M COMME MASOCHISME ...

 

Le mot « masochiste » est celui qui m’aura le plus longtemps fait mal.

J’ai  pleinement conscience de combien cette phrase peut prêter à sourire.

 

Et pourtant…. On met tellement de temps, on a tellement de difficultés à se définir que, quand c’est un mot pareil que l’on s’aperçoit avoir tiré au sort dans les cartes de sa vie, ça n’est pas très facile de l’admettre.

 

Le problème vient du sens que l’on y met. Pour moi, il signifie simplement que j’ai dans le domaine érotique et sensuel l’épiderme sensible à la douleur et la capacité de vivre celle-ci comme un plaisir.

C’est une constatation.

Je pense que je l’avais déjà faite vers huit ou neuf ans. Nous jouions alors à sauter à la corde et lorsque je voyais approcher la fin de la récréation, je faisais exprès de rater mon dernier saut pour prendre tout l’impact du tour de la corde sur mes mollets. La légère marque rougeâtre et brûlante qui allait perdurer une heure encore, je la caressais juste au-dessus de ma socquette, en écoutant la dernière leçon du matin et j’avais, déjà en ce temps une émotion très physique et très mentale à la fois à le faire.

 

Le mot « masochiste », je ne me le suis pas appliqué alors, bien sûr et je l’ai refusé longtemps, ô si longtemps, jusqu’à il y a deux ans environ.

Je lui ai préféré celui de « soumise », bien plus joli et, il faut le reconnaître, bien proche en parenté. Sinon qu’il y a dans « soumise » un je ne sais quoi d’esthétique, de romanesque, de théâtral, tandis qu’il y a dans « masochiste » un poids de malsain et de pathologique.

 

Le mot a déjà l’étymologie douteuse. Y a-t-il le moindre masochiste chez Sade ? Non, Sade, c’est la vie qui grouille avec une pulsion de destruction si forte qu’elle en redouble de vie….

Sade se situe dans l’actif et dans le verbe….

 

Le masochiste irait-il lui, plutôt vers l’autodestruction et le passif ? C’est ce que beaucoup d’études ont voulu démontrer et c’est là que ce mot devient pour moi inacceptable.

 

Je ne panse pas ainsi les plaies d’un lointain passé en me le donnant à revivre pour le « résilier ». Mon passé n’avait pas de quoi être « pansé ».

Pourquoi je suis ainsi, je ne le sais pas… Mais je le suis pourtant.

 

C’est cette image du masochisme véhiculée par le dehors, le dehors de moi j’entends, et donc par des masochistes eux-mêmes et non seulement par la vox populi qui me dérange.

 

Parce que dans l’absolu, je hais la douleur et la souffrance, et je déteste l’humiliation et la soumission. Mes valeurs personnelles y sont même diamétralement opposées.

Or du masochisme et par là-même de la soumission imposés, j’en vois partout autour de moi et chaque jour. Pour un peu, je dirais que je ne vois même que ça…

 

Dans la façon dont les gens sont aujourd’hui niés en tant qu’êtres pour n’être pris en considération que comme outils de productivité, dans le cynisme de ceux qui gouvernent économiquement et politiquement et donc dans le fait que nous acceptions tout cela pour rester dans les règles du jeu social….

Quasiment tous masochistes et tous soumis puisque nous acceptons tous d’entrer dans des jeux de pouvoir où nous perdons la main sans cesse. Jouets passifs sans aucune possibilité d’échappatoire et qui ne disant jamais « non », disent forcément toujours « oui » et ne cessent, d’heure en heure, de tendre l’autre joue.

 

Masochisme de ce pouvoir lui-même qui a atteint des degrés de schizophrénie inouïs puisqu’il dit tout et rien, et en arrive parfois à jouer contre son propre camp. Pouvoir quel qu’il soit, encore une fois, économique ou politique, et qui peut être sera remis en jeu demain…. Destin fragile des hommes mais pas des idées ou des réformes qu’ils ont pu mettre en place : le mal fait l’est toujours à jamais.

 

Et puis l’autre, le masochisme ordinaire qui fait que nous supportons tout de tant de gens, ceux qu’Oneiros appelait « ses nuisibles », ceux qui nous bouffent l’air, la vie, l’énergie, les sangsues qui se repaissent de la douleur qu’ils nous causent parce qu’ils sont souvent eux-mêmes en état de douleur et que de la répercuter sur l’autre apaise un instant, un très bref instant, et permet à certains de justifier ainsi leur existence. Et nous les subissons. Et ils subissent ce qu’ils se font eux-mêmes subir  et qu’ils nous renvoient en écho. Automasochisme pour eux, masochisme pour nous qui n’oserons jamais taper un grand coup sur la table parce que -par exemple, en famille, dans le couple etc - cela ne se fait pas.

Qu’il faut sauvegarder les apparences.

 

La somme de tous ces masochismes m’a, pendant des années, éloignée du mien. Je l’ai refusé comme un miroir de toutes ces autres formes . Un miroir concret et cette fois non seulement symbolique, pensais-je, en plus. Tout était prêt pour que je ne me « rencontre » jamais…

 

M. m’ a aidée à reconnaître et admettre cette partie de moi.

 

Difficile d’expliquer parce que cela recouvre tant d’années du passé mais mon masochisme à moi m’a libérée.

Dans le jargon du BDSM, on nomme « vanille » les relations sexuelles « classiques ».

La preuve que masochisme ne signifie ni soumission ni humiliation, c’est que si j’ai à rapprocher ces deux mots d’une période de ma vie « intime », je dirai sans l’ombre d’une hésitation que je les ai vécus dans ma sexualité « vanille ».

 

Je suis certainement souvent mal tombée et ce sera alors fruit d’un hasard. Je ne dis pas même que ces quelques hommes qui ont partagé ma vie (et pour la plupart longtemps) ne m’ont pas aimée. Je parle là de sexe et de sexe uniquement.

Je sais que je n’ai jamais été écoutée, que l’on m’a toujours d’emblée faite entrer dans un moule de sexualité où certes la femme était prise en compte mais uniquement dans un registre de fantasmes masculins.

Si elle est une cinéaste contestable et un écrivain de peu de valeur, il n’empêche que Catherine Breillat a très bien su expliquer ce phénomène : l’aubaine qu’aura constitué pour les hommes la « découverte et l’investissement » du domaine sexuel par les femmes dans la seconde moitié du vingtième siècle afin de s’en servir comme d’un alibi pour couper court à toute créativité féminine en la demeure et pour imposer par le biais d’une hypocrisie « libertaire » le modèle du fantasme masculin.

 

Je me souviens d’avoir toujours dès mes « débuts » considéré la fellation comme un geste d’amour des plus naturels, une caresse exquise de douceur. Passés les premiers partenaires timides qui ne remettaient rien en cause et me laissait « créer » cet acte à ma manière, je n’ai plus été, adulte, qu’ « utilisée » en ces moments-là par des hommes dont, je le répète, certains sont les amours qui jalonnent ma vie. Mais combien j’ai pu détester leur main sur ma nuque, m’imprimant le mouvement qu’ils désiraient, eux, la profondeur qui était la mesure étalon de leur plaisir sans se soucier de mes hauts le cœur.

 

C’est en me taisant là, parce que je ne voulais pas les arrêter dans leur plaisir que j’étais et soumise et humiliée et masochiste. Oui, les trois à la fois. Cette anecdote d’amour oral n’est bien sûr qu’un exemple. J’ai dû déjà raconter quelque part, que m’étant hasardée un jour à demander à l’un d’entre eux de m’attacher les mains avec un foulard tandis que nous faisions l’amour, il le fit mais jura de ne plus recommencer parce que, ma jouissance ayant été plus « spectaculaire » que d’autres fois, elle le « remettait en cause dans sa virilité ».

 

Je me suis très longtemps niée en vivant ainsi.

Et c’est paradoxalement dans le monde BDSM que j’ai rencontré le compagnon qui s’est entièrement mis à l’écoute de mes pulsions, de ma recherche intime. Complice et si respectueux, désireux seulement de partage, de progression à deux. Et pourtant nous nous sommes trouvés avec les étiquettes « soumise » et « Dominateur » bien en vue sur nos CV d’un chat tout ce qu’il y a de plus virtuel.

C’est lui qui m’a doucement amenée à comprendre que nommer mon « masochisme » par son nom dans le cadre de notre relation n’était pas un renoncement à tout ce que j’étais par ailleurs, ni l’assurance d’une « camisole de force » pour un futur proche.

(Attention, , je ne livre ici que des éléments d ‘une vie, la mienne, et ne suis nullement en train d’affirmer qu’il faut aller chercher « sa moitié d’orange » dans le milieu SM, que les choses soient claires !)

 

La question demeure donc pour moi de savoir où et quand ai-je été le plus masochiste .

Est-ce autrefois dans mon gentil mutisme, « pour ne pas faire de peine », qui fut pourtant pour moi une si grande souffrance intérieure? Ou aujourd'hui dans mes douleurs, entre les martinets et les liens, plaisirs de mes nuits actuelles, qui font de moi une masochiste heureuse?