PHOTOGRAPHIE DE HELMUT NEWTON

 

Parce que beaucoup ne font pas la différence entre perversion et perversité, plutôt que de me lancer dans des « définitions », j’ai choisi d’illustrer ce propos par une nouvelle.

A ce sujet, je préciserai qu’il s’agit d’une œuvre de pure fiction : c’est à dire que je ne suis pas plus le « Je » qui parle ici que M. n’en est le compagnon…

De la même manière, toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, serait un simple fruit du hasard et donc totalement fortuite…

 

 

YSOBEL OU LA PERVERSITE. ( UNE NOUVELLE BDSM )….

 

 

 Notre perversité est sans fond, sans fin. Comme l’est notre amour. Jusqu’où irons-nous ?

 

Nous avons détruit Ysobel. De toute façon, maintenant, il le fallait, par prudence.

Ce n’était qu’une page perso, bien cachée dans un de ces recoins du Net comme il sait si bien en créer, réservés seulement à quelques « happy fews ». Un jeu à nous, inventé cet été. Quelques photos qui mettaient en valeur mes rondeurs, le grain de ma peau et où je laissais sous-entendre juste ce qu’il fallait pour rester en accord avec la loi, que j’étais prête à rencontrer des messieurs à l’hôtel. Un e-mail en rab. Une pub masquée de call girl, quoi….

 

Ysobel, c’était moi, un pseudo, ma dernière épreuve en date de soumise. Il nous faut sans cesse nous renouveler, attiser le brasier, sinon que deviendrions-nous ? Je l’ai dit, notre perversité ne connaît pas de fin.

 

Détruire Ysobel, peu importe… Demain, un autre jeu nous viendra à l’esprit. Je joue tous les scénarii qu’il désire. Ou bien c’est lui qui suggère ceux que mon esprit porte en graine…. Notre union est faite de cela.

 

Nous sommes un couple SM ; nous sommes bien plus que cela : nous sommes des pervers. Pervers par perversité. Il y a bien longtemps que cela ne me trouble plus et même que j’en ai fait ma gloire. Nous sommes toujours là où l’on nous attend le moins et personne ne pourra se vanter d’être allé aussi loin que nous. Les romans publiés sur ce thème me font sourire. Nous sommes, nous, des pages vivantes….

 

Les autres me parlent de leurs fouets, de leur cire, de leur carcans, de leurs bondages.

Je les écoute toujours en souriant, je suis aussi la femme que je dois être, bienveillante, de bonne écoute et de bon conseil….

Qu’on les laisse venir à moi. Ils ne seront pas déçus, je suis un vrai caméléon. Je sais me démultiplier, être moi-même et des autres, répondre toujours présente à ce que l’on attend de moi. Dans ce milieu si caustique, je recueille tous les suffrages. Ma popularité est la marque de mon indulgente attention, de ma gentillesse envers tous. On loue ma tolérance, mon esprit ouvert, ma simplicité de bon aloi.

 

Mais s’ils savaient !

 

Il y a si longtemps que pas même un coup de fouet ne peut tailler en deux l’épaisseur de ma cuirasse. Nous n’en sommes plus à ces jeux-là…. C’est pour cela qu’ils me font sourire (de gentillesse, croient-ils) dans les soirées.

Je les méprise, moi qui suis allée déjà dix fois plus loin qu’eux.

Comme j’ai méprisé ces hommes qui ont contacté Ysobel sans savoir qui se cachait derrière le miroir sans tain. L’escort-girl qu’ils ont cru avoir à leur portée était bien loin déjà et entre les bras symboliques d’un autre.

 

Entre ses bras. Sous sa coupe. Ou lui sous la mienne. Ou nous deux semblables.

 

Peut-on encore parler de soumise et de Maître entre nous ? Sûrement pas au sens où ils l’entendent. Il y a fort longtemps que nous jouons dans une autre dimension.

 

Le pouvoir. Le pouvoir. Il n’y a que cela qui nous fasse encore jouir. Et je me rends compte que moi qui n’avais rien au départ d’une héroïne sadienne, j’ai fini par en devenir un archétype. L’archétype de Juliette en ce siècle et sans doute plus forte encore que Juliette puisque je me suis approchée bien plus qu’elle du pouvoir. Puisque le pouvoir sur ce monde entre deux sphères c’est nous. Yin et Yang .

 

Qu’étais-je à l’origine qui allait m’emporter vers tant de perversité ? Rien, une simple femme profondément masochiste, moralement et physiquement , vivotant en ma province. Pas de grandes études à mettre en valeur dans mon CV, une femme qui avait du comme tant d’autres aller travailler le plus tôt possible.

 

Avec en prime un passé désastreux, une structure de ma personnalité qui était une mosaïque de lambeaux …. Pour dire « amour », je ne savais nommer que les coups, la douleur, l’humiliation et l’échec…. Je les cherchais partout ceux-là, comme une louve étique et acharnée à se détruire, se détruire pour oublier.

 

Il est venu et lui, non seulement ne m’a pas détruite mais m’a aidée à me construire. Mieux encore, à me construire en m’apprenant à détruire.

Il m’a offert en cadeau pour nos épousailles morganatiques le don de faire le mal, ce don qui est en ce bas monde la seule perversité. J’ai bien dit la perversité, pas la perversion. Si nos amours SM peuvent être considérées comme une perversion  aux yeux des quidams qui en seraient restés à des connaissances en  sexologie d’un autre temps, ce mot n’est pas synonyme de perversité.

La perversité c’est ce qu’il révéla en moi : ce plaisir d’abîmer, de casser, de détruire, d’écraser, de démontrer sans contredit.

De régner.

Le mal absolu.

 

Il n’eut pas grand mal, j’étais un bon terreau.

Notre gémellité ne s’est jamais démentie : nous avions tous les deux tant de choses à faire payer à la vie.

Nous nous les sommes fait payer l’un l’autre tout d’abord, Maître sans pitié et soumise sans limites jusqu’à ce que je comprenne qu’il ne faisait que me faire renaître.

C’est pour cela que je suis une ennemie acharnée du passé et que tous ceux qui le brandissent soit en faisant montre de leurs états de services libertaires ( et ils sont nombreux dans ma génération) soit de leur culture historico-littéraire, je n’ai pas de dédain assez fort pour eux. De toute manière, aujourd’hui, moi aussi comme et plus que celles que j’enviais antan, j’ai bâti ma culture livresque et je sais à l’occasion m’en servir comme d’une arme.

 

 

Comme il m’a donné ma seconde vie, il m’a aussi permis de changer de voie.

Je suis maintenant, dans le monde du quotidien, une de ces femmes qui écoutent les autres.

 

J’ai eu rarement, mais j’ai eu des ennemis, de ces gens qui ne comprenant point combien lui et moi faisions partie de la race des Seigneurs ont osé laisser entendre que mes qualités d’écoute et d'impartialité étaient à mettre en doute vu ma perversité.

Nous n’en avons fait qu’une bouchée car pour ce qui est de l’écoute (et il me vient d’en rire), lorsqu’on dispose du pouvoir, on dispose aussi comme on veut de l’oreille des autres : ils suffit de savoir y dire les mots qu’il faut.

L’écriture, c’est bien beau…. Encore faut-il être lu !

Et le pouvoir sait empêcher depuis toujours que ses ennemis soient lus comme il sait répandre sa propre parole écrite et parlée. Et là, on pouvait nous faire confiance.

 

 

Je voudrais pourtant croire que je sais écouter les autres et les aider, leur apporter le Bien.  J’ai besoin de le croire. J’ai tant menti que je peux encore un tout petit peu me mentir à moi-même….

Je voudrais croire que lui et moi sommes du côté solaire de la Création.

Il ne peut d’ailleurs en être différemment puisque nous nous aimons.

L’amour, quel que soient les chemins qu’il prend, ne sanctifie-t-il pas tout ?

L’amour à la fin ne me pardonnera-t-il pas mes mensonges, mes usurpations, mes manipulations, les bûchers que j’ai allumés au nom de mon orgueil, pour me garder, pour le garder, pour nous défendre, nous et rien que nous, envers et contre tous ?

N’effacera-t-il pas toutes nos erreurs, tous ces procès d'intention que nous fîmes, toujours méfiants, toujours défiants, nous pensant toujours attaqués, mis en joue, pris en otage, haïs, convoités ?

 

L’amour ne nous pardonnera-t-il pas d’avoir été les plus pervers d’entre les pervers ?

Ne nous pardonnera-t-il pas Ysobel et tant d’autres choses ? Et toutes les choses encore à venir ? Car lui comme moi affûtons nos griffes pour nos parades de demain.

Mon Seigneur et Maître ne sera jamais déçu : pour lui, je serai putain ou rabatteuse, ange ou démon, esclave ou impératrice, tout ce qu’il désirera. Et j’approcherai les autres avec mon sourire chafouin et je serai toujours la bonne dame qu’ils aiment.

Et la lionne cherchant qui dévorer.

Car Il m’a faite à Son image.

 

Je prends mon petit déjeuner dans la véranda avec mes enfants.

Je dépouille mon courrier. Des lettres d’affection, de remerciements, d’émotion.

Aucun reproche. D’ailleurs, d’où viendraient-ils ? Notre perversité a su utiliser notre pouvoir comme un rouleau compresseur…

Oui, le pouvoir, c’est nous. Malgré les apparences. Encore et toujours nous.

Et comme il est facile d’empêcher certains d’être lus, il est encore plus facile d’empêcher les autres de lire tant dans leur immense majorité, ils sont ignorants de l’entre-deux lignes et du filigrane….

 

Je suis donc cette femme appréciée de tous, cette personne en vue dont on loue la générosité, l’altruisme et la clairvoyance. Que l’on regrette dès qu’elle fait mine de s’éloigner un peu.

 

Il fait froid, un froid glacial sur Paris. On annonce de la neige pour les prochains jours. Mais aujourd’hui, c’est un soleil aveuglant qui transperce les nuages. Il y a de la musique qui flotte doucement dans l’air, c’est ma fille qui fait ses gammes.

Tout à l’heure, il rentrera pour le déjeuner….. Je l’attends, j’ai faim mais de Lui, de sa seule présence.

Je voudrais que l’on me voit ainsi, en ce moment précis…. Un instantané de bonheur classique.

 

Ysobel ? C’était qui, Ysobel ?