Catherine et Alain Robbe-Grillet, 69 et 80 ans. L'alliance du «fou» du nouveau roman et de sa femme, «maîtresse» sado-maso.

Libération,22.06.2002

C'est un jour de grand soleil que le château fut acheté. Il a fallu bien des avances sur des livres qu'il n'avait pas encore écrits et qui, de toute façon, se vendraient peu. C'était l'année 1963 et Robbe-Grillet, déjà, promettait. Lui : «Je voulais la campagne.» Elle : «Mais pas une fermette !» Lui : «Donc, un château !» Elle : «J'ai toujours eu des goûts de grandeur !»

Alain et Catherine Robbe-Grillet ont l'air de parfaits petits châtelains normands sur les marches du perron, rabotées par les siècles, les robes de petite noblesse et les bottes allemandes qui réquisitionnèrent cette bâtisse tout près de Caen. Elle a les cheveux gris retenus en chignon, la jupe bleu marine en dessous du genou, le chemisier blanc impeccable, comme si le temps n'avait rien changé de sa garde-robe de jeune fille élevée parmi les crucifix de Notre-Dame de Sion. Il porte beau sa barbe poivre et sel de brigand en chaussons. Elle : «On est des privilégiés.» Lui : «Deux enfants de pauvres, qui ont écrit des livres dont personne ne voulait au départ.»

Parfois il s'éclipse, enfile ses bottes, s'en va jusqu'à la serre voir si les cactées n'ont pas trop chaud. Elle vante les charmes de la demeure, en profite pour faire visiter sa partie à elle. On accède à la chambre secrète par un escalier raide. Sous les combles, il y a du papier peint à fleurs. Sur les poutres, suspendues à des petits clous, menottes, cordes, et couronne d'épine. Là, le sabre du grand-père. Là, une canne fouet, vieil accessoire d'un de ces films désormais invisibles de l'écrivain. Là, un prie-dieu. Là, la cantine du grand-père. Les poulies rappellent le mécanisme d'une vieille horloge qui ornait naguère le fronton de la maison. «J'en fais éventuellement un autre usage», sourit-elle. Au «château» vivent donc un vieux pape encore fringuant de la littérature, et son épouse, femme qui se dédouble et se change en maîtresse de cérémonies sadomasochistes.

 Ils ont l'air heureux des gens libres de tout regard, entre leurs murs bourgeois où se trame et s'écrit l'incorrect. Lui : «J'ai fréquenté de nombreux écrivains, ce ne sont pas des gens heureux, ils ne sont pas contents d'eux-mêmes. Même si officiellement ils ne sont pas contents du sort qu'on leur a fait. Je suis à cent lieues de ça.» Disons qu'il a pris du champ. Il fut sacré, il y a bien longtemps, pape du nouveau roman, chef d'une bande dont certains devinrent plus célèbres que lui, les Samuel Beckett, Claude Simon, Nathalie Sarraute... Lui : «C'était une époque où on n'écrivait pas pour vendre des livres, on écrivait pour faire une oeuvre. Nous n'étions pas des gens modestes. Nous avions une démesure totale dans le développement de l'ego.» Elle, qui se rappelle Duras : «Marguerite était devenue insupportable, les gens n'osaient plus parler en sa présence.» Lui : «Je me souviens quand elle m'a expliqué qu'elle était le plus grand écrivain de ce siècle, je lui ai dit : "Bien sûr, moi aussi." Elle m'a dit : "Oh, avec toi on ne peut jamais discuter sérieusement."» Il rit encore. Sa mémoire est un bottin mondain, aussi intrigante que la cantine du grand-père, là-haut dans la chambre secrète.

 Et il ne fut pas mécontent d'être reçu à Stockholm, à l'automne, par le secrétaire général de cette académie Nobel dont il espéra tant la distinction. Pas insensible non plus au succès de son dernier livre, la Reprise, bien vendu. «J'ai beau être un monument historique, je peux continuer à écrire.» Sur l'échiquier littéraire, il a d'abord pris la place du fou, qu'on invitait plus facilement dans les universités américaines que françaises, puis il a pris du pouvoir, mais, à rôder autour des tabous, à raconter une chair trop tendre de petites filles qui l'inspirent, il a fait le choix d'agacer.

