clairvoyance en pleine nausée, après une rave party.

Dans quelques années, les marchands de technique proposeront des machines à aveugler, à déchirer la rétine, des lasers d'un genre particulier dont l'objectif sera de blesser le regard à la limite de la fascination et de la souffrance. Certains sont devenus sourds, les mêmes finiront aveugles. Volontairement.

Après la seconde mort d'Œdipe, l'ultime stade du piercing, c'est la balle dans la tête.

Les pourvoyeurs de haine inventeront et commercialiseront des armes chargées de donner la mort dans un laps de temps choisi. Le jeu consistera à se détruire en partie puis à concentrer toute la haine du monde dans un projectile meurtrier, une overdose médicalement correcte entraînant le décès à l'instant même du plaisir indépassable.

 

Des d'hommes risquent de mourir pour avoir joui dans la haine.

 

                                                                        (TEXTE DE R…. N ….)

 

 

Ma réponse :

 

« Malaise dans la civilisation » titrait Freud…

 

Est il vraiment aussi abscons de vouloir s’interroger _par le biais de la fiction _sur celui qui règne aujourd’hui dans la nôtre ?Le début de cette intervention est tout de même criant de vérité.

 

Ou bien de semblables questions embarrassent-elles certain(e)s ici parce qu’ils (elles) n’entrevoient que de très loin le rapport avec l’objet de ce lieu …. Pour être BDSM, sommes-nous coupés de toute autre référence et incapables d’esprit critique sur ce qui nous entoure ?

L’intervention-bis de R … N …  qui suivait était là pour nous éclairer pourtant.

 

Loin de moi l’idée d’adhérer avec tout ce qui est dit ici. L’allusion à Auschwitz me paraît trop forte, elle me gêne même comme me gêne cette analyse trop intellectualisée du piercing et des rave-parties. Pour fréquenter les jeunes au quotidien, je ne leur prête pas de semblables intentions réfléchies et pour moi tout cela est phénomène de mode comme le furent nos pattes d’eph et la musique des Stones qui horrifia tant nos parents il y a tout juste deux décennies.

 

Mais je suis aussi , en enfant de ces années-là, une lectrice de Philip K. Dick et donc une habituée de ces dénonciations manipulatrices du pouvoir qu’il soit politique ou économique. Celles-ci ne me gênent donc pas. Elles m’ouvrent des portes de pensée.

 

Ce texte n’est ici que pour nous « piquer » à vif et nous faire réagir. Réagissons donc. Sainement.

Avant que l’aspirine et l’homéopathie ne puissent plus nous être d’aucun secours, ne perdons jamais une occasion de réfléchir lorsqu’elle nous est proposée, ici ou ailleurs….

 

 

« Jamais, en nul temps, nous ne nous sommes assis » clamait avec orgueil François Villon….