M COMME MANILLES 3 ( LE SONGE D'UN JOUR DE PRINTEMPS ) ...

 

 

Les « Manilles » sont, comme je l’ai expliqué, un ensemble de textes écrits en l’absence de M., et que je n’ai pas publiés alors, puisqu’il ne pouvait pas les lire . Il y a de tout : de la fiction, de la réalité, des réflexions et de la rêverie. Je les livre en vrac à partir de ce soir, sans suite logique, simplement comme ils se suivent dans mes fichiers…

 

 

LE SONGE D’UN JOUR DE PRINTEMPS.

 

Elle avait oublié son parapluie. Depuis quelque temps, elle n’avait plus toute sa tête à elle. Ou bien, elle se sentait tellement légère qu’elle ne comptait plus avec les différentes avanies qui pouvaient se produire.

Et puis, depuis quand pleut-il en mai ? C’est étrange, ces saisons qui ont changé depuis quelques années seulement.

Quand on est née en des temps  et des lieux où mai signifiait la cueillette des cerises en plein soleil, c’est comme si l’on avait dans ses gènes une impossibilité de pluie par de pareilles journées.

 

Elle s’accommode de ses talons, elle ne peut de toute manière pas faire plus haut même si elle voudrait tellement Lui faire plaisir. Après tout, des chaussures sont faites avant tout pour marcher…

La journée aux températures basses lui donne au moins ce plaisir de porter cette guépière neuve et ce string avec des bas fins. Aimera-t-Il ?

Un rendez-vous. C’est tout un programme, une promenade dans l’imagination et tellement de désirs…

Maudits kilos de trop, pris en ces jours de gros soucis et qui sont venus se placer tous là, en haut de ses cuisses, alors qu’elle se voudrait, comme d’habitude, filiforme et statuaire.

 

Désir de cordes… Allez donc en parler à la voisine de la cantoche à midi. On explique ça comment ? Quoi que… La collègue est peut-être, après tout, mélangiste, échangiste, bi, hermaphrodite. Qui sait ?

Arrêtons de rêver. Madame Petitpas a surtout une tête à faire l’amour une fois par mois quand Monsieur Petitpas est là, harassé, de retour de sa tournée.

Et si Monsieur Petitpas avait une liaison? Si Monsieur Petitpas était mélangiste, échangiste…

Allez, cesse de ricaner. Pense à tes cordes.

 

Elle les voudrait de chanvre aujourd’hui, lavées et adoucies. Pour le parfum qu’elles dégagent.

Flûte ! Elle a oublié de se parer d’ « Opium ». C’est pourtant cette fragrance-là qui l’aurait le mieux accompagnée cette après-midi.

Et en fait, machinalement, elle a mis son eau de toilette habituelle. C’est comme avec le parapluie : ces temps-ci, elle n’a plus toute sa tête à elle.

 

Ils sont peu nombreux, les gens qui connaissent les jeux de corde. Qui les connaissent vraiment bien.

Elle a hâte de s’en remettre entre Ses mains à Lui, Ses mains expertes, Ses mains patientes, qui savent monter un chef-d’œuvre à la japonaise et faire d’elle une poupée d’albâtre enrubannée.

Entrer dans cette gangue de tourbillons croisés, de nœuds, y entrer comme on entrerait dans une autre vie, dans une autre peau, carapace protectrice qui éloigne tout. La cantine, madame Petitpas, la ville où il commence à pleuvoir….

Désir. Désir de ce bruit si léger, à peine un sifflement, non, même pas… Un glissement autour de soi. Dans le mutisme complet. Des deux. Trop absorbés. La parole n’a plus sa place là.

 

Son tissage à Lui est son plaisir. Il sera tout à l’heure à l’affût de la moindre de ses réactions. Un souffle, une ébauche de gémissement, un mouvement saccadé produit par un nœud qui coupe la circulation. Et Il ajustera.

Non sans avoir d’abord, avec quelque malice, insisté un peu, juste pour briser le barrage du refus. Juste pour aller jusqu’au grognement, à la plainte. Pour qu’elle réagisse un peu et qu’elle Le regarde droit dans les yeux.

Sans mot dire. Sans maux dire.

 

Et surtout sans Le maudire, puisqu’elle L’aime et qu’elle aime cette représentation d’elle qu’Il met en œuvre, lacis de cordes après lacis de cordes.

Tout doucement.

A petits pas…