Jean Ferrat chanteur engagé et poète militant 1930 - 2010.

Jean Ferrat (1930 - 2010) - Photo d’Archives.

 
 
 
Pour reprendre une expression chère à Joël Fauré, « J’ai bien connu Jean Ferrat ».
Il fut mon voisin entre mes six et huit ans à une époque où j’ignorais encore quel homme se cachait derrière cette haute silhouette que je voyais dans la cuisine de mes parents, attablée de façon débonnaire, à discuter des petits événements du village et de ceux du monde.
Qu’en pensais-je ? Qu’il était comme nous.
Ce qui sous-entend qu’il était, comme nous, « compagnon de route » de ce parti qui faisait en ce temps-là 25% des votes exprimés en France, ce parti de l’espoir qui me rendait si fière « d’en être », moi aussi, à travers mes aînés.
Oui, je ne voyais en lui que l’un des « nôtres ».
Bien sûr, je savais qu’il était chanteur. Ça se disait ...
Mais cela ne signifiait rien pour moi, trop gamine alors pour avoir une idée de la grandeur de l’artiste. Et même de ce qu’était qu’être artiste.
Mon père possédait ses disques mais la musique, c’était, dans la maison familiale, un loisir réservé aux soirs et lorsque j’avais cet âge enfantin, le soir commençait pour moi très tôt, le dîner à peine fini.
 
Ce n’est que plus tard, « la montagne » derrière nous, lorsque nous eûmes regagné la région du plein soleil, que j’entendis la voix de Ferrat pour la première fois.
Je découvris un jour, avec toute la surprise de mes souvenirs, le chanteur par moi-même.
Et par hasard.
Parce que j’aimais Aragon, j’avais acheté « Ferrat chante Aragon », le premier volume.
Celui où figure « Aimer à perdre la raison ».
 
Mon adolescence commençait à poindre.
Tellement qu’elle me permit de prendre enfin le bus seule et de traverser la France pour me rendre à une Fête de l’Huma où, là, j’écoutai Jean Ferrat chanter « live ».
Je demandai ses disques à mon père et, au fil des ans, ce fut moi qui continuai la collection.
 
J’avais compris désormais qui était Ferrat.
Le chanteur engagé que la télévision et la radio ne passaient pas.
Le chanteur enragé qui, lorsqu’il le fallut, n’hésita pas à remettre en question « Le Bilan » du Parti.
Un homme d’une fidélité exemplaire mais aussi d’une liberté inconditionnelle.
 
Jean Ferrat fut une haute conscience de l’humanité.
Avec une rare lucidité sur notre temps.
Et une rugosité trompeuse qui masquait mal une immense tendresse.
Son amour de la poésie la révélait.
Ses propres textes mais encore et toujours ceux d’Aragon vers lesquels il revenait sans cesse, ce qui nous valut un second volume de « Ferrat chante Aragon »  mais aussi le magnifique « La femme est l’avenir de l’homme ».
 
A l’heure où il disparaît, à l’heure de rendre hommage à celui qui fut l’une de nos plus belles et plus grandes voix, quels mots de lui choisir qui ne soient justement pas ceux d’Aragon ?
 
Pour moi, Jean Ferrat représente « l’homme vivant » qui chante les luttes, le partisan, le combattant, mais aussi « l’homme vivant » qui chante l’amour érotique, la toison, la fourrure du sexe de la femme auquel il aime à venir s’abreuver.
N’oublions pas que c’est à cause de cette licence poétique trop libre que certaines de ses chansons furent interdites d’antenne.
 
Alors - en guise d'adieu à l'ami - parce qu’il naquit Jean Tenenbaum avant que d’être Jean Ferrat et qu’il vit son père ne pas revenir d’Auschwitz, tout d’abord le poignant « Nuit et Brouillard » (1963) et ensuite « Je vous aime » (1971), hymne d’une puissance inégalée au plaisir féminin...
 
 
 
 
 
 
 
Nuit et Brouillard (Jean Ferrat - 1963).
 
Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent
 
Ils se croyaient des hommes, n'étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe il ne reste qu'une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été
 
La fuite monotone et sans hâte du temps
Survivre encore un jour, une heure, obstinément
Combien de tours de roues, d'arrêts et de départs
Qui n'en finissent pas de distiller l'espoir
 
Ils s'appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel
Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vichnou
D'autres ne priaient pas, mais qu'importe le ciel
Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux
 
Ils n'arrivaient pas tous à la fin du voyage
Ceux qui sont revenus peuvent-ils être heureux
Ils essaient d'oublier, étonnés qu'à leur âge
Les veines de leurs bras soient devenues si bleues
 
Les Allemands guettaient du haut des miradors
La lune se taisait comme vous vous taisiez
En regardant au loin, en regardant dehors
Votre chair était tendre à leurs chiens policiers
 
On me dit à présent que ces mots n'ont plus cours
Qu'il vaut mieux ne chanter que des chansons d'amour
Que le sang sèche vite en entrant dans l'histoire
Et qu'il ne sert à rien de prendre une guitare
 
Mais qui donc est de taille à pouvoir m'arrêter ?
L'ombre s'est faite humaine, aujourd'hui c'est l'été
Je twisterais les mots s'il fallait les twister
Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez
 
Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants
Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent…
 
 
 
Je vous aime (Jean Ferrat - 1971).
 
Pour ce rien cet impondérable
Qui fait qu'on croit à l'incroyable
Au premier regard échangé
Pour cet instant de trouble étrange
Où l'on entend rire les anges
Avant même de se toucher
Pour cette robe que l'on frôle
Ce châle quittant vos épaules
En haut des marches d'escalier
 
Je vous aime
Je vous aime
 
Pour la lampe déjà éteinte
Et la première de vos plaintes
La porte à peine refermée
Pour vos dessous qui s'éparpillent
Comme des grappes de jonquilles
Aux quatre coins du lit semés
Pour vos yeux de vague mourante
Et ce désir qui s'impatiente
Aux pointes de vos seins levés
 
Je vous aime
Je vous aime
 
Pour vos toisons de ronces douces
Qui me retiennent me repoussent
Quand mes lèvres vont s'y noyer
Pour vos paroles démesure
La source le chant la blessure
De votre corps écartelé
Pour vos reins de houle profonde
Pour ce plaisir qui vous inonde
En long sanglots inachevés
 
Je vous aime
Je vous aime…