Il écrit ses fantasmes. Elle écrit ses souvenirs signés Jeanne de Berg, cérémonies sophistiquées où les femmes sont reines, où se recycle le cérémonial de sa pieuse enfance, à la lumière des bougies, dans les effluves d'encens. Son petit théâtre sadomasochiste à elle se déroule en écho aux scènes écrites par lui. Elle pratique, lui plus. Il fut son initiateur, elle a fait du chemin. Elle : «J'ai été la petite, la soumise.» Lui : «Elle le faisait très bien, la petite fille.» Il l'a rencontrée en 1951, gare de Lyon dans l'embrasure de la portière d'un train. Longtemps, elle l'a laissé choisir ses robes, elle a tapé ses manuscrits : «Je n'ai jamais eu personnellement de revendication féministe. Je suis très fière d'être la femme de Robbe-Grillet, homme intelligent et brillant.» Ils sont à la fois d'hier et d'après-demain. Lui : «Catherine a souvent accordé ses faveurs à mes jeunes assistants. Je me souviens en avoir poussé un dans l'ascenseur, en lui disant : "Allez-y, c'est une très bonne occasion de liquider votre oedipe."» Elle : «Moi, j'étais flattée d'avoir un mari avec de jolies maîtresses. Il est hors statut, je suis hors statut. Il n'est pas question que je le quitte, il n'est pas question qu'il me quitte.» Ils sont comme deux célibataires solidement liés.

Il n'adhère à rien. Libre de faire la grimace aux catéchismes en vogue, aux marxistes, freudiens, sartriens qui régnaient en maîtres sur l'époque qui le vit éclore. «Je suis allé il y a quelques mois à un congrès de psychanalystes qui se penchaient sur mes oeuvres. Ça les passionne, mais ce qui les embête c'est que je ricane !» Libre d'aimer son pétainiste de père, homme au profil honni des années d'après-guerre. Robbe-Grillet est le fils d'une gueule cassée de 1914, qui vira anar de droite : «J'ai été élevé avec des slogans anarchistes. Il était Action française, il était fou. Toute mon enfance, je l'ai entendu plaider contre l'Etat pour se faire reconnaître comme fou à cause de la guerre. Et les associations d'anciens combattants payaient.» Il ne reniera jamais ce père qui fabriquait des emballages en carton. Mieux, sa femme l'a adopté : «Ma famille, c'était les Robbe-Grillet.» Sa branche l'ennuie. Son père a fui l'Arménie du génocide. Arrivé en France, il a gravi les échelons dans une compagnie d'assurances, mais la tuberculose l'envoie au sanatorium, la famille tire le diable par la queue. A Notre-Dame de Sion, Catherine déteste sa serviette de toilette, plus râpeuse que celles des autres. Elle : «J'ai souffert de me sentir pauvre parmi les noms à tiroir.» Son bienfaiteur : «Tu n'as pas eu un nom à tiroir, mais tu as eu un nom à charnière après.» Il est libre encore de signer le manifeste des 121, pour le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie, de détester le militantisme quelle que soit sa tendance, de figurer sur le comité de soutien à Mitterrand mais surtout de ne pas voter pour lui, «sympathique mais dangereux». Libre d'embrouiller, de semer, d'ennuyer ses lecteurs. Libre en fait d'organiser son désordre.

 Mais l'âge ne tolère aucun insoumis. Depuis quelques années, Alain Robbe-Grillet met de l'ordre. Il a déposé manuscrits, billets de train, lettres, à l'Institut mémoires de l'édition contemporaine (Imec). Quant au château, il appartient désormais au conseil régional de Basse-Normandie, son président l'a visité jusque sous les combles. Robbe-Grillet voulait une rente viagère, il s'en sort avec une belle somme qu'il a placée. Et l'engagement que ce château sans héritiers figurera sur les cartes, comme un de ces lieux à voir, une maison d'écrivain. Château hanté par les fantasmes plus que par les fantômes.