M COMME MANQUE 21 ( LE CAHIER NOIR - JOE BOUSQUET ) ... 

 

 

Bousquet l’inimitable ( 1897 – 1950 ), encore et encore pour cette scène de flagellation amoureuse  parce que je ne me lasse pas de son verbe…

J’espère seulement, après avoir longtemps hésité, que l’illustration choisie rendra un peu de l’intensité sentimentale du moment évoqué…

 

 

« Après quelque temps employé à ces jeux nous en vînmes à corser la mise en scène car la lumière était dans nos corps le rayon vivant qui nous réunissait. C'était admirable de se traverser du rayon qui nous était amour au fond d'un jour levant que nos corps ne cachaient qu'à moitié et qu'il éveillait toujours dans la chair irréelle d'un enfant qui nous avait surpris et qui grandissait dans nos plaisirs en développant sur eux l'ombre de la vie mûre que nous menions et au sein de laquelle nous ouvrions notre folie comme un fruit qui a dans sa pulpe d'automne la fraîcheur du printemps.

   J'entrepris de la déshabiller tout à fait et de ne la fouetter qu'étendue sur un divan qui tournait vers moi toute la longueur de son dos sur le haut duquel sa chemise dessinait sa petite forme de soie ! Elle était encore plus assurée que d'habitude, et moi, je me soutenais au-dessus de son regard dans la transparence de ce beau corps qui tournait vers moi une chair entièrement transparente à mes yeux qui l'y baignaient dans une image de mon amour.( …)

Les coups qui la frappaient toujours sur la croupe éveillaient dans tout son corps un frémissement et comme une pente à s'enfuir où l'on voyait soudain la croupe se faire à nouveau ronde comme un astre vivant et découvrir en elle une prise pour le temps dans l'arbre de notre univers. Il fallait qu'un même rayon fit de nous sa proie, qu'il nous brûlât jusqu'à consumer entre nous la gravitation de la terre. Car maintenant que mon regard avait son corps comme pente où entrer avec moi, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'un étrange phénomène se produisait. Blanche comme elle l'était dans le berceau de mes bras qui la tenait renversée, elle avait l'air de cacher dans sa croupe une sorte de secret auquel mon amour avait quelque intérêt. (…). Mais il arriva que prenant goût à ces corrections elle me sembla s'assurer à travers les coups d'une volupté où toute sa chair se faisait attentive et semblait au lieu de me penser en elle attendre des coups qu'ils lui rendissent la pensée de sa nudité : il me sembla qu'elle avait contenu dans son indécence tout mon visage et qu'elle se souvenait avec sa chair meurtrie et tiède de tout le jour qui s'y était emprisonné et qui pesait encore sous la robe à sa chair recouverte et mouvante.

   C'est alors que je compris combien je l'aimais et qu'elle me rendait mon amour. Elle avait trouvé en moi une volonté à laquelle se livrer, une âme en qui se traverser de son mystère en consommant la déchéance de cette personnalité qu'on lui prêtait et qu'un étrange désir ténébreux habitait. Elle avait ouvert sa chair à l'amour d'un homme comme un rosier frémissant dans lequel la lumière serait la fille des roses. »

 

Joë Bousquet – Le cahier noir -  publié en édition posthume chez Albin Michel en 1989 – réédité en 1996